Ballade normande

LE HAVRE

LE HAVRE

 

 

 

      J’aime marcher en Normandie. Au matin, il s’y dégage une très jolie odeur, venue des eaux des ports. Je découvre l’air marin, le vent qui porte les voiles, l’odeur des algues, de l’iode, tout grandit et ressuscite en mon for intérieur…

Les mouettes ont des sons emportés, elles sont gavées par le bruit des hommes et le régurgitent, telles des bouées à musique.

Le Havre est une ville fauchée qui ne cesse de souffrir, décidemment tous les gens en reviennent mécontents.

Je sors du train, quand il est dix heures du matin. Ce n’est pas la bonne heure, et le soleil est froid. J’erre dans cette ville émiettée, quadrillée, jetée en tous sens, dure à traverser. Trois visiteurs me croisent sur l’un des grands quais déserts. Une femme me confie :

« On a du mal à s’orienter ! 

-C’est comme d’être à l’étranger ! »

Même impression. Un canal bouché, comme un bras coupé et laissé pourri au sol, est ce qui me reste de la mer. J’aperçois un paquebot métalleux. Il y a des morceaux, des bouts partout sur les rebords du canal, c’est de la ferraille, des saletés. Je traverse le pont qui daigne être là.

Un entrepôt attire mon attention. Une porte de hangar, en fer frisoté, à moitié rabattue, m’attire. Je glisse mon visage en-dessous, on dirait un marché couvert : la peinture en est jaune, le plafond élevé.

Au centre, un bassin. Il n’y a pas d’eau. C’est pour faire flotter des poissons vivants ! Des filets trainent sur le sol. Ce sont de grands filets de pêche, des cordes longues. « C’est là que les poissons meurent », pensai-je. Il me semble que cet entrepôt n’est pas un marché. Pour la première fois, je ressens la mort des poissons comme concentrationnaire, c’est en cet endroit qu’on les traine, en paquets. Et sur le sol, ils crèvent monstrueusement car il y a tellement de monde qui agonise ensemble !

Un employé était là. Tout seul. Il tournait le dos à la porte d’où je l’observais. L’homme me jeta un regard lugubre. Il était muet et paraissait sans aucune motivation. Je laissai cet entrepôt vide – peut-être un lieu de tragédie piscicole. Quand je mange, je pense aux couleurs.