FABLE JAPONAISE

 

 

 

 

         Une nuit, comme lors d’un rêve sensoriel, celui des animaux, je vis des fleurs monadelphes, une vision balancée de rose, des volets de bois blancs ouverts sur le flanc d’une façade écrue, les tiges vertes pliant sous une charge de pétales en purée blanche, et une femme japonaise.

         Nous la connûmes, enseignante, durant un an. Sa rigueur rendait ridicule mes éclats de rire si des syllabes nippones paraissaient françaises.

      Le jour de son départ, on apprit qu’elle avait préféré s’établir en Occident suite à une expérience désastreuse avec le mâle de ses désirs. Leurs familles respectives s’étaient mises d’accord, deux ans auparavant, pour une rencontre ; la jeune promise – à un  rancart – ne comprenait pas pourquoi l’homme ne paraissait jamais ; durant plusieurs mois, elle s’énamoura de poésies.

         « Il est amoureux de toi, lui dit sa mère, juste exprès pour ne rien faire. »

         On narra qu’il passait ses yens dans les débits de saké, sous le feu lunaire, et qu’il n’avait pour ses amies que des velléités d’invitations, vite renversées par le carambolage de railleries des hommes à qui il avait la naïveté de s’en ouvrir.

         Les mensonges le détournèrent du sexe féminin. Il ne donna plus signe de rien.

      La jeune femme en conçut un chagrin atroce, et ne put ouvrir un livre aimable durant des mois. Elle partit en Amérique, où se dessina son tempérament faussement cassant.

         Le jour de son départ, en faisant un geste, elle laissa glisser de sa manche le bout de son bras.

         Ce n’était pas une manche mouillée de larmes, comme dans ces poésies amoureuses que les Japonais savourent.

         C’était un vilain moignon.

         Personne ne lui en souffla mot, mais tout le monde en parla, une semaine plus tard.

         Sa mère lui disait :

         « Ne montre pas ton moignon à tes amies, parce que – dans le cas où elles seraient plus gâtées que toi  –, elles te répondraient : moi, j’en veux un ! ou j’en possède un sur chaque branche ! et si je n’en ai pas deux, je m’arrangerais pour me faire greffer un troisième bras, avec la même bouture. »

         Nous qui n’étions pas ses amies, mais ses élèves, nous l’appelâmes avec respect la Dame au moignon.

 

 


(Marie Pra, Le Poignet d'Eve, chapitre quatorze, 2016).

 

Roman de jeunesse