Jean-Marc Bardeau, une plume du handicap.

JEAN-MARC BARDEAU, UNE PLUME DU HANDICAP.

 

 

 

 

 

      J’ai connu Jean-Marc Bardeau vers l’âge d’onze ou douze ans. Habitante de Talant, je venais de déménager dans une maison, et ma nouvelle habitation était voisine de la sienne. Nos deux jardins n’étaient pas séparés par un grillage : très proches, nous passions quotidiennement d’un seuil à l’autre pour nous adresser le bonjour ou demander des nouvelles.

      Lisant dehors, je l’ai vu des dizaines de fois descendre le petit chemin gris en pente, en lacet, de son jardin, jusqu’à la véranda. Le soir, il faisait le tour du pâté de maisons avec Janine – dont il a décrit les premiers gestes de mère dans le chapitre inaugural de son livre, Voyage à travers l’infirmité[1], signé d’une plume très belle. Je ne l’ai jamais vu qu’en famille, toujours accompagné, aidé dans ses mouvements, soutenu par sa mère et son père adoptif.

      Je pris connaissance de son handicap après avoir fait une réflexion la seule – , sur sa voix forte, caverneuse, discordante, qui sautait par-dessus les murs. Il n’était pas atteint de folie mais né « infirme moteur cérébral ». Sa démarche abîmée, un rictus souriant, le poignet tordu, étaient de ses particularités physiques qui auraient pu en faire un homme délicat à approcher. Or, loquace, adorant s’exprimer et échanger des idées, il possédait une élocution difficile et j’eus toujours besoin de la traduction de ses parents pour que ses phrases m’arrivent claires. Ainsi avons-nous quasiment toujours parlé en groupe.

      Combien d’apéritifs n’avons-nous pas faits ensemble ! Pour qu’il puisse absorber les liquides, nos voisins portaient une petite paille à la bouche de Jean-Marc. Au quotidien, il était entouré d’attention et les gestes ordinaires de ses parents se portaient, coordonnés, vers lui.

Parfois, il restait enfermé dans sa chambre, au rez-de-chaussée. Il tapait des textes à l’ordinateur. Je compris qu’il était intéressé par la psychanalyse et qu’il s’agissait d’un de ses outils de lecture. Je lus un passage de ses écrits, mais surtout le témoignage de sa sœur Sylvie, qui me causa davantage.

« Son texte m’a bouleversé, me confia Janine. Elle avait besoin de dire tout ça… Sans doute ; mais je l’ai très mal vécu. »

 

      Janine, la mère de Jean-Marc et Sylvie, était une amie. C’était une femme pleine de convictions, petite comme une Asiatique. Franche, socialiste, matérielle, elle aimait les conversations. Il lui était arrivé de vraies tragédies, dont elle ne parlait quasiment pas. Elle ne mâchait pas les choses à son fils.

Agée de quinze ans, je regardai les rayonnages du petit salon de mes voisins et demandai :

« Vous avez des livres sur les surdoués ?

-Non, répondit Janine de sa voix paisible, nous notre rayon c’est plutôt les sous-doués. »

Les intellectuels sont souvent victimes de handiphobie, je l’appris bien plus tard. Qu’est-ce qu’un imbécile ? Je n’ai même pas envie de creuser cette question.

 

      De petite taille, maigrichon, brun, Jean-Marc fut assez vite, pour moi, un interlocuteur. Associatif, iI pouvait être plein de feu et de colère et nous avons fini par ne pas parler de tout.

Ses articles dévoilent un homme qui n’a cessé de se surpasser. Chercheur indépendant, il lui arrive de faire preuve d’un savoir universitaire lumineux[2]. Il vit le handicap, et décrit ce qu’il vit ; il pense également son handicap. Il en sait les limites – il sait, aussi, la rareté de sa démarche…

« Je suis un peu en marge, m’a-t-il dit. Dans les associations, j’ai rencontré beaucoup de handicapés, mais ils n’ont pas la perspective d’écrire. Et puis il y a les chercheurs, à qui je confie mon travail, mais ils voient cela du dehors. Je suis un pied dans les deux extrêmes, à la fois. Je ne me suis pas fait beaucoup de relations. »

Certaines personnes sont tôt frappées par un malheur indépassable ; elles décident, pour réparer, et par passion, de se surpasser. Quand il est dit, dans le curriculum vital d’un homme : « Je serai étiqueté, toisé au Quotient intellectuel de 80… », et que naît le travail d’un chercheur, ce sont des barrières qu’on dynamite.

La vie, les possibilités corporelles, affectives, sociales, sont limitées : en soi, et dans les livres, il s’ouvre un monde.

 

      Un livre vient de paraître : Handicap et mort[3]. Parmi une somme d’articles, Jean-Marc Bardeau y raconte le deuil, dans un texte de neuf pages, au style sobre, maîtrisé comme une pluie sèche. Janine est morte il y a deux ans. C’est le deuil d’un homme qui a été entièrement dépendant de sa mère. Sans jargon, il donne aux lecteurs une illusion fréquente, celle du travail intellectuel : l’écrivain maitrise son malheur ; mais la fin du texte est nette : « Je n’ai pas fait le serment de ne pas abréger ma vie. »

La question du suicide assisté est lancée.

 

      Je pense à la petite maison d’un étage où vécut Jean-Marc Bardeau, à Talant. Il y a des plants de tomates chaque année. Nous en sommes à la vingt-huitième année. Quand la véranda blanche est fermée, la maison est presque silencieuse.

 

 

[1] Jean-Marc Bardeau, Voyage à travers l’infirmité, éditions du Scarabée, 1984.

[2] « De l’Accès aux connaissances à la construction de l’identité par les enfants atteints d’IMC », in La Nouvelle Revue de l’adaptation et de la scolarisation, n°50, 2010.

[3] Albert Ciccone, Handicap et mort, éditions Erès, 2019.