BEAUTE DIVINE !

BEAUTE DIVINE ! [1]

       

 

     En m’évadant d’Argentan, je me suis précipitée directement au théâtre d’Hérouville Saint-Clair, ne sachant où était cette ville de la banlieue proche, ni en quoi consistait la programmation ; j’y courus comme démangée par une crise de magnétisme.

     Si le centre-ville de Caen possède la spécificité des patrimoines nationaux, la majesté tranquille des architectures qui ont fait leur preuve, la traversée du campus universitaire où se situe le théâtre fut un calvaire pour moi – sans boussole, tamponnée par la présence de centaines d’étudiants boutonneux, j’errai dans je ne sais quelle étagère...

     Epuisée, déposant ma valise dans le hall de l’entrée et prenant à l’accueil des tickets verts pour assister à la conférence de Michel Onfray dans le cadre de « l’Université du Temps Libre », je m’assis par accident devant un film – loin d’être excellent – projetant l’image du conférencier sur un écran gigantesque. Il s’y gaussait des envois réguliers de dessins d’une petite fille – moi, semblait-il. 

 

     « Je vous invite à lire les poèmes de Mahmud Darwish », glissa-t-il dans la poche du public.

 

     Un chenapan à la voix extrêmement vulgaire, le tutoya grassement, en lui demandant : « Je suis choqué, je suis gêné ! Puis-je faire une plaisanterie antisémite si j’ai un Juif à côté de moi ? » Une femme, deux chaises plus loin, détourna son regard vers moi et j’ai senti qu’elle avait honte de l’individu...

     La projection finie, me demandant si le responsable de ce montage était toujours en santé, je questionnai une autre femme : « Où est l’auteur ?» Elle me répondit : « Il est dans la salle, en bas ». Le véritable Onfray se tenait en chair et en os dans un amphithéâtre, sur un tapis rouge ; aussi aurais-je mieux fait de me rendre plus tôt sur les lieux réels !

 

     Mon cœur battait atrocement, je dois dire qu’il est très impressionnant physiquement. Des admirateurs au ton prétentieux vinrent lui offrir des confidences et une bouteille de champagne en lui disant, avec un accent exagérément bourgeois : « Nous venons de Saint-Germain-en Laye pour vous veôir... »

Je me suis présentée vers l’estrade en osant :

« Monsieur... »

Il releva la tête étrangement, fronça les sourcils, ses yeux prirent une lueur inhabituelle, et je vis qu’il ne me voyait pas.

« Dorothée... » fit-il, comme une roche grise sortant de sa torpeur.

Je détournai les yeux de l’autre côté de l’amphithéâtre et dis :

« Je ne sais pas où est Dorothée Schwartz... »

De fait, elle était invisible.

Je repris : « Monsieur, puis-je avoir de l’eau ? Je reviens d’Argentan.

–Je n’ai pas d’eau, me dit-il.

–Ah oui, vous avez épuisé la vôtre », fis-je en regardant les deux bouteilles vides sur son bureau.

Je repris :

« Etes-vous intéressé par un récit de voyage à Argentan ? »

Il se leva, se déplia en tapotant les liasses d’un manuscrit dactylographié sur son bureau – il mesurait à peu près quatre mètres de hauteur après s’être levé – et me dit avec arrogance :

« Non, je connais déjà Argentan, cela ne m’intéresse pas. »

Je ne lui demandai pas de dédicace, tous mes livres – je ne parle pas de mes propres récits – mais ceux des autres, dont le sien, Cosmos (essentiellement consacré aux droits des animaux), étaient dans ma valise, et tellement annotés de ma plume qu’il eût été impossible d’y faire une dédicace.

Je ne pus lui poser des questions sur ce qui me surprenait dans son dernier livre. Je suis venue le voir trois fois et j’ai senti qu’il me regardait avec gêne, ou une grave contrariété, le visage jaune.

« Je suis allée à Argentan parce que je voulais savoir si vous vous portiez bien. Etant là-bas, j’ai cru que vous n’alliez pas bien.

– Je vais bien, merci, c’est gentil, dit-il.

– J’ai rencontré Misrahi il y a quelques années au cercle Bernard Lazare, repris-je en revenant à la charge. Vous avez raison concernant le manichéisme. »

Il portait des livres sous ses bras. Il donne l’impression de mesurer deux mètres cinquante et d’être large comme quatre frigos. Sans doute se sentait-il plus à l’aise pour aller dîner avec des gens de sa structure physique.

« Au revoir », m’ordonna-t-il avec soulagement.

Je ne savais pas si cela voulait dire au revoir ou adieu.

Je sortis exprimer ma mauvaise humeur en me remettant devant la glace : « Il est con ou quoi ! » m’exclamai-je, comme son adolescente ; je fus suivie dans le corridor par deux de ses caciques, dont le mélange de français et d’anglais déplut à mon oreille puriste : « Michel est open ! Dans sa chambre l’autre soir, c’était bien ! » Je crus à une plaisanterie et répondis : « Non merci » – et je partis, me sentant humiliée, pleurant, en tirant mon énorme valise.

     Comme je l’affirmai à une gérante de l’Hôtel Saint-Etienne : « Je dois changer de résidence le moins souvent possible le temps de mon séjour. Avec cette valise, j’ai toujours le sentiment d’être un Juif errant. »

Un homme mûr m’avait menée à l’hôtel en voiture, devant la galerie Caen - Art - Culture - France. Une exposition de sculptures était annoncée.

« J’écris sur la sculpture, lui dis-je, mais je n’en fais pas. »

Lui était galeriste : six-cents artistes, ou six-cents toiles chaque année sur Caen, à couronner. « Vous ne les confondez pas tous ? » demandai-je. « Si », m’avoua-t-il.

     A la bibliothèque de Caen, je lus les poésies de Mahmud Darwish (édition d’Elias Sambar). Ce n’est pas seulement un hommage à la condition palestinienne – l’œuvre parle à chaque réfugié, chaque exilé. C’est une œuvre d’amour, de tendresse, de fleurs et d’arômes, comme ces parfums que l’on retrouve au Jardin des Plantes de Caen, où est le Paradis. Là, plus besoin de lectures, juste d’exister dans l’instant. Quelques personnes vont, viennent, avec leurs enfants ou des chiens en laisse. Sans médisances, sans haine, sans chantage, ils viennent dans les entrelacements de roses, de verts, de graviers, de bois.

     Mahmud Darwish secoue et déchire le cœur du lecteur. Il pousse à une empathie inconditionnelle pour la condition humaine. Ses vers, même traduits, sont d’une beauté torturante. C’est le récit d’un Palestinien amoureux, chassé, et triste de sa chasse et de son amour. Il peut être chacun d’entre nous. Je l’ai lu avec un tel degré de concentration qu’il n’eut pas été bon de me déranger. Il parait, par la suite, difficile de supporter un taux toxique de bruits, d’attitudes choquantes, insolentes, lorsque la lecture de ce style d’œuvre –indépassable –  vous a absorbée.

 

                                      Marie-Eléonore en Normandie, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Titre d’une exposition au Musée de Normandie.

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