Fille-mère togolaise

FILLE-MERE TOGOLAISE

 

 

 

 

 

Comment vit-on fille-mère, de part le monde ?

Il y a quelques années de cela, je demandai à contribuer à une association, Les Cigognes. Elle se chargeait d’aider les mères célibataires et leurs enfants non-reconnus.

La présidente me permit d’entrer en contact avec un homme, au Togo, qui me donna les coordonnées de Madame Ayawa[1], qui vivait avec sa fille. Une amitié par lettres se noua ; je fis suivre des colis, un tout petit peu d’argent, et Madame Ayawa m’envoya des fleurs de sa fille Abla, qui avait huit ans, rehaussées du petit texte suivant : « Ge veux vous voire. Ge veux vous connaître. Merci pour l’aide que vous me donnez. Gros bisou. » Ces mots étaient accompagnés d’un dessin de princesse entourée de deux adultes, probablement ses parents, en vêtements colorés.

Madame Ayawa avait vécu en France plusieurs années. Elle avait eu un enfant d’un père français, qui n’avait pas daigné reconnaître ce dernier, et les avait abandonnés. Dans la plus grande précarité, elle était retournée au Togo, où elle dût dormir sur le parvis d’une église. La présidente de l’association aida Madame Ayawa à acheter une boutique, pour lui permettre de subvenir à ses besoins.

La petite de Madame Ayawa était donc métisse, et fort jolie. Madame Ayawa elle-même était, d’après ses photographies, une quinquagénaire magnifique, à qui on prêtait dix ans de moins. Elle m’écrivit : « Ici à Lomé il fait très chaud. La saison sèche commence. Ça dure jusqu’à début juin. C’est la chaleur qui est plus insupportable pour moi que la pluie. Lorsque j’étais en France, je supportais la Neige également.

Togo est un petit pays, mais coquette (sic). A Lomé la capitale il y a beaucoup de touristes qui viennent de part le monde entier pour visiter le Togo. Il a plusieurs hôtels, plusieurs grands et petits restaurants, beaucoup de cabarets et baraques où l’on vend un peu de tout. Dans quelques quartiers, les gens font des apatams sous lesquels ils vendent de petites choses. On se promène quand on veut, puisqu’il fait chaud. » Elle venait d’avoir la grippe et le paludisme : « Les moustiques piquent la nuit quand la chambre n’est pas ventilée ou pas de moustiquaire. Le mien étant abimé je crois que j’ai été piquée par les moustiques. Bref, je me suis traitée, je vais mieux. » Elle concluait : « J’aime la poésie, le roman (vie de famille, vie amoureuse). Je te remercie pour ta générosité et ta solidarité. »

Cette femme était un ange. Elle me racontait dans la lettre suivante comment elle avait fêté l’anniversaire de sa fille : « Je n’ai pas organisé une grande fête pour elle ; mais elle et moi avons passé une journée emplie de bonnes choses ».

Elle était très croyante et avait des pensées d’une singulière profondeur : « Dans la parole de Dieu, dans Esaïe, la Bible dit que nous sommes précieux aux yeux de Dieu. Tu es une personne exceptionnelle, c’est-à-dire que tu as de l’Amour en toi. Si j’habite la même ville que toi, je verrai d’autres qualités en toi. La personne cachée du cœur est plus importante pour Dieu et devrait l’être pour les hommes ; car l’apparence est trompeuse. Ne fais pas attention à ceux qui sont autour de toi et qui te critiquent. Peut-être n’ont-ils pas assez d’Amour pour te comprendre et t’accepter comme tu es. Sois positive à cent pour cent.

Je suis aussi passée par là. Moi j’étais plutôt aigrie ; je me demandais pourquoi ceux qui sont autour de moi ne me comprenaient pas. Je me suis rendu compte plus tard que j’étais tout simplement différente d’eux. Contrairement à toi j’avais beaucoup maigri. J’ai dépéri et tout le monde en parlait, alors que je ne suis pas malade. 

Un jour, j’ai dit : non, ça suffit. Plus attention aux critiques. Je ne vais plus vivre pour les autres. Je vais vivre pour moi. »

De quelle époque de sa vie parlait-elle ? Il était difficile de le cerner. Elle ne me parlait quasiment pas de sa condition de mère célibataire. La principale caractéristique de sa fille était son métissage, qui attirait beaucoup de curiosité.

Quelques années passèrent dans notre correspondance, qui témoignait de la même pauvreté pour Madame Ayawa. Elle était surtout préoccupée par la scolarité de sa fille, et par le sort de sa boutique.

« Cela m’a demandé beaucoup d’argent et d’effort pour vendre afin de rassembler cet argent, nota-t-elle. Je marchais beaucoup à Lomé pour vendre. Quelques fois, je tombais malade. »

Elle voulut maintenir sa boutique, mais tomba sur un propriétaire escroc, qui prit la caution de celle-ci, puis cinq mois plus tard lui remit la clé. Madame Ayawa dut conserver sa marchandise à la maison, et se mit à vendre à petit coût dans le quartier. « Je devais vivre, ma fille Abla et moi. » Elle réussit à écouler presque tout son stock de marchandises, puis ouvrit de nouveau sa boutique.

« Je vivais dans une chambre à deux. Abla avait dit à B. (la présidente de l’association les Cigognes, venue les rejoindre au Togo), qu’elle n’était pas à l’aise. Alors B. m’avait dit de fermer la boutique et de louer une chambre à moi et Abla : rien que nous deux seulement. C’est ce que j’ai fait. »

Elle évoque ses difficultés de ne pas avoir d’ordinateur. « C’est très difficile pour moi d’aller au Cyber Café (faute de temps). Après les ventes, je dois faire à manger à Abla, je dois m’occuper d’elle, ce n’est pas évident de laisser un enfant seul dans une maison en location. On peut l’agresser, la brusquer, même violer. Je me méfie, surtout qu’elle est métisse. »

C’était donc une vie à faibles ressources, toute consacrée au travail, aux rechutes de maladie, et à l’éducation de la petite. Cependant, Madame Ayawa gardait du temps pour parler, et nous eûmes maintes bonnes conversations au téléphone. Je pense désormais, ayant remis le nez dans ces lettres, afin d’assurer cette chronique, reprendre contact avec mon ange togolais…

 


[1] Les noms ici mentionnés sont des pseudonymes.  

Date de dernière mise à jour : 04/06/2020