HEROUVILLE

                                   

 

 

 

 

 

1

 

         A Hérouville-Saint-Clair, une petite ville de la banlieue de Caen, à trente-sept ans, j’ai découvert ce qu’était une secte, un groupe contre une seule personne.

Contrairement à la dictature, la peur, les arrangements, n’y musèlent pas la gentillesse d’une masse : on y ouvre le ventre, on y lève les barrières, on y noie les règles, on atteint des taux d’unanimité supérieures à celui des dictatures, mais tout le monde est joyeux, sauf un seul.

Brimer, violer, tuer, y est possible, mais avec joie, suspension.

J’entrai au Cercle Dramatique de Normandie, en robe bleue. Une vingtaine de personnes, charmantes, mais professionnelles, de l’Université Populaire de Normandie m’accordèrent leur attention dans le hall. Il était pénible de les savoir en province car je rêvais de connaître leur cercle et leurs activités bénévoles dans une rue voisine.

L’une de ces dames, Madame Hervieu, était bonne et, me regardant dans les yeux, après avoir parlé comme un moineau, commenta :

« Tout de même, dire Boutin, j’ai du mal ».

Elle faisait allusion à un article du Point – non lu – dans lequel Michel Onfray aurait parlé de moi comme d’une militante des droits de l’enfant, donc d’une personnalité politique vieille France. Personne ne tenait compte du fait que les militants des droits de l’enfant vivent dégueulassés, menacés de mort, culpabilisés ou emprisonnés, en Europe. 

Des livres, des disques, des produits dérivés de l’auteur me furent présentés sur une table. Cette façon d’exposer des segments d’œuvre, comme une vente de sous-vêtements, comme si l’écrivain était une viande en commerce, me firent l’effet d’un étalage obscène. J’en fus triste, bouleversée, tant j’en sentais le côté à la fois assumé et pathétique. Une petite urne recevait des pièces au nom de l’association Diogène de Synope, un philosophe à exhibitions.

« Nous sommes des hôtesses », me dirent les deux vendeuses en m’accueillant avec des voix de minitel rose.

Je gardai un ton neutre, encerclée par de petites moqueries.

« Je n’aime pas le nom de cette association, murmurai-je. Je trouve que Nietzsche lui va mieux que Diogène. », songeant que cette urne était peut-être destinée à payer ses soins médicaux.

Dehors se tenait un jeune musicien, surpris au printemps dernier, gémissant sur un accordéon. Il me fit un éloge conventionnel, béat, sans profondeur, du travail en province, donc « courageux », de Michel Onfray, m’avoua aimer son athéisme et me lança, en échange de toute ma gentillesse :

« Tout le monde se fout de toi. »

Je retournai dans le hall le cœur gelé. Les quinze ou vingt accueillants, plus âgés, étaient de vrais êtres humains, aboutis. (Rapport animal à la sympathie).

« Michel Onfray revient de Polynésie », m’expliquèrent les femmes.

Il arriva par surprise, véloce, avec un manteau noir et un long foulard autour du cou, rouge... Il était à l’aise, très beau, et, à cinquante-sept ans, paraissant beaucoup plus jeune que son âge.

« Pour moi elle est trop belle ! » dit-il en me passant devant et en courant vers la porte du fond.

« Sale pute ! » aurait-il dit en se préparant devant la glace. Je ne sais par quelle porte il emprunta une autre issue, car je ne le devais jamais le revoir, si ce n’est sur scène.

                      

                                                    2

 

La foule s’entassait sur l’escalier et je me mis à tenir conversation, un peu comme une enfant de dix ans.

« Je ne suis plus handicapée que pour ce soir, commentai-je de vive voix. Dès demain, ma notice de travailleuse handicapée expire. »

Ma parlote n’obtint aucun écho. J’approchai un homme muet, en fauteuil roulant, qui se tenait devant la porte d’entrée du rez-de-chaussée.

–Michel Onfray n’aime pas les handicapés, coupa d’une voix glaciale un messire. Il a dit que ce sont des cloportes. »

Je traversai le sas d’entrée rouge et jetai un regard dans l’hémicycle intimidant, à l’endroit même où je l’avais rencontré un an plus tôt. Le visage jaune, des livres de conférencier sous le bras, il m’avait commandée de sortir avec un : « Aurevoir ! » très sérieux, irruption qui m’avait valu le surnom théâtral de Ding-Dong.

« Vous n’avez pas le droit d’entrer ici ! L’entrée est par l’escalier », intervint le service.

–Cette jeune fille, coupa un autre messire avec componction, s’est distinguée. Elle s’est précipitée sur la scène en avance. »

Je rejoignis l’escalier. Beaucoup d’hommes et de femmes de cinquante à soixante ans s’y groupèrent. Ils étaient un peu coquets, passablement riches, prenaient des airs onctueux, ouvrant des yeux comme deux cuillères à sirop... Ils retenaient anormalement leurs mots, bonnâtres et aimables ; une douceur trafiquée est le masque inversé de la haine.

« Non, ce n’est pas celle qu’il recherche » observa un sexagénaire en lorgnant dans ma direction.

–Dites qu’il recherche une grosse, habillée en noir », répartit un autre.

Avant chaque conférence, le jeu des spectateurs amicaux, avec Michel Onfray, consistait à faire allusion à ce qui serait sa myopie ou sa difficulté à identifier les gens venus le voir, à force d’entendre, de lire puis de croiser du monde.

« Madame, c’est vous qu’il recherche ?

–Non, ce doit être une autre. »

 

3

 

L’hémicycle du théâtre d’Hérouville ouvrit sa porte à l’étage. Il y eut place pour cinq-cents ou mille personnes.

Je me plaçai vers un des gradins du bas, mais un jeune chanteur célèbre me chassa des yeux avec une telle expression de haine que je refusai toute concession de voisinage. Je préférai me placer aux côtés d’un couple à la retraite, deux ouvriers ou paysans normands ronds, qui me parlèrent d’un dessinateur dont le travail au journal Ouest-France consistait en la production d’une œuvre par mois. Je ne me souviens plus si c’était Robert Combas, que je découvris à l’occasion.

Une vieille femme aux cheveux blancs, forte, s’assit devant. Son fauteuil était étiqueté au nom d’Hélène Onfray. C’était sa mère !

« Jean-Pierre Desproges, ce n’est pas trop mon genre », commenta-elle, peut-être en songeant aux dessins. Son fils avait dû lui en parler comme font les garçons enthousiastes dans leur famille. Je lui touchai l’épaule et m’exclamai :

« Vous êtes Hélène Onfray ? Vous ressemblez à ma grand-mère ! »

Elle retint un souffle de contentement, elle était flattée, étrangement, mais se tint sur la réserve avec une sévérité que je sentais à la fois factice et cependant réelle.

La secrétaire de l’Université Populaire descendit les gradins, vêtue étrangement, d’une robe noire de magistrate. « Ça me va bien... Oui, il faut qu’elle se tienne bien », dit-elle, avec un immense nez aquilin, les cheveux blonds mi-longs et ébouriffés. Elle évitait obstinément mon regard, baissa les yeux vers une connaissance et lui assura : « On a beaucoup de travail, on travaille beaucoup ». La Normandie subissait donc le même diktat que le reste de la France il fallait travailler, et beaucoup, et le dire, pour rassurer en ce seul monde.

« C’est par où la sortie ? demandai-je à mes voisins.

–C’est juste là. Tu as raison, c’est le soir où on te fait : tout le monde se fout de toi », avoua l’homme du couple.

Je ne savais plus quoi penser.

 

                                                    4

 

Quand la conférence commença, à ma grande surprise, ce fut véritablement sur moi que Michel Onfray enfonça son regard. Il me dévisagea avec une colère brutale, sans aucune indulgence, et hurla dans ma direction :

« Il y a des ennemis dont nous pouvons être fiers, et des amis que nous aurions honte de reconnaître pour tels. »

Je n’avais pas intérêt à minauder et à sourire. Il tremblait de fureur et je savais que trois jours plus tôt, après avoir hurlé : « Pour moi, haine !!! » en quittant le studio de France Culture, il avait parcouru Paris en vue d’offrir une commotion cérébrale à une femme qui l’avait conspué pour racisme. J’avais surpris la conversation privée du philosophe – des médisances à propos d’une femme ridicule ; et m’étais emportée :

« Toi, le raciste de service, je ne supporte plus ce genre de propos !»

J’étais venue en Normandie pour assumer de vis-à-vis cette claque orale.

L’état de rage de l’homme que j’avais offensé était traversé d’afflux nerveux.

Sa conférence effleura le thème de la paternité. Mes voisins me confièrent qu’il était revenu plus qu’on le disait sur son regard concernant les banques de sperme. « Cette façon de parler du père, il trouve cela affreux ».

« Parce que pour elle, son père, c’est seulement son sperme », dit-il en me regardant, plus calme, avec le timbre âpre d’un vieux chanteur. Il me croyait hollandaise, comme l’anti-héros de mon roman, et se lança dans une parabole vache, sur les vaches de France et de Hollande.

 

5

 

Je n’étais pas capable de croire qu’il me regardait frontalement, de ses petits yeux, cernés, dans son visage massif et orange, et je détournai le regard vers une voisine, sans doute plus intéressante ou plus séduisante que moi, guettant en elle quelque réaction.

« Nous allons parler des animaux ! » lança-t-il avec autorité. Il traita dès lors mon dossier comme celui d’une élève, et plaça mon accusation de racisme sous la notion d’acte performatif – de même qu’il procédait, avec ses admirateurs, sur la base d’un contrat performatif. Si un être humain était bas, si un artiste se révélait médiocre, si un admirateur n’en valait plus le détour, il le mettait au rabais, et tout son public suivait la note attribuée, sans remettre en cause le bon sens du maître.

Aussi ne dus-je pas m’étonner d’être suivie dans le train, entre Paris et Caen, et sur le sol normand, par une batterie de railleries maussades, ou de silences hostiles : j’avais offensé une des personnalités publiques de la région, et celle-ci était gelée d’une façon significatrice.

« J’aime mieux les hommes politiques normands que les parisiens » confiai-je à ma voisine de droite, une femme animée d’intentions narquoises la vilaine ! eût dit Louis XV. Elle n’en revenait pas que je puisse formuler une seule phrase qui rappelle à l’oreille la probabilité d’une âme.

-Ah bon, fit-elle, en se retenant de glousser.

-Oui, vous n’imaginez pas », dis-je d’une voix blanche et plaignante.

La salle qu’il dut calmer se montra d’une telle ignominie qu’il convient d’admirer l’acte philosophique que furent les deux conférences, destinées à modifier l’ambition performative première, qui était de me casser la gueule à sept-cents. Le travail de l’auteur consiste en une reprise en mains philosophique de sensations d’une violence inouïe.

« Pour Gene Tierney, gentil », fit Michel Onfray en me regardant dans les yeux ; fin de la première partie.  

 

                                                    6

 

Comme je n’articulais pas, nous parlâmes par gestes ; avait-il déjà travaillé avec des enfants sourds-muets ou autistes ? Il tilta sur le manche de ses lunettes, je lui répondis avec des signes de mains. C’est dès lors – que je l’ai aimé. En mon for intérieur, j’étais blanche, blanche, comme l’est l’âme des moineaux. Aucune « enfant » ne peut tolérer que quiconque maltraite un homme avec qui il y a eu cet échange de geste à geste.

Et il évoqua le ciel étoilé, et je levai instinctivement les yeux au plafond du théâtre ; tous hurlèrent en chœur : « Vous avez vu ! Elle lève le cou, la truie lève le cou, mais c’est un groin ! » Les jeunes femmes, toutes, poussèrent des cris d’orgasme repoussants, des vomis de pucelles, et un chœur de vieilles railla : « Quand il voit la petite, il lui arrive d’avoir encore du désiiiir ! »

Il évoqua, à travers une allégorie de la terre, un fumier de mille-deux cents mètres carrés à expurger – je regardai la salle derrière moi : le théâtre entier grouillait, riait avec des spasmes de haine, huait, les yeux anormalement doucereux. On disait que Michel Onfray adorait les corridas avec les jeunes filles. Il me reprocha, mais finement, ma bouteille de vin, pâteuse, de l’an dernier, à travers un lexique œnologique, me diagnostiqua, en cliquant des zones bleues sur son ordinateur, un corps équilibré avec une zone dépressionnaire, dans le trou astral. Autour de moi une fois son désir piétiné par les femmes – il n’y avait que rires, moqueries, pics, une imitation de ma prétention à être la plus sublime créature du monde, l’humour gras de Bernard, son ami syndicaliste, que le philosophe, dont le cou sanguin s’imposait avec séduction, écouta de profil. Michel Onfray raconta qu’il avait cuisiné des asperges la veille et qu’il n’aimait pas leur forme, leur couleur, et il diffusa des diapositives de canalisations jaunâtres, comme pour me prémunir ; je songeai à l’entreprise de dénigrement, suivisme de salopes en ligne, dont son sexe avait fait l’objet jusque dans les services de mutuelles et d’administration où je venais.  

Telle est la réalité des groupes dont la ligne de vie demeure performative : quiconque y suit la majorité témoigne d’une nature qui le fait être votre mauvais voisin d’Hérouville. Votre ami suiveur, adepte de mots d’ordre, de modes médisantes, de conformisme, vous aurait sans doute lynché, ou aurait ri bruyamment, à Hérouville.

Je pris des notes de cours, captivée, et n’osai parler. Il me semblait que la salle m’avait oubliée, quand les sept-cents, à gauche et à droite, détournèrent leur visage vers le mien et éclatèrent de rire :

« Tout le monde se fout de toi, Gene Tierney ! Tu es seulement venue faire une fellation ! »

On me reprocha de relever le cou, spasme défensif, et de me réfugier dans mes notes avec un sourire de tendresse adressé au conférencier... « sourire niais ». Longtemps, Michel Onfray fut si traumatisé par l’ambiance de cette salle qu’il vomit, eut des crises de larmes et déféqua au souvenir du théâtre tendu de rouge. Ma présence physique dans cette arène finit par lui inspirer le même dégoût, tandis que son affection paternelle pour moi demeura si poignante, de loin, qu’il se mit à lire mes écrits et à en causer partout autour de lui.

Je découvris en Normandie que rétorquer bassement à un homme célèbre rameutait, en démocratie, le droit d’arbitraire et de décret, que sept-cents personnes pouvaient en mépriser ou en haïr une, que la philosophie avait une clientèle solide chez les imbéciles – peut-être parce que Nietzsche, peu assimilé, entretient de petites grandeurs – et aussi que j’étais célèbre, mais en mal, comme quelqu’un qui ne cherche qu’à se montrer et avec qui il ne saurait y avoir de relations naturelles, désintéressées, amicales, spontanées.

L’arène légitima la vivisection des petits mulots.

« Bon appétit ! » hurla Michel Onfray, comme s’il s’apprêtait à un grand repas sensuel. J’étais vierge et incapable de me tenir face à lui sans trembler. Les Normands qui avaient consenti me traitèrent de demeurée, de « sale fille » et quittèrent le Cercle Dramatique avec un visage stupéfiant de dureté. Toute femme mise en valeur était suspecte d’un orgueil si inadmissible qu’il fallait la rabaisser au plus vite.

Michel Onfray, seul, avec deux petites bouteilles d’eau, attendait sur l’estrade avec un sourire rêveur. L’air était tendre, le ciel bleu doux à la sortie du théâtre d’Hérouville. J’attendis qu’il réapparaisse, peut-être, près d’un bassin d’eau qui faisait silence.

 

 

                                               7

 

 

Je descendis du bus et tombai nez-à-nez sur sa voiture. Il en descendit, riant comme un enfant, avec sa secrétaire Dorothée qui le déposa entre un parc fleuri et son immeuble. Quand il m’aperçut de près, il retroussa les lèvres en un rictus terrible, le cou plié en avant telle l’échine d’un loup. « Non ! » cria-t-il. Il se posta contre la porte d’entrée et m’observa de loin, an anorak noir, longuement, si longuement que je me détournai trois fois, étonnée d’être regardée toujours ; je pris la fuite en sandales de Pigalle bleues.

Il avait tout d’un jeune homme à qui j’aurais mieux fait de proposer du Coca.

Je passai la nuit dans l’hôtel voisin à sourire, à rêver de lui, rajeunie de dix ans, puis à entendre un de ses amis jouer de la guitare douce.

« Elle est venue chez toi ? dit cet ami, que j’entendais comme si les murs étaient poreux.

–Non, elle a vu mon mépris, dit-il nonchalamment. C’était l’effet pipe et racisme. Et moi j’ai tué mon frère », fit Michel.

Je l’entendis au matin chercher des chambres, dans mon hôtel, demandant où dormait celle qu’il avait violé la nuit durant.  

Je n’avais ni insulté, ni hurlé contre eux, ni roulé à terre, ni même pleuré. Un individu qui choisit le mode diffamatoire pour en approcher un autre ne mérite pas de jouissance. Si quelqu’un m’insulte, et si moi je ne procède pas ainsi, je vaux mieux que lui, je n’ai donc pas à entretenir de relations avec lui. Dès l’école primaire, j’avais relevé les méchancetés que des petits, repérés, encaissaient ; j’en ressentais de la peine, je refusais d’adhérer, alors, au groupe. C’est une option de résistance, plus que de suivisme. Elle induit beaucoup de souffrances.

 

 

                                                8

 

Prisonnière d’un voyage programmé à Honfleur, j’entendis dans la médiathèque, presque vide, une conférence de Monsieur Onfray radiodiffusée. Une lecture de mon récit d’enfance, qu’il imposa, ne leur plut pas. La fin y était consacrée à moi. Je tournai dans la librairie, ouvrit ses livres en écoutant. Elle était si belle, la conférence, le talent d’orateur, à tout griser, l’émotion qui était sidérante, en tout, dans sa voix – je ne pouvais rien ajouter, sauf tourner de bonheur, portée comme une marionnette avec deux grands fils autour de chaque bras. Il dit qu’il m’adoptait, mais qu’il était « un père exécrable », qu’il m’éduquerait, seul, et qu’il m’écarterait les jambes, et qu’il rentrerait, et pas par carte grise, car j’étais la seule à me moquer des cartes grises, et il pleurait.

 

 

                                                                                     (Nom sous censure)

                                     

 

 

 

 

                                                          

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 31/08/2017