LA SANS-PAPETERIE

 

 

 

 

 

       « Quand on quitte son pays, on est grand, quand on arrive ici, dans l’autre pays, on se retrouve tout petit », dit l’autre jour un des responsables de notre Comité des Sans Papiers.

Les gens qui sont sur le territoire sans autorisation légale risquent près de quatre mille euros d’amende, un an de prison et trois ans d’interdiction du pays où ils se sont introduits.

Les embaucher peut mener à la prison, car ils n’ont pas le droit de travailler. Alors ils travaillent avec les papiers de quelqu’un d’autre, et peuvent payer trois-mille euros pour rentrer dans une combine qui leur permettra d’avoir des fiches de salaire à leur nom.

En effet, seul deux ans de fiches de salaire à temps complet permettent d’obtenir un titre de séjour ; ou dix ans de présence sur le territoire, ce qui est énorme ; ou le fait d’être parent d’un enfant français. Les enfants ne sont pas des moyens et les mariages blancs sont condamnables ; c’est pourquoi la sincérité des sans-papiers est sans arrêt éprouvée. Je suis frappée par la méfiance systématique à laquelle se heurtent ceux qui sont attirés par les femmes blanches : ce ne saurait être que pur intérêt. Les histoires d’amour existent pourtant. Mais c’est le propre de l’amour, de ne pas tenir compte des préjugés.

Je suis bien placée pour constater que les Noirs ne sont pas calculés par la société française. Ils ne suscitent quasiment aucun désir de rencontre. Si des Africains sont des intellectuels, font prévaloir des études ou des publications en philosophie, aussitôt quelqu’un s’écrie que c’est une arnaque pour vous séduire ; on en a parlé sur France Culture, cela cache des filières d’escrocs qui s’attachent à vous pour vous prélever ensuite de l’argent ; tellement il semble peu habituel que des intellectuels soient africains. Il en existe, pourtant : je connais une femme qui vit en Côte d’Ivoire parmi les soins du ménage et qui a publié une thèse sur Hans Jonas et le droit de mourir ; son mari est un professeur spécialiste de bioéthique qui travaille en partenariat avec l’UNESCO. Leur frère, beau-frère, est sans-papiers en France et a fait de la menuiserie : son patron l’a laissé tomber avec le confinement ; il rejoint désormais le lot des chômeurs sans droit aucun et qu’aucune statistique ne recense.

« Quand les Présidents de la République sont nés, ils n’avaient pas de papiers ; ils quittent la terre sans papiers », m’a-t-il dit l’autre soir. « Ce ne sont pas les papiers qui sont la vie ». Il est cependant tellement dur de s’insérer en France désormais que même les plus persévérants pensent parfois regagner leur terre d’origine où, à cause du pouvoir en place, ils ont failli perdre la vie.

La plupart des sans-papiers que je connais ont moins de mille euros par mois pour vivre et arrivent en fin de mois avec quatre euros sur le compte bancaire ; beaucoup sont logés chez d’autres personnes ; ils vivent plus de missions ponctuelles que de stabilité. Pourtant, il ne faudrait pas croire qu’ils apprécient les messages délivrés à leur encontre : si on ne parle plus d’eux à l’extrême-gauche désormais, c’est bien parce qu’ils ont manifesté leur antipathie pour toute récupération politique. Ils souhaitent s’organiser eux-mêmes.

Dans le local du Comité des Sans-Papiers, partagé par d’autres associations pour les pauvres et des syndicats, on a des rangées de dossiers : fiches de salaire, photocopies de cartes, ordonnances médicales, papiers de transports, documents administratifs, fiches d’impôts, documents bancaires, toutes ces preuves de présence en France sont classées par semestres et par années pour la préfecture. Seuls les adhérents assidus, aux pots et aux réunions d’informations, se verront soutenus par l’association. Il y a un ordinateur pour les recherches, une conseillère du Pôle Emploi, solidaire, vient s’y caler pour aider à formuler une rédaction. Des tapis sont disposés pour les musulmans qui souhaitent faire leur prière de l’après-midi. Dans la vaste cuisine, du riz et de la viande cuisent : ils seront disposés sur une grande assiette communautaire. Du thé circule, dans de petits verres.

Les adhérents passent un bon moment. Envolés les soucis, ils sont entre semblables et peuvent se détendre. Beaucoup consultent leur smartphone. L’un des plus aguerris ne verra pas le confinement : il part en Côte d’Ivoire en février, et reviendra nous voir en juin. Je pense à la lumière qui l’attend.