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PRAHA : Journal de voyage à Prague

Bonjour,

Je reviens de République Tchèque. Vous trouverez ci-dessous mon journal de voyage à Prague.

 

Prague journal de voyage convertedprague-journal-de-voyage-converted.pdf (245.51 Ko)                       Fichier téléchargable, 22 p.

 

Marie Pra.

BEAUTE DIVINE !

BEAUTE DIVINE ! [1]

       

 

     En m’évadant d’Argentan, je me suis précipitée directement au théâtre d’Hérouville Saint-Clair, ne sachant où était cette ville de la banlieue proche, ni en quoi consistait la programmation ; j’y courus comme démangée par une crise de magnétisme.

     Si le centre-ville de Caen possède la spécificité des patrimoines nationaux, la majesté tranquille des architectures qui ont fait leur preuve, la traversée du campus universitaire où se situe le théâtre fut un calvaire pour moi – sans boussole, tamponnée par la présence de centaines d’étudiants boutonneux, j’errai dans je ne sais quelle étagère...

     Epuisée, déposant ma valise dans le hall de l’entrée et prenant à l’accueil des tickets verts pour assister à la conférence de Michel Onfray dans le cadre de « l’Université du Temps Libre », je m’assis par accident devant un film – loin d’être excellent – projetant l’image du conférencier sur un écran gigantesque. Il s’y gaussait des envois réguliers de dessins d’une petite fille – moi, semblait-il. 

 

     « Je vous invite à lire les poèmes de Mahmud Darwish », glissa-t-il dans la poche du public.

 

     Un chenapan à la voix extrêmement vulgaire, le tutoya grassement, en lui demandant : « Je suis choqué, je suis gêné ! Puis-je faire une plaisanterie antisémite si j’ai un Juif à côté de moi ? » Une femme, deux chaises plus loin, détourna son regard vers moi et j’ai senti qu’elle avait honte de l’individu...

     La projection finie, me demandant si le responsable de ce montage était toujours en santé, je questionnai une autre femme : « Où est l’auteur ?» Elle me répondit : « Il est dans la salle, en bas ». Le véritable Onfray se tenait en chair et en os dans un amphithéâtre, sur un tapis rouge ; aussi aurais-je mieux fait de me rendre plus tôt sur les lieux réels !

 

     Mon cœur battait atrocement, je dois dire qu’il est très impressionnant physiquement. Des admirateurs au ton prétentieux vinrent lui offrir des confidences et une bouteille de champagne en lui disant, avec un accent exagérément bourgeois : « Nous venons de Saint-Germain-en Laye pour vous veôir... »

Je me suis présentée vers l’estrade en osant :

« Monsieur... »

Il releva la tête étrangement, fronça les sourcils, ses yeux prirent une lueur inhabituelle, et je vis qu’il ne me voyait pas.

« Dorothée... » fit-il, comme une roche grise sortant de sa torpeur.

Je détournai les yeux de l’autre côté de l’amphithéâtre et dis :

« Je ne sais pas où est Dorothée Schwartz... »

De fait, elle était invisible.

Je repris : « Monsieur, puis-je avoir de l’eau ? Je reviens d’Argentan.

–Je n’ai pas d’eau, me dit-il.

–Ah oui, vous avez épuisé la vôtre », fis-je en regardant les deux bouteilles vides sur son bureau.

Je repris :

« Etes-vous intéressé par un récit de voyage à Argentan ? »

Il se leva, se déplia en tapotant les liasses d’un manuscrit dactylographié sur son bureau – il mesurait à peu près quatre mètres de hauteur après s’être levé – et me dit avec arrogance :

« Non, je connais déjà Argentan, cela ne m’intéresse pas. »

Je ne lui demandai pas de dédicace, tous mes livres – je ne parle pas de mes propres récits – mais ceux des autres, dont le sien, Cosmos (essentiellement consacré aux droits des animaux), étaient dans ma valise, et tellement annotés de ma plume qu’il eût été impossible d’y faire une dédicace.

Je ne pus lui poser des questions sur ce qui me surprenait dans son dernier livre. Je suis venue le voir trois fois et j’ai senti qu’il me regardait avec gêne, ou une grave contrariété, le visage jaune.

« Je suis allée à Argentan parce que je voulais savoir si vous vous portiez bien. Etant là-bas, j’ai cru que vous n’alliez pas bien.

– Je vais bien, merci, c’est gentil, dit-il.

– J’ai rencontré Misrahi il y a quelques années au cercle Bernard Lazare, repris-je en revenant à la charge. Vous avez raison concernant le manichéisme. »

Il portait des livres sous ses bras. Il donne l’impression de mesurer deux mètres cinquante et d’être large comme quatre frigos. Sans doute se sentait-il plus à l’aise pour aller dîner avec des gens de sa structure physique.

« Au revoir », m’ordonna-t-il avec soulagement.

Je ne savais pas si cela voulait dire au revoir ou adieu.

Je sortis exprimer ma mauvaise humeur en me remettant devant la glace : « Il est con ou quoi ! » m’exclamai-je, comme son adolescente ; je fus suivie dans le corridor par deux de ses caciques, dont le mélange de français et d’anglais déplut à mon oreille puriste : « Michel est open ! Dans sa chambre l’autre soir, c’était bien ! » Je crus à une plaisanterie et répondis : « Non merci » – et je partis, me sentant humiliée, pleurant, en tirant mon énorme valise.

     Comme je l’affirmai à une gérante de l’Hôtel Saint-Etienne : « Je dois changer de résidence le moins souvent possible le temps de mon séjour. Avec cette valise, j’ai toujours le sentiment d’être un Juif errant. »

Un homme mûr m’avait menée à l’hôtel en voiture, devant la galerie Caen - Art - Culture - France. Une exposition de sculptures était annoncée.

« J’écris sur la sculpture, lui dis-je, mais je n’en fais pas. »

Lui était galeriste : six-cents artistes, ou six-cents toiles chaque année sur Caen, à couronner. « Vous ne les confondez pas tous ? » demandai-je. « Si », m’avoua-t-il.

     A la bibliothèque de Caen, je lus les poésies de Mahmud Darwish (édition d’Elias Sambar). Ce n’est pas seulement un hommage à la condition palestinienne – l’œuvre parle à chaque réfugié, chaque exilé. C’est une œuvre d’amour, de tendresse, de fleurs et d’arômes, comme ces parfums que l’on retrouve au Jardin des Plantes de Caen, où est le Paradis. Là, plus besoin de lectures, juste d’exister dans l’instant. Quelques personnes vont, viennent, avec leurs enfants ou des chiens en laisse. Sans médisances, sans haine, sans chantage, ils viennent dans les entrelacements de roses, de verts, de graviers, de bois.

     Mahmud Darwish secoue et déchire le cœur du lecteur. Il pousse à une empathie inconditionnelle pour la condition humaine. Ses vers, même traduits, sont d’une beauté torturante. C’est le récit d’un Palestinien amoureux, chassé, et triste de sa chasse et de son amour. Il peut être chacun d’entre nous. Je l’ai lu avec un tel degré de concentration qu’il n’eut pas été bon de me déranger. Il parait, par la suite, difficile de supporter un taux toxique de bruits, d’attitudes choquantes, insolentes, lorsque la lecture de ce style d’œuvre –indépassable –  vous a absorbée.

 

                                      Marie-Eléonore en Normandie, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Titre d’une exposition au Musée de Normandie.

Interview d un Argentanais

 

Vous pourrez lire ci-dessous l'interview d'un serveur à Argentan (Orne, en Normandie), son opinion sur la ville et les sommités qu'il y a servi.

 

Interview d un argentanais 1interview-d-un-argentanais-1.pdf (122.22 Ko)

Trois nuits à Caen, Château, Garouste et potagers

 

Voici mon dernier récit sur Caen :

 

Trois nuits a caen chateau garouste et potagers 1trois-nuits-a-caen-chateau-garouste-et-potagers-1.pdf (108.19 Ko)

 

Cordialement, 

 

Marie Pra.  

ORANGE ETRANGE

 

 

Orange étrange

Ronde et Insouciante

Le ver bleu se balade, folie démente

Au milieu des siens et rampe dans la fange

 

Noire prairie

Au milieu de quartiers

Décharnés

Par la crainte et l’envie

 

Le ver devient rouge

Et l’orange s’affole

La fange se noie dans l’alcool

L’orange se gonfle et plus rien ne bouge

 

Le ver vert dévore la pomme

Et aime le ver bleu

D’un mouvement des yeux

Les vers dévoreurs de monde ont l’esprit de l’homme

 

Le trognon de la pomme dévorée

Rejoins dans l’abîme

L’orange décharnée

Est-ce le sort ultime ?

 

Utilité, les vers se sont accouplés

Le mur de l’insolence se dresse

Et condamne l’entrée

De l’ultime monde de caresses

 

            (VINCENT MARCHIONINI, date inconnue)

 

 

 

Né en 1981, l'auteur est chargé d'études documentaires.

Après des études d'archéologie, il vit et travaille en Ile-de-France.        

 

 

LE CAFE

              LE CAFE,

 

                     Aérophagie poétique.

 

Le café est un ami assidu

Il a le retour rythmé

Par le chauffe-eau du soleil.

 

Il y avait des granulés

Dans le bois dormant,

Il y a des grains décaféinés

Au fond du récipient.

 

Le goût dépend de sa vitesse -

(Etre énergétique me presse)

 

L’eau s’y mêle au blanc

Corps de goéland

C’est la tasse célibataire

Remplie d’air.

 

Le résultat n’est pas concluant

Fémininement parlant

Le café donne des coups dans le corps

Des trous d’air sous l’or.

 

                             A Colombes. 

De quoi est fait l'homme ?

DE QUOI EST FAIT L’HOMME ?

 

 

 

 

     Il est fait de la terre sur laquelle il vit : l’homme est dans son élément.

     Le Coran donne plusieurs précisions, mais la plus simple est : « Je vais créer un être humain à partir du limon » (sourate 38 : 71) ou, autre traduction : « J’ai formé l’homme de boue »[1]; la propriété de cette terre est d’être très fertile.

     La matière est l’être, ou décrit l’être. Si tous les hommes sont faits de terre, le choix d’un terme plutôt que d’un autre, montre l’importance donnée à l’être humain dans les sociétés où sa création a été décrite : quel but se propose l’homme ? Quelles sont ses priorités ? Que peut-il ? Dans la civilisation mésopotamienne et musulmane, l’être humain est fait de « boue », donc de terre fertile, il a pour vocation de se multiplier.

     Dans les Métamorphoses d’Ovide, poète latin, il est question de semence divine ou d’« argile »[2] ; on songe à une civilisation dans laquelle bâtir et élaborer sont des actes de grandeur naturelle. 

     Dans la Genèse de l’Ancien Testament, l’homme est un « glébeux ». Ce semble le mot littéral[3]. La glèbe est un sol, ou un champ, déjà cultivé ; les Hébreux étaient des cultivateurs, très tôt.

     « Plus les femmes ont de diplômes, moins elles font d’enfants ». Du fertile ou du cultivé, lequel des deux hommes est le mieux traité ? Cela dépend, encore, des sociétés.

     Le Coran dit que l’homme est fait de boue ou de limon. Il s’agit de l’homme, donc de tout homme, donc de tous les hommes. Il n’y a pas de différence ontologique entre un homme et un autre ; ceci est la même matière d’origine. C’est Iblis (Satan) qui invente la discrimination : « Je vaux mieux que lui. Tu m’as créé de feu, et lui, tu l’as créé de limon. » (7 : 11) Que les hommes ne soient pas créés de la même matière, c’est ce qui induirait qu’ils soient inégaux ; or Dieu dit non. C’est la méchanceté qui introduit la division, et c’est extrêmement grave.

     Me vient à l’esprit la sagesse de nombreux croyants qui vous parlent de leur religion avec cette idée simple, d’égalité ou de bonté fondamentales, démolie par des « extrémistes » qui ne sont pas les « vrais » musulmans, de sorte qu’on les pense naïfs.

     La Tunisie vient d’adopter une loi sanctionnant le racisme, c’est parait-t-il la première fois dans le monde arabe ; vue la précision du Coran dans ce domaine – l’espèce humaine est une et il n’y a pas d’inégalité de naissance – on peut s’étonner que cela soit venu aussi tard.

     Le Coran présente la personnalité de Noé avec humour. Lui est un intellectuel : « Tu as déjà discuté avec nous et tu ne fais qu’augmenter nos disputes. », lui reprochent ses contemporains (11 : 34). Trait de caractère confirmé : « chaque fois que les chefs de son peuple passaient auprès de lui, ils se moquaient de lui. » Noé passe pour un suppliant extravagant ; il a la réplique exigeante ; il se montre malhabile socialement, puis très sûr de lui. C’est, cependant, cet homme qui a sauvé l’humanité ; il n’y a donc pas eu d’interdiction coranique à être un intellectuel.

     Ces écrits, pour moi surprenants, sont tirés des manuels scolaires de sixième[4] ; avec une présentation d’extraits clairs et illustrés, ils rendent moins artificielle l’étude des relations entre droits de l’homme et textes religieux.

 

 

 

 


[1] GF Flammarion, trad. Kasimirski, 1970.

[2] Livre I, trad. de Désiré Nisard.

[3] La Bible traduite et présentée par André Chouraqui, Desclée de Brouwer, 1989, se veut une traduction littérale de la Torah.

[4] Lelivrescolaire.fr, Français, 6ème, programme 2016.

 

Argentan, rencontre avec une habitante

 

Voici des notes sur Argentan (2 pages). La population âgée : rencontre et petit dialogue avec une habitante. 

 

Argentan rencontre avec une habitanteargentan-rencontre-avec-une-habitante-1.pdf (381.25 Ko)

 

Marie Pra.

CHERBOURG - LE HAVRE

JOURNAL de Normandie

 

Un.

Cherbourg, dès l’abord, est une ville animée. Au matin, il s’y dégage une très jolie odeur, venue des eaux du port. Il parait que c’est une odeur d’iode. Je découvre l’air marin, le vent qui porte les voiles, celle des algues peut-être, tout grandit et ressuscite en moi…

Les mouettes ont des sons emportés, elles sont gavées par le bruit des hommes et le régurgitent, telles des bouées à musique.

Le paysage autour de la gare est gâché par ces immeubles, ces barres, cette roture urbaine, ou même, ce prolétariat architectural. Seules, deux collines, très jolies, imposent leur charme vert foncé, leurs rochers provençaux, qui évoquent la mer chaude, et donnent envie de promenade.

Mais les petites façades, qui s’empilent, au fond de l’avenue, ont des couleurs, des poutres de bois et des lignes de peinture, elles ouvrent deux ou trois entailles vers le centre-ville historique. Là-bas, j’ai des immeubles de deux, trois étages, pas plus ; de jolies rues tordues ; les murs sont gris, bruns, jaunes, blancs, c’est un œuf qui a roussi.

Je regarde les agences immobilières. Il se vend des surfaces très grandes. La plus petite, un logement de 63 mètres carrés, pour 78 000 euros. C’est cinq à six fois moins cher qu’à Paris.

Une carte postale coûte 40 centimes. C’est deux fois et demi moins cher que dans la plupart des grandes villes.

Arrêt à une terrasse, les tables du café sont bleues. Il est onze heures du matin. C’est la plus belle heure en Normandie. Le soleil est rond et tiède. Chaque échappée dans une ruelle, chaque promenade loin du centre tire son bonheur du soleil qui s’étale, s’étend, depuis cette place où le ciel fait ressort au bleu des pieds de la table.

A un moment de la ville historique, la lisière, je trouve deux statues, dont celle de l’essayiste Roland Barthes, né à Cherbourg, le visage net mais le corps drapé, rétréci, habillé d’une mousse en bronze. Quelques pas plus loin, c’est une levée d’immeubles gris, immenses et pauvres. Je n’avais jamais vu une ville ouvrière aussi intégrée à la ville-musée.

 

Deux.

 Le Havre est une ville fauchée qui ne cesse de souffrir, décidemment tous les gens en reviennent mécontents.

Je sors du train, quand il est dix heures du matin. Ce n’est pas la bonne heure, et le soleil est froid. J’erre dans cette ville émiettée, quadrillée, jetée en tous sens, dure à traverser. Trois visiteurs me croisent sur l’un des grands quais déserts. Une femme me confie :

« On a du mal à s’orienter ! 

-C’est comme d’être à l’étranger ! »

Même impression. Un canal bouché, comme un bras coupé et laissé pourri au sol, est ce qui me reste de la mer. J’aperçois un paquebot métalleux. Il y a des morceaux, des bouts partout sur les rebords du canal, c’est de la ferraille, des saletés. Je traverse le pont qui daigne être là.

Un entrepôt attire mon attention. Une porte de hangar, en fer frisoté, à moitié rabattue, m’attire à elle. Je glisse mon visage en-dessous et parcours des yeux, on dirait un marché couvert : la peinture en est jaune, le plafond haut.

Au centre, un bassin. Il n’y a pas d’eau. C’est pour faire flotter des poissons vivants. Des filets trainent sur le sol. Ce sont de grands filets de pêche, des cordes longues. « C’est là que les poissons meurent », ai-je pensé. Il me semble tout à coup qu’il n’y a jamais eu d’étals dans cet entrepôt, que ce n’est pas un marché. Pour la première fois, je ressens la mort des poissons comme concentrationnaire, c’est en cet endroit qu’on les traine, en paquets. Et sur le sol, ils crèvent monstrueusement car il y a tellement de monde qui agonise ensemble !

Un employé était là. Tout seul. Il tournait le dos à la porte d’où je l’observais. Je vis une pièce fermée qui me fit songer à une chambre froide. L’homme me jeta un regard lugubre. Il était muet et paraissait sans aucune motivation. Je laissai ce marché vide – peut-être un lieu de tragédie piscicole. Quand je mange, je pense aux couleurs.

 

                                                                                                Août.

 

 

CHARMES DE BRETAGNE, la couleur au Moyen-Age

CHARMES DE BRETAGNE, la couleur au Moyen-Age

 

                                                        

Vacances, août 2018.

 

     Ma famille bretonne m’a menée à Léhon. C’est une commune au bord d’un pont, dont il est dit sur une enseigne :

« Petite cité de caractère »

Le nom est écrit en deux langues.

« Tu entends souvent parler breton ?

-Non, jamais. Cela a dû arriver autrefois, quelques vieux. Ici à Léhon, ils parlaient le gallo. »

     La verdure qui colore la rivière, bordant quelques maisons, dessine un joli effet. Le temps est gris, il y a des matelas dans le ciel. Dès que nous montons la côte, un restaurant aux tables blanches, dont la présence est déjà un attrait. Les maisons sont toutes grises mais les murs, de petites pierres, composent au village un visage architectural où tout a l’air délicat. La Rance avec son pont arrondi, autour, des versants boisés, presque sauvages. Puis cette rue pavée qui monte à l’abbaye, elle est du XII siècle.

     Les jardins sont ouverts, je prends le chemin, nous débarquons dans une cour, un pré – une façade impressionnante de plusieurs étages, s’érige sur la terre. L’espace, autour, est vaste.

« Qu’est-ce que c’est ?

-C’est l’ancienne abbaye.

-Elle est du Moyen-Age ?

-De mille cent et quelques, je crois.

-Oui, cela se sent, qu’elle est médiévale. »

     Pas à l’architecture ; ce pourrait être un dortoir, un collège de l’époque classique. Or je sentis quelque chose de terriblement ancien et déroutant – dans l’aura des lieux.

     Nous continuons sur des chemins pleins de pavés et de beauté, baladés entre les jardins. Une église. Une porte qui donne sur un carré abbatial. Au cœur de la cour fleurie, une pancarte attire mon attention. Il y est écrit que les hommes du Moyen-Age faisaient une lecture symbolique des choses. C’est-à-dire qu’ils procédaient par associations, et non par déductions, ce qui semble plus conceptuel.

     « Les couleurs, les formes, les nombres. »

C’est ce qu’ils associaient pour déchiffrer le monde. Le reste – tout ce qui existait venait de Dieu et retournait à Dieu.

    « Finalement, associations, il ne s’agissait pas de la charité, de la façon de s’organiser en société, mais de la pensée. Les raisonnements tels qu’ils venaient, spontanément, à l’esprit. Je trouve que cela a surtout donné quelque chose pour les formes. Les couleurs, cela a donné la peinture. Il en reste la peinture religieuse – elle est limitée[1]. Ce n’est pas beaucoup. Les chiffres – liés aux mathématiques, cela venait des Arabes.

-Et des Grecs.

-Le développement des sciences, lié aux mathématiques, a été limité. Les formes, en revanche, ont donné l’architecture. Or le patrimoine médiéval est grandiose, des monuments magnifiques ! La pensée associative au Moyen-Age a donc permis une éclosion extraordinaire de formes, pas tant avec les couleurs et les nombres. C’est mon humble avis ».

     Le jeune musée de la commune présente des objets : bouts de sculpture, livres, ustensiles. Le poète Maurice de Guérin, au dix-neuvième siècle, trouva cette abbaye dans un état d’abandon et de délabrement complet.

     Le réfectoire des moines inspire des pensées de modernité. Le plus ludique est un escalier de pierre d’où l’allocution quotidienne était prononcée. Le mur laisse entrevoir des traces de peinture rose. Ma famille insiste souvent sur l’importance de la couleur au Moyen-Age ; à Dinan, elle était partout sur les maisons, les églises, dans les intérieurs.

     « Ce serait intéressant, bien qu’il faille oser, que quelqu’un décide de repeindre une ancienne église pour revenir exactement aux couleurs du Moyen-Age » ; car le réfectoire possédait une fraicheur qui poussait à désirer de simples folies. On peut quitter les lieux avec un désir de peinture abstraite.

 

                                     

 

 


[1] Ici, la personne qui parle a oublié les tapisseries pleines d’allégories, et les adorables enluminures.

Yvonne Jean-Haffen, l'art de vivre en Bretagne

 

 

 

 

 

          La Bretagne est une région magnifique, dont les habitants sont très agréables, et dont l’ambiance évoque le cidre doux. Il y a des villages, des petites villes si jolies qu’on les croirait faites à la main, comme des œuvres de coutures rares.

Au bout du Quai de la petite ville de Dinan, se dresse une maison. Il s’agit de l’endroit où vécut la peintre Yvonne Jean-Haffen (1895-1993). Une surprise, et une découverte, que ce nom-là, qui évoque un rosier noble.

Ce jour-ci, la Rance, la rivière de Dinan, était verte et calme. Elle scintillait doucement entre les herbes. Le soleil rendait tout heureux. Un escalier long et abrupte, bordé d’un mur de pierres grises, menait à la maison de l’artiste inédite.

Le chemin était raide, décidemment ! Sur l’escalier, un travailleur manuel amassait dans un sac des débris de pierre. Le premier coude de cette montée abrupte menait à un four à chaux. Il s’agissait d’une fosse ronde, profonde et remplis de dangers, d’herbes hautes et sauvages.

« A quel âge est-elle venue vivre ici ? Quarante deux ans… Elle devait avoir de très bonnes jambes » ; car cette pente épuisante envahie de jolis feuillages, signalait l’autarcie, le désir d’indépendance, la coupure d’avec la vie pratique, d’où la présence de trois puits et d’une baignoire en pierre. 

          De taille moyenne, mais distinguée, la maison actuelle donne à visiter six pièces.

La petite salle à manger possède une sculpture reprenant les personnages du Roman de Renart, fabliau médiéval, jetés tout à foison sur un beignet de statue, en faïence ; ouvrage qui a pris des années ; l’ensemble a un côté très kitsch, un effet de pâte colorée et d’œuvre d’apprentie ; c’est un travail fragile, et d’une sensibilité naïve, malgré le raffinement savant du sujet. Cette patte d’artiste, qui incommode le goût classique, est la même quand Yvonne Jean-Haffen adopte le folklore breton comme sujet de peinture, sur les toiles du salon – un salon de plus, appareillé pour recevoir les élégances et les intelligences de la région.

Ces tableaux de Yvonne Jean-Haffen représentent des paysannes en robes noires, avec des coiffes, lors d’une procession. Le sol et les arbres sont orange, ostensiblement. La peinture est plate, surchauffée, remplie. Les toiles exposées dans le musée sont des œuvres documentaires, comme des vignettes d’époque.

Bien que l’artiste et son ami Mathurin Meheut, célèbre peintre à qui fut commandé des fresques murales, ne paraissent pas des talents d’envergure mondiale, ils émeuvent car ils sont rattachés à des souvenirs régionaux. Dérivés de la tradition des almanachs, un art illustratif, le dessin, le coloris paysans, se sont développés sans l’enseignement des courants esthétiques dominants ; beaucoup de Français en ont eu des exemples concrets chez leurs grands-parents, sur un mur, sur une étagère, dans les maisons de campagne. Ce détachement participe à la qualité du musée, à l’art de vivre qu’on y découvre, à l’émotion étonnante qu’il suscite, à l’excellence des brochures consacrées aux artistes[1].

     Je découvre le salon et, par surprise, j’entends alors Stéphane Bern, animateur de télévision et auteur d’un ouvrage sur les jardins[2], dire d’une voix fâchée :

« On m’a dit : reste gracieux ! »

Il est sur un tournage. Je fais observer à ma tante :

« Ce salon, c’est une classe en dessous des artistes traités dans Secrets d’Histoire. » J’écris alors une petite carte à Stéphane Bern pour lui parler de cette peintre locale, Yvonne Jean-Haffen. Il me répond si aimablement que j’en suis touchée.

        L’étage de la maison est merveilleux. Il n’est pas possible de tout y voir à cause des parties fermées. La chambre de la peintre est riche en documents disant l’énergie, le temps, la dévotion laborieuse que l’artiste doit à sa peinture, malgré les embarras de la famille à recevoir. La pièce comporte une baie vitrée qui apporte beaucoup de lumière et d’originalité à cette chambre.  

A côté, un petit cabinet de bain, en jaune pâle, avec un sabot.

« Les sabots, c’est encore récent, explique ma tante. Ils étaient très pratiques, on se lavait entièrement dans peu d’espace et de façon agréable. »

La chambre voisine, émouvante, presque nue, accueillit des invités, dont Mathurin Meheut. Cet homme qu’elle adorait a laissé un portrait de « Yvonne Jean-Haffen au travail » : elle peint assise au sol, dans une forêt de bouleaux. Il lui a fait un sourire décidé et très moqueur.

        Sa maison est à la fois grande et petite. Elle n’est ni vraiment bourgeoise, ni aristocrate, ni simplement fonctionnelle. Elle possède un plus à l’âme étonnant, qui fait qu’elle n’appartient plus aux catégories de l’abord. Comme dans un monde poétique, à l’arrière, sous cette douce lumière bleue qui fait l’été, il y a une terrasse où j’imaginai Yvonne Jean-Haffen, les soirs tombants, recevant des amies dames pour causer, boire, se détendre. Tout autour est le jardin de La Grande Vigne, qui l’envoûta. Chemins de terre, dénivelés, sous les arceaux blancs, rectangle vert en pente, couvert d’arbres, j’en parcourus un morceau. Je me dis que c’était l’héritage d’une grande travailleuse, arrivée là au premier âge de sa maturité, armée d’une sensibilité volontaire, déjà faite, développée au grand air, et à chaque toile : l'âme a survécu dans cette maison, laissant le visiteur heureux, aimant et curieux de l'artiste.

J’ai écrit ce récit de promenade avec une sensation d’ivresse, sans rien boire.

Quand nous redescendîmes, la Rance continuait de plaire avec son éclat vert.

                                                        

 


[1] Yvonne Jean-Haffen et Mathurin Meheut, Œuvre à quatre mains, livret d’exposition, musée Y.J-H Dinan, exposition présentée du 2 juin au 30 septembre 2018.

[2] Les Jardins préférés des français, Flammarion, 2014.

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Covoiturage

COVOITURAGE

 

 

Dans les degrés du ciel

Une grue

Tend ses fils

 

Le ciel est saumon

 

Auchan porte un oiseau

 

Sous les arbres extrêmement verts     

Du beurre en herbe

 

Ces jours où les peintures sont faites,

Combien de carrosseries

Pour les manquer !

 

 

                                                  Le 08 juillet, en quittant la Normandie.

 

                                                 

FICHE MUSIQUE : Portrait de Kanako Wada

KANAKO WADA

 

 

 

 

 

Il existe très peu d’écrits sur Kanako Wada, chanteuse japonaise tombée en discrétion, dont la voix est unique : car il n’existe pas une voix sur terre qui ressemble à la sienne.

Il s’agit donc d’une exception qui ne doit pas au travail, ni à l’imitation, mais à la naissance. Cette voix est une possibilité dans un corps, qui a produit cette réalité une seule fois.

Née le 28 octobre 1961, à Toyonaka, elle a étudié la sculpture à l’Université des Beaux-Arts et de la musique de Tokyo. A cette époque, elle fonde un groupe, « Passing Through », qui deviendra le nom de sa première chanson commercialisée. Elle remporte le prix à la soirée musicale organisée par la compagnie de disques Toshiba Emi ; son premier « single » sort le 21 novembre 1985. Les cheveux raides, longs, elle ressemble à une mince adolescente en jeans et en chaussures fermées dont la chemise soignée promet un mélange de dynamisme et d’élégance.

 « Passing Through », dont le début musical se révèle typique des très bonnes chansons pop de ces années, au Japon, la révèle. Si l’instrumentation, de second plan, se signale par des percutions au synthétiseur, relances anodines, systémiques, la voix de la jeune interprète, assurée, régulière, s’envole facilement, avec une maturité étonnante. La couleur que l’oreille lui prête est le doré. Kanako Wada semble avoir l’haleine fraiche et porte très naturellement dans ses mots ce que le monde a de joli. Sexy, sensuel, habité par les petits matins, son timbre est une énergie souple, qui accompagne la danse et les déplacements.

Deux albums sortent : Tenderness (1986), Tempête calme (1987). Chaque disque contient neuf ou dix chansons.

Les années suivantes, la jeune femme bénéficiera parfois d’un usage subtil, « champagne », du synthétiseur, grâce à la création de sons doux, enchanteurs, comme des touches de couleurs impressionnistes, des harmonicas ou des grattements de cordes. Si beaucoup de ses titres ressortent de la variété, quelques unes de ses chansons sont inouïes. Elle parvient à enrouler sa voix autour de mélodies complexes.

En 1987, après Esquisse, elle est appelée pour contribuer à la bande originale d’un dessin animé, Kimagure Orange Road. C’est un public adolescent, plus jeune qu’elle, à qui elle doit destiner ses chansons : j’ignore quelles attentes les artistes prêtaient alors aux adolescents, mais ceux-ci semblent avoir été, non sans honte, le centre de la société japonaise ; la qualité et la personnalité musicales étaient, à leur égard, obligatoires.

Kanako Wada atteignit là un grand degré d’intensité et de beauté. Elle vendit deux millions et demi d’exemplaires par titre et sortit trois albums en un an : Vocu, puis Kana (1988), Dear (1989).

Aujourd’hui, quand elle cherche à renouer avec un public, elle se sent obligée d’évoquer Kimagure Orange Road, bien qu’insérer des « mangas » puisse paraître dévaluant.

Elle est auteure de ses chansons, et définit ces dernières, en ce qui concerne la maîtrise de leur rythme, comme de la samba[1] – reprise recherchée, aussi, par des chanteuses françaises contemporaines, telles que Pauline Croze ou Camille.

Très bonne en concert, les cheveux coupés, élégante, souriant de bonheur, il lui est reproché d’avoir, par exemple, un visage de professeur de lycée de campagne, dans les rares notes la concernant sur la Toile ; ou bien, elle ne possède pas un visage à la hauteur de sa voix ; tel semble l’esprit des critiques des hommes japonais.

Sortirent dans le commerce : Dessert ni hoshikuzu no jelly wo, et le mini-album Yakusoku no Eve (1990).

Après ces huit albums, en 1991, elle disparut de la scène[2]. Les raisons de ce départ ne sont plus clarifiées, si elles l’ont jamais été, étant donné la discrétion des médias japonais. Elle s’est mariée et a donné naissance à une fille. Elle a chanté en 2015 pour rendre hommage au compositeur Kunosuke Hamaguchi, dont l’histoire est intéressante.

La voix de Kanako Wada parvient à transcrire quelque chose de détendant, de transportant et de familier à la fois. Si les paroles sont dédiées à des sentiments amoureux, ou aux fleurs, comme le jasmin, la voix appelle, sans les dire, des images de la vie quotidienne – une fenêtre, une voiture, une tasse de café, un petit déjeuner, les sensations du matin ou de la promenade, la brise dans les arbres, un instant de fraicheur qui a ému, la lumière d’un couchant, toute cette sensibilité ténue qui s’attache à des gestes ordinaires, intimes, répétitifs, d’où naissent les sensations de nostalgie. Elle en fait un printemps. Une saison, toute une année de travail sont portées dans sa cadence. Comme les fleurs, dont l’odeur parlent du passé lointain, ses chansons évoquent au corps le passé proche.

En l’écoutant, l’Amérique Latine vient à l’esprit ; ceci fait que l’artiste approche du tragique, caractéristique hispanique, mais elle est plus douce. Un petit entrain lui cache le ciel – sauf dans quelques chansons très émouvantes, vibrantes – « Yakusoku no Eve », ou « Ano sola wo dakeshimete ». La voix de Kanako Wada purifie ; sa fraicheur est d’une étonnante authenticité : comme dans « Jenina », elle dessine une lumière claire et un souffle blanc d’une grande délicatesse.  

 

 

 

 

 

 


[1] Animeland n°8, décembre 1992, « Kimagure dans la bande-son », pages 41-42.

[2] « Kanako Wada, Golden Best » est une compilation de dix-sept chansons, sortie en 2006.

EN ISRAEL

 

 

 

Voici un récit de voyage en Israël. C’est un journal auquel j’ai apporté quelques corrections. J’en profite car je n’ai plus les moyens de partir à l’étranger. Ce pays était, à l’époque de mon récit, « la seule terre dont je sois folle, que j’ai physiquement envie de posséder et de décrire ».

 

 

 

 

 

La guerre vient d’être déclarée entre Israël et le Liban et je pars dans deux jours. J’espère que cela ne perturbera en rien notre voyage. Les Israéliens vivent dans ce climat depuis toujours, pourquoi devrions-nous nous y soustraire ?

 

 

Dimanche 16 juillet 2006

 

Dans l’avion, enfin ! On a d’abord survolé les environs de Roissy, je vis s’aplatir une enfilade de champs à perte de vue, dans les tons beige, cuivre, marron, vert, comme le tissu d’un tapis ; puis peu à peu les zones de forêt se multiplient telles de grandes flaques de mousse sombre, cent petits villages essaiment le paysage ; enfin des vallées se dessinent, la terre se gonfle et se fait escarpée… Apparaissent des nuages roses, un amoncellement de petites boules, une vraie fricassée de nuages, qui recouvrent des massifs rocailleux et coupés aux couteaux en dents de momies.

Encore des nappes de nuages, du rose le plus tendre, comme un lac qui vient caresser les rives des montagnes.

Puis nous survolons la mer et cela a quelque chose de terrifiant, on ne voit que le bleu le plus vide sous quelques nuages sans ombre, on a l’impression de voler au-dessus du ciel comme si l’azur d’en haut se reflétait en miroir.

Des îles jaunes défilent sous nos yeux, puis surgit un long littoral en forme de banane : Israël ! Nous allons atterrir en plein désert, à l’aéroport rudimentaire d’Uvda ; le sol est curieux, des montagnes de pierres hérissées et rocailleuses, passant du cuivré au gris pâle avec des alternances de zones sombres ; le tout sillonné et heurté, craquelé et desséché.

Nous avons fait la queue pour montrer nos passeports qui ont été tamponnés, ce qui nous rendra impossible le voyage dans certains pays arabes.

Une voiture vient cueillir notre groupe, nous sommes douze comme les tribus d’Israël, on roule jusqu’à Eilat, la station balnéaire, et ce n’est que pierrailles, tas de cailloux clairs, touffes et acacias rabougris – deux rapides contrôles effectués par de très jeunes soldats logés sous une tente, et à notre droite la frontière égyptienne délimitée par une barrière en bois et quelques fils de fer. Notre accompagnatrice commente : « Ici, nous avons beaucoup de problèmes sociaux, cent vingt nationalités différentes, mais nous n’avons ni le temps ni l’argent, tout va à l’armée. »

Puis le relief change, la pierre se fait plus chaude, orange, surgissent des dénivellations, et, à un moment, nous voilà en pente face à une énorme masse sédimentaire d’un écarlate sombre, et, derrière, la vue de la Mer Rouge et du golfe d’Akaba.

 

 

Dimanche 16 juillet 2006, Eilat, à l’extrême sud d’Israël.

 

      J’ai été avec A… faire une promenade sur la corniche longeant la plage. Ensemble reposant, animé. Nous avons traversé un pont à la bordure colorée en rouge et longé de beaux hôtels, des boutiques, des allées de palmiers… et vu une portée de petits chats Abyssins qui s’amusaient sur l’herbe. Pas mal de chats vivent dans les rues, en liberté, nul ne les retient dans les maisons.

     Eilat n’est pas une oasis, mais une ville qui a été bâtie grâce à un système d’irrigation artificielle et à l’importation de terre du nord : le sol originel est trop stérile pour que quoi que ce soit y pousse. Furent construits là des hôtels d’une originalité saisissante, comme le splendide Herode’s Palace, avec des arabesques, une teinte brune et des dizaines de balcons en cascade, où les serveurs sont habillés comme à l’époque romaine… Mais tout est loin d’être aussi propre, les toits des immeubles servent de débarras et les arrêts d’autobus ressemblent à des amas de fer. 

     Le soleil couchant donne une teinte rouge aux montagnes sèches de Jordanie, juste en face, et c’est ce qui a donné son nom à la mer.

 

     « On dit que le Hezbollah a tiré sur Saint-Jean d’Acre cet après-midi, dis-je au guide, un Israélien d’origine américaine, qui a cinquante ans, pas de beauté, une petite taille, mais quelque chose d’attirant et des yeux très doux.

-C’est peu probable », répondit-il, donc nonchalamment.

Il travaille sur un livre de philosophie talmudique et d’histoire moderne.

 

 

Lundi 17 juillet 2006, Jérusalem.

 

      Notre groupe a été ravi de se baigner dans la Mer Morte – le lieu le plus profond du monde, quatre cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée. Le sol y est recouvert de blancs cristaux de sel, l’eau sans vague, chaude à la façon d’une baignoire, est d’un vert tendre, transparent, d’une substance huileuse, et tellement salée qu’on y flotte automatiquement sur le dos, quelque position qu’on veuille emprunter... Il semblait qu’on eût fixé un verre grossissant sur mes jambes, lesquelles renvoyaient sous la surface de l’eau des raies de lumière et des méandres d’ombre.

     Nous sommes montés à Jérusalem par les Territoires occupés, au milieu de dunes rose saumon ; j’aperçus là des campements rudimentaires de bédouins. Pareilles habitations, en débris éparpillés le long de l’autoroute, au ras de la falaise, renvoient aux regards filants une gênante impression de pauvreté.

      On descend près de Jérusalem. Un chameau mâche un sac en plastique sous les yeux indifférents de son propriétaire. Pauvre toi.

     A Jérusalem, la nuit, par la promenade – toutes les lumières de la ville dévalant avec les collines dans la brume, sous les appels musulmans à la prière, semblables à d’envoûtantes sirènes, et, près de nous, une chanson pop venant d’une maison arabe où l’on fait la fête. Il est fréquent de voir des orthodoxes juifs dans les rues, notre bus a filé dans Mea Shearim silencieux : des ruelles étroites recouvertes d’affiches ; deux ou trois hommes en habit qui trottent. Le cauchemar cinématographique déçoit. Et nous nous sommes arrêtés au Kotel – Mur des Lamentations. Pour une fois je me réjouis d’être séparée des hommes. Les femmes se comportent généralement bien dans toutes les religions, et il n’y avait qu’à voir ces Juives suppliantes, se courbant devant le Mur, douces et silencieuses, pour se sentir émue… même, en communion. Malheureusement, un fanatique de l’autre côté de la barrière hurlait sa prière, ce qui me déconcentra.

A Jérusalem, capitale du peuple juif depuis trois mille ans, tous les bâtiments sont construits dans la même pierre blanche, d’une luminosité très pure, car il a été commandé dans la Bible de reconstituer la ville dans une même unité ; et ce revêtement donne à toutes les constructions, y compris les plus modernes, un cachet fort respectable d’apparente ancienneté. Même la borne de l’autoroute est belle ; tout est d’une grande propreté et netteté. Les quartiers de luxe croulent sous la végétation, il y a beaucoup de fleurs et d’arbres dans cette ville ; les maisons vues de loin paraissent pressées les unes contre les autres, alors que de près tout semble aéré, enlacé de dattiers, de cyprès ou de lauriers roses. Rien n’est laissé au hasard, explique notre guide, qui développe avec des références passionnantes en quoi l’Israël antique explique la Jérusalem actuelle ; car pour les Juifs la Bible n’est pas comme chez les Français simples un texte religieux : on le traite, non en preuve, mais en témoin ou compagnonnage historique.

Dans cette ville une et unique, les gens se sentent parfaitement chez eux, ainsi qu’à Eilat, et cela coupe court à ceux qui persistent à voir en Israël une colonie : c’est là une vision « eurocentriste », de gens habitués à vivre dans des frontières établies depuis des siècles, et n’ayant jamais connu de diaspora ni nourri de nostalgie. Habitude simple d’avoir. Ces Européens-ci ne peuvent pas concevoir que les Juifs aient un lien historique et émotionnel véritable avec la terre d’Israël. Ils n’y voient qu’une intrusion coloniale, une grappe d’imagination, ayant eux-mêmes l’habitude de vivre dans de grands pays aux frontières sûres et de coloniser les autres.

 

      Sinon, ruines de Massada – je n’aime pas beaucoup. Un campement au sommet d’une montagne élevée à quatre cents mètres, orange – tout est plat, et des ruines, mais reconstituées, des bains publics surtout. Il fait quarante degrés.

 

 

Mardi 18 juillet 2006

 

Nous sommes allés à Bethléem, chez les Palestiniens. Le mur de sécurité, dit de la honte, vient d’être construit là voici trois mois, il est plus petit et plus fin que je le pensais. Côté palestinien, plein de slogans hostiles à ce mur sont écrits dessus en anglais, voire en espagnol.

Il fallut franchir un check point, passer des couloirs à ciel ouvert, traverser une sorte de hangar clair et neuf. Déposer nos affaires sur un tapis roulant – les hommes doivent défaire leur ceinture. Le geste met mal à l’aise. Tout ce qui est métallique est susceptible de réveiller les radars. En ressortant nous avons vu une longue file de Palestiniens faisant la queue pour rentrer chez eux. Aux heures de pointe pour aller travailler cela doit être l’enfer.

       Bethléem est construite dans la même pierre blanche que Jérusalem, sans en avoir la propreté ; des murs garnis d’affiches d’un bleu clair délavé par le soleil, à moitié arrachées. Nous venions voir la Basilique de la Nativité, qui n’est pas non plus dans un excellent état, sauf une très belle mosaïque sous le sol entrouvert. Les piliers, modelés dans une pierre rosée, sont devenus bruns. Le chœur croule sous les icônes, les lustres, les dorures. Un prêtre barbu à soutane noir et rouge circulait en balançant un encensoir ; l’office était chanté en grec et en arabe et, niveau tonalité, cela ressemblait exactement aux chants d’un culte séfarade.

      J’ai été marquée, et déçue, par la froideur des regards à Bethléem. C’est quelque chose qu’on ne comprend pas spontanément. Nous pensons venir dans une ville délaissée... La place du marché était déserte. Les habitants ne manifestent aucune envie de rendre un regard, d’échanger, ni même d’apparaître. Il est des gens qui n’ont pas envie d’être « réchauffés » par la venue, la curiosité, la compassion des Occidentaux. Nous avons une bonne image de nous-mêmes, de nos intentions, de notre chaleur humaine – mais ça ne prend pas. Ce ne sont pas des yeux d’Arabes ou de chrétiens dépressifs, c’est vraiment qu’il n’y a rien – qui concerne notre allant.

      Notre guide palestinien – car les Israéliens ne peuvent plus venir dans cette zone autonome – était extravagant, et sympathique. Lui échange facilement avec notre guide, un coup de fil et le bus embraye. Il nous a dit que les chrétiens n’étaient plus que quinze mille, face à trente-cinq mille musulmans, les plus riches s’enfuyant aux Etats-Unis, au Canada et en Suède. Je suis la seule du groupe à qui il ait laissé son adresse.

 

 

Mercredi 19 juillet 2006

 

      Hélas ! Demain nous restons à Jérusalem car Nazareth a été atteinte par les katioucha – roquettes – du Hezbollah, et c’était une des dernières villes du nord qu’il nous était permis de visiter, cette guerre nous ayant pris Saint Jean d’Acre, Haïfa, le lac de Tibériade… Ils leur restent dix mille roquettes entreposées exprès dans des maisons de civils libanais, de sorte qu’Israël ne peut pas les détruire.

      La pierre de Jérusalem est si lumineuse ! La ville est dense, il y fait bon vivre, les voitures roulent doucement. Aujourd’hui, dans ce que j’ai vu, tout était régal. Nous avons fait le Via dolorosa, les quatorze stations du Christ qui, figurez-vous, passent dans les souks, et le Golgotha qui ne ressemble en rien à une colline, car complètement empaqueté par les églises qui le recouvrent. Je n’ai jamais vu d’édifice construit de façon plus extravagante que le Saint-Sépulcre. C’est un amoncellement de cryptes et d’églises de différentes confessions qui se partagent l’espace et les offices, sous mille mosaïques dorées, murs sombres et atmosphères pesantes, luxuriantes ; il y a là les Grecs orthodoxes, les Arméniens, les Syriens, les coptes… des chapelles sombres et désertées comme des caves. Or comment décrire la beauté du chemin de croix, avec ses stations gravées sur les murs ? Des ruelles d’un blanc jaune sur lesquelles le soleil vient s’écraser, construites en escaliers, passant sous des maisons bâties en pont, bordées de magasins, d’où sortent l’odeur des pains orientaux, comme l’odeur du romarin naît des jardins d’ici… jardins d’églises orientales, peuplés de dattiers, d’oliviers et de fleurs. Impossible de décrire le charme de ces bâtiments ébréchés par le temps, ou lisses ainsi que des pierres neuves, ou de forme érodée comme si l’eau avait coulé dessus ; la beauté lourde de la tombe de Marie, que l’on descend comme une grotte, avec ses lustres et ses dizaines de boules d’émail d’où pend un crochet, tendu au mur par une chaîne ; telle église russe avec ses tours pareils à des oignons dorés ; le quartier juif couleur de miel.

 

 

Jeudi 20 juillet 2006

 

     Pas pu aller dans les souks ; les autres sont partis voir. J’étais pleine de sang et complètement épuisée. Au lit à l’hôtel – pour moi cette journée était en trop.

 

 

Vendredi 21 juillet 2006

 

       Ce matin, visite du site de Césarée, les ruines de la ville romaine, au bord d’une mer bleu turquoise et ses vagues irrégulières, sauvages, mousseuses d’écumes. La pierre, toute rose, est faite de sable collé et consolidé.

 

Nous avons continué notre exploration en allant sur le mont Carmel. Les lointains étaient, à cause de l’extrême et fatigante chaleur, perdus dans la brume. Le bus prit la route sur des collines couvertes d’arbres provençaux. « C’est le Front National juif qui a planté cela », précise le guide. L’expression gêne, sidère, incommode, mais lui ne l’est pas, il rêvasse puis traduit qu’il s’agit du KKL. Trente ans de pousse. Les collines furent trouvées pelées, sèches, une forêt d’ampleur régulière les recouvre, et fait son travail de nourriture.

A vingt kilomètres de Haïfa nous entendîmes partir, de là-bas, le son d’une sirène – une alarme ; cela dura deux minutes, puis quatre détonations suivirent : les tirs de roquettes du Hezbollah fracassèrent le ciel et tombèrent. Cela gronda, crac, tonna, on est impressionné de réaliser un peu ce qu’est la guerre à une telle distance.

 

 

Samedi 22 juillet 2006

 

 Nous voilà à Tel Aviv, la ville israélienne moderne par excellence. Il n’y a rien à voir sinon des immeubles, et la grande plage avec ses vagues élevées et remuantes.

Rapide excursion dans la vieille ville adjacente de Jaffa : ses murs d’un beige doré sont pavés, comme le sol, tout est découpé en rectangles de pierres, et les noms des petites rues sont écrits sur des céramiques d’un même bleu superbe que celui de la mer, avec des dessins zodiacaux. Un chat noir maigrichon s’égare en promenade : « Oh ! Jiji ! » s’exclame une femme du groupe. Elle tend la main ; le félin file.

 

 

Dimanche 23 juillet 2006, aéroport de Tel-Aviv

 

        Hier soir en rentrant de promenade, nous avons vu, au pied de notre hôtel, une voiture de police qui arrêtait les conducteurs, les agents ayant posé sur le sol de petites bornes lumineuses. Notre guide demanda à un couple : « Que se passe-t-il ? » Ils répondirent qu’un terroriste avait été arrêté et qu’il s’en cherchait un deuxième. Un hélicoptère tournait au-dessus de notre quartier en fouillant le sol de son rayon lumineux. Rentrée dans ma chambre, j’allumai la télévision israélienne, et j’aperçus notre hôtel, filmé juste sur l’écran !

 

Les Juifs en tant que peuple renomment leurs propres villes, sur des panneaux en hébreu, arabe et anglais. Même les druzes… – il est étonnant de les voir, sur les balcons, pendre une multitude de petits drapeaux israéliens ; ceux du restaurant qui nous ont accueillis possédaient une guirlande de ces désirs d’appartenir. Je leur ai acheté une spécialité, un chameau en peluche, casqué d’un chapeau blanc.

 

Avant de venir ici, j’avais des idées de gauche, j’étais favorable à la division de Jérusalem, mais à présent, ayant vu cohabiter là-bas tant de diverses confessions, et cela sous la coupe israélienne, Israël qui incarne la réconciliation des trois religions – le judaïsme est socle commun ; en voyant ceci donc, on ne voudrait pas que cette ville d’une si belle unité fût divisée par un mur ou que les plus riches morceaux passent sous autorité palestinienne. La tolérance israélienne est nécessaire à une telle ville. Ou bien c’est une envie de possession. Car la présence de l’Antiquité signe partout en Israël. Comme une réalité édulcorée, qui s’attache au corps, affame l’âme. On éprouve le désir d’éprouver des textes, la Bible, un grand enthousiasme amoureux, une nostalgie éteinte puis subitement dilatée, rien qu’au souvenir de cette lumière, de ces lampes harmonieuses qui enchantent et colorent les soirées. Les pierres régulières et fines portent une odeur de souvenirs, elles laissent dans l’âme une jeunesse et une vieillerie qui font qu’on a faim, littéralement.

 

 

Ainsi fut-il question à Eilat d’un hôtel israélien, lequel plut à tel point aux Egyptiens que ces derniers le reconstruisirent, à l’identique et en double, de l’autre côté de la frontière, après la reddition du territoire. Les volontés de beauté, de patrimoine, de cocon, de bien-être, de continuité, d’éternité, sont ressenties comme une même pulsion légitime. Ce n’est pas le cas en France, où tout est remis en cause. Je savais que chaque jour venant j’aurais une expérience rare à relater, colorée du sable d’Israël.

 

 

 

                                                                                                                               Marie-Eléonore

                                                                                                                                                         Chartier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions régionales : lettre d'un éditeur, Gérard Gauthier

A PROPOS DES EDITEURS REGIONAUX

 

Le 10 août 1998

« Mademoiselle,

Mon ami et auteur Pierre Poupon me fait part d’un courrier qu’il a reçu de vous au sujet de son « journal », dit, en réalité – Carnet d’un Bourguignon.

C’est à ce sujet que je prends la liberté de vous écrire. Vous semblez trouver dévalorisant de publier en province. Vous ignorez sans doute que dès le début de l’imprimerie ce furent des villes comme Troyes et Lyon qui furent à la pointe de la nouveauté avant Paris.

Ce furent des imprimeurs éditeurs comme Mame à Tours, Privat à Toulouse, Darantière à Dijon ou comme Aubanel qui publia Mistral, qui surent, bien avant Paris, apporter aux lecteurs les œuvres d’auteurs inconnus. Plus près de nous, un Pierre Fanlac fit plus pour la poésie que bien des éditeurs parisiens et se paya le luxe de publier des auteurs extrêmes orientaux !

Avant de créer les éditions de l’Armançon, j’ai fait carrière chez Gallimard et Denoël et j’ai publié des ouvrages de très moindre intérêt que celui de Pierre Poupon ; et ce n’est pas une diffusion nationale qui a fait des ventes supérieures.

Certes, le fait d’éditer en province rend plus difficile une reconnaissance des médias parisiens, mais n’est-ce pas aussi la faute des lecteurs provinciaux (pour moi province et provinciaux sont des titres de « noblesse » bien que je sois un Parisien grand teint !) qui n’osent pas dire le plaisir qu’ils ont eu à découvrir un auteur dont personne ne parle à Paris, quand bien même la presse locale rapporte souvent de belle façon sur les livres parus dans les régions.

N’oubliez pas, même si vous n’aimez pas son style, que c’est par les éditeurs régionaux que Christian Bobin s’est fait un nom, et que tout un cercle de lecteurs fidèles lui ont fait sa renommée sans attendre que Kechichian du journal « Le Monde » lui tresse des lauriers à son premier livre chez Gallimard, pour mieux le trainer dans la boue quelques livres plus tard.

Bien sûr que j’aimerais que l’œuvre de Pierre Poupon soit plus connue, mais sachez que, souvent, la qualité finit toujours par être reconnue, et qu’il vaut mieux au départ mille lecteurs attentifs que cinq mille flagorneurs qui brûlent ce qu’ils ont aimé sans comprendre.

Prenez le temps d’aller en librairie, humez dans les rayons les livres que nous avons publiés, et vous aurez la surprise de trouver un roman de Michel Lucotte, Le Verveux, un récit de Paul Roche, Une Etoile en tête, Sobek  de Joelle Brière, bien d’autres titres comme Verger Sauvage de Gérard Calmettes, qui sont nos trésors, qui feront des éditions de l’Armançon et de ses auteurs, une halte incontournable pour ceux qui aiment la belle écriture et la littérature dans ce qu’elle a de plus humain.

Bien sincèrement. »

G.Gauthier

 

Les éditions de l’Armaçon, créées en 1987 par Gérard Gauthier, sont établies à Précy-sous-Thil, une commune de Bourgogne.

Notes manuscrites sur Rabelais

Bonjour, vous trouverez ci-dessous les manuscrits originaux de mon travail sur Rabelais. 

 

Rabelais page 1rabelais-page-1.jpg (230.78 Ko)

Rabelais page 2rabelais-page-2.jpg (222.79 Ko)

Rabelais page 3rabelais-page-3.jpg (252.97 Ko)

Rabelais page 4rabelais-page-4.jpg (203.83 Ko)

 

UNE PMA CONTRE L'EGALITE DES CHANCES

UNE PMA CONTRE L’EGALITE DES CHANCES

                       

Je propose ce texte aux jeunes et aux vieux assimilés à l’extrême-droite car en quête de paternité, comme moi.

 

Les enfants naissent égaux en droit, selon la CIDE (Convention Internationale des Droits de l’Enfant), rédigée en 1989, adoptée l’année suivante par la France. Ce texte de référence est évoqué par quelques associations mais rarement pris en compte dans notre législation.

L’article 7 affirme, pour l’enfant naissant : « le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux » ; dans le cadre de la PMA pour toutes, ce droit entier devient un demi-droit, car il n’y a plus qu’un seul parent, la mère, que l’enfant est en droit donc en possibilité de connaître.

L’article 8 dit : « si un enfant est illégalement privé des éléments constitutifs de son identité, les Etats parties doivent lui accorder une assistance et une protection appropriées ».

Mais si la privation devient légale, organisée par l’Etat, le droit français, bien que devenant passible au regard de la CIDE, doit, dans une logique de continuité, prendre en compte le fait que l’enfant est devenu « légalement privé des éléments constitutifs de son identité ». Ayant rendu populaire la privation de certains droits, comme la paternité, l’Etat continue-t-il d’accorder assistance ou protection à l’enfant, ou bien les législateurs – Comités d’Ethiques consultatifs y compris – considèrent-ils ces nouveaux citoyens comme des êtres hors-champs, hors citoyenneté – comme des hors-la-loi ?

Dans les familles où l’absence de père est un tabou constitutif à l’ensemble des liens sociaux, formuler le mot père est associé à l’interdit, à la honte. Donc on formule peu, ou tard, ou dans la violence. La prise en compte humaine des enfants nés d’une PMA pour toutes  suppose une législation par exceptions comme pour les enfants du viol ou de l'abandon. Il n’est pas sûr que toutes ces situations débouchent sur une plainte ou une recherche, souvent le silence et l’ombre, une normalité de façade sont préférés durant des décennies.

L’article 9 dit : « si un enfant est séparé de ses deux parents ou de l’un des deux, il a le droit d’entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents. »

Dans le cadre d’une PMA pour femmes seules, les enfants nés sont exclus de la CIDE : sujets sans droits au regard de la filiation, on leur prépare une infériorité législative, donc ontologique et sociale ; c’est la création d’une catégorie d’individus qui sont comme les enfants illégitimes de jadis et naguère.

Ils seraient incapables de sentiments profonds, notamment vis-à-vis du père.

Mère omniprésente, toute-puissante ou toute anxieuse, unique détentrice de l’amour ; cette configuration psychique va de pair avec une absence totale d’éducation, d’affection et de soutien paternels, depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte. Il s’agit plus que d’une « méconnaissance de ses racines », mais de la création délibérée d’un handicap psychique financier également, les familles monoparentales ayant moins de ressources, ce qui est logique – ou d’une souffrance aménagée, d’une situation familiale différente de ce que connait, quoiqu’on en dise, la majorité des Français, même ceux qui entretiennent des relations tendues avec leur père. C’est donc une discrimination, qui doit s’ajouter à la liste des discriminations déjà répertoriées dans le droit français.

Dans le cadre d’une PMA pour les couples lesbiens, il subsiste une importante hypocrisie concernant l’application de la CIDE : les enfants nés de cette PMA n’auraient pas les droits des autres enfants concernant leur identité, les relations au père étant remplacées par une « mère bis » qui en tiendrait lieu ; de ce point de vue, ils sont moins, sur le plan législatif, donc éthique, que les enfants du divorce, pour qui il est prévu un droit, ou devoir, de reconnaissance et de visite avec le père. Nous disons donc, discrimination à la naissance.

L’article 18 de la CIDE parachève cette vision de l’investissement – « responsabilité commune » du père et de la mère, au regard de l’enfant. Cependant, on peut noter que, si la GPA est interdite, et cette PMA autorisée, l’Etat français valide le fait qu’un père ne vaut rien, que les hommes peuvent renoncer à toute relation, toute responsabilité vis-à-vis des enfants, tandis que le rôle de la mère ne saurait être attaqué. Il s’agit d’entériner ’une discrimination à caractère sexiste.

A partir du moment où l’Etat légifère, planifie l’infériorité de cette catégorie d’enfant, comment l’encadre-t-il dans une société où vont grandir ces enfants ? Les nargue-t-il au quotidien, les regarde-t-il comme des sujets d’étrangeté, des occasions de harcèlement, fait-il semblant de les percevoir comme les autres enfants ou prévoit-il, en fichant les citoyens dans une optique de transparence, d’encadrer leur « moins » ?

                                                                                 

                                                                                                          Marie-Eléonore Chartier, Octobre 2017.

 

                       

 

DEUX LETTRES DE SUZANNE BERNARD

 

 

                   

DEUX LETTRES DE SUZANNE BERNARD

 

 

 

                J’ai reçu deux lettres de Suzanne Bernard.

                Comme en témoigne Le Roman d’Héloïse et Abélard, d’une resplendissante beauté d’écriture, Suzanne Bernard (née en 1932) compte parmi les grands écrivains féminins français.

               Bien que son œuvre ait déjà été traduite, et que ses plaisants romans médiévaux (La Malevie) aient cavalé jusqu’à dix-mille exemplaires, Suzanne Bernard a écrit de nombreux manuscrits refusés et a souffert en tant que précaire des lettres. En France, s’exprime-t-elle, « 40 écrivains vivent bien, une poignée très très bien, de leurs livres. » Elle vend peu, les médias ne l’invitent presque pas, elle connait les vêtements usagés, l’humiliation – le boucher lui donne la plus mauvaise viande quand elle vient acheter un steak : ainsi témoigne Chair à Papier, son récit, unique, sur quinze ans de misère en marge du monde des Gens de Lettres… et qui connut, enfin, le succès !

              Suzanne Bernard aime passionnément la Chine, elle la vit. Ses notations sur les spécificités de l’humour chinois, de la sensiblerie chinoise, d’une poésie dont l’Occident ne veut plus, sur la délation, les filatures menées contre les amants et les intellectuels, mais aussi l’amicale solidarité, dans les métiers de la culture, à l’époque du communisme en Chine, constituent un mélange rare d’empirisme sincère, sentimental, et de parti-pris idéologique.

           

 

Première lettre                     

 

(Machine à écrire, encre noire)

« Merci pour votre lettre que j’ai aimée.

Merci de m’avoir lue comme vous l’avez fait, et merci d’avoir travaillé sur CHAIR A PAPIER avec vos élèves. J’ai été très intéressée par leurs réactions.

Oui, LE REVE CHINOIS reprend des éléments « personnels » sur la Chine, que j’ai développés dans d’autres livres (« Une Etrangère à Pékin », « Nouveau Voyage au Pays d’Autrefois », etc.) d’où, vous l’avez bien senti, un survol de mon expérience… Il est assez difficile, pour un écrivain, quand il s’attache à un thème (en l’occurrence un thème aussi large et important !) de le traiter à travers plusieurs livres, dans des « tonalités » différentes. Mais c’est aussi l’intérêt du travail.

Mon prochain livre, à paraître en novembre, toujours aux Editions Le temps des cerises : une biographie d’une héroïne chinoise, très peu connue en France, Qiu Jin, dont le centenaire de la mort aura lieu en 2007. C’est une grande figure de la période qui précède la révolution de 1911, féministe, poète, révolutionnaire, elle a eu la tête tranchée à 32 ans. Elle signait ses textes : Qiu Jin, la femme chevalier du Lac du Miroir… Je suis sûre que son extraordinaire destin, et ses magnifiques poèmes (jusque-là inédits en français) vous intéresseront. Le livre est bref, comme le fut sa vie, je n’aime pas les gros « pavés » en matière de bio ou de roman…

Continuez à écrire ! Mais, du côté éditions, montrez-vous très prudente. Je me méfie beaucoup des éditeurs qui vous font « reprendre » un manuscrit. Parfois, c’est une façon d’écarter la possibilité d’un contrat… Ou, pire, une manière pour l’auteur de détruire lui-même son travail ! Il ne faut pas accepter de retravailler un texte sans un contrat, et, dans ce cas, celui-ci est très rarement accepté par l’éditeur… il y a souvent beaucoup de perversité chez celui-ci… (je parle de la chose dans LE REVE CHINOIS). »

(au stylo-bille noir, écriture très lisible, rapide, un peu anguleuse)

Encore merci pour votre témoignage. Tenez-moi au courant de vos travaux !

Très amicalement.

(Signature)

Je connais bien la rue Lacroix pour y avoir vécu… il y a quelques décennies !

 

Deuxième lettre

 

(Stylo feutre bleu marine, lettres assez hautes, un peu pointues)

Merci pour tour ce vous me dites et faites pour mes livres et « ma » Qiu Jin. J’aimerais vous écrire plus longtemps. Mais je peine à tenir la plume, car j’ai actuellement de graves ennuis de santé. Voici neuf mois ( !) que je vis recluse (complètement !) avec douleurs, incapacité de me déplacer, etc. J’en parle bien sûr le moins possible (seuls les intimes… !) C’est très dur.

            J’espère pouvoir reprendre une vie normale bientôt !

            Encore merci !

                                    Amitiés,

                                               (signature)

 

                                               Paris le 19 avril 2006.

 

 

En mai 2007, parait Le Passage, il s’agit d’un témoignage spirituel sur les hospitalisations de l’écrivain, atteinte d’un cancer.

En juillet 2007, de très discrètes notations sur le web, et L’Humanité, annoncent le décès de Suzanne Bernard.

 

"Le Parti des enfants du monde" : interview inédite

Suite à de nombreuses sollicitations, souvent hostiles, Marie-Eléonore Chartier met en ligne un article concernant son engagement associatif. Article de presse, 25 juillet 2000. 

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