Ballade normande

REZA SARRAFI, LE PEINTRE DONT LES TOILES SE MANGENT

LE PEINTRE DONT LES TOILES SE MANGENT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est une jolie ville. Cabourg est faite de larges avenues, c’est un quadrillage résidentiel avec des villas aussi hautes et diverses de forme que des palais chinois, mais les poutres brunes verticales, extérieures, sont normandes ; les jardins se touchent ; les maisons demeurent variées, les quartiers se ressemblent – allées jolies, mais larges, mais plates, avec, sur chaque côté, une rangée d’arbres. Très verts (le vert normand). Il y a une richesse et une propreté qui font que la balade est pleine de charme.

Au centre culturel, rencontre avec le peintre Reza Sarrafi. Il peint depuis vingt-cinq ans, et possède un tel métier qu’il dit :

          « Oui, j’ai une photographie, mais je finis par ne plus m’en servir. Je n’en ai presque plus besoin, tellement j’ai l’habitude et… de la mémoire. Une mémoire prodigieuse. Un cerveau doit être très développé. »

              Il n’est pas vantard, il aime absolument et franchement ce qu’il fait. Il a fini par acquérir un appartement à cinq pièces et la pièce où il peint, de 14 à 15 mètres carrés, il y accroche ses dernières œuvres – puis il les regarde, les contemple :

              « Je suis mon premier fan ! »

            Les gens aiment ses œufs, ses fruits, ses gâteaux, ses bonbons, ses boissons et fromages, natures mortes succulentes qui semblent vivantes, plaisir visuel et gourmand ; et quelques compositions statiques sur le thème de la musique.

              « Ça vous obsède la musique ?

              -J’aurais adoré faire du piano. Le violon… Je trouve l’instrument très beau. »

             Il est moyennement grand, mince et avec des lèvres épaisses, le teint bronzé, les cheveux bruns plutôt ras. Il portait, en ce jour d’août, un pantalon gris, un pull bleu. Il a des lunettes.

              « Je suis myope ».

Reza Sarrafi explique que cette maladie de l’œil lui a permis, si l’on peut dire, de s’appliquer, de réaliser un travail d’une extrême finesse et précision. Quand il a fini, les couches d’huile une fois sèches – une grande nature morte représente, à titre d’exemple, deux semaines et demi de travail, à raison de quatre à cinq heures par jours – il laisse un peu le tableau, l’observe, puis signe en apposant une coccinelle.

Il a décidé de cette signature à coccinelle, minutieuse, car, auparavant – il avait une signature « grossière ».

Passionné par son travail, l’artiste a énormément vendu et précise :

« J’ai fait (ou vendu ?) quatre-mille sept cents tableaux. Mon but est d’en peindre huit-mille, comme Picasso. Après je m’arrête. »

 

Reza Sarrafi possède des toiles dans les tiroirs, des papiers, sans doute des tableaux inachevés ou en route. Tellement d’idées que ça ne termine plus.

Il envisage aussi d’avoir une autre manière, de développer une autre technique, la sienne relevant de l’hyper-réalisme.

Ce peintre n’est pas de l’internationale mais il est allé partout en France.

 

Une jeune vacancière lui a acheté deux toiles, dont l’une, très remarquée par les femmes : une coupe de champagne, fuselée et fraiche, sur fond blanc, posée derrière une tarte aux fraises digne d’être engloutie. Son œuf était parti la veille.

 

Il s’agit d’un peintre de gourmandise, de plaisir visuel et culinaire ; rien de conceptuel. Seules les natures mortes musicales, imposent une lecture intellectuelle. Ses paysages paraissent cartonnés. Mais tous ces travaux font plaisir à voir. Et c’est coloré, jamais triste, vif et fin. Lui possède une belle humeur, une très bonne technique, et ses spécialités le rendent aimable comme un peintre de genre.

 

Quelques mois plus tard, je lui téléphone. L’homme qui me répond est d’une parfaite simplicité, d’une adorable chaleur humaine.

Je lui dis que je dessine, mais que je ne vends rien. Il m’explique que la cote, les ventes, passent nécessairement par l’exposition en galeries. Les artistes doivent chercher « une visibilité maximum sur Internet. Essayer d’être un peu partout. »

Sur son site professionnel, dans un joli texte, il rend hommage à ses parents, Iraniens et cultivateurs de pistaches.

« Il y a, dit-il, pour les peintres, une immense demande d’autobiographie. Les gens veulent savoir ce que vous avez vécu. Ils vous posent souvent la question ».

 

 

 

                                                       

LE HAVRE

LE HAVRE

 

 

 

      J’aime marcher en Normandie. Au matin, il s’y dégage une très jolie odeur, venue des eaux des ports. Je découvre l’air marin, le vent qui porte les voiles, l’odeur des algues, de l’iode, tout grandit et ressuscite en mon for intérieur…

Les mouettes ont des sons emportés, elles sont gavées par le bruit des hommes et le régurgitent, telles des bouées à musique.

Le Havre est une ville fauchée qui ne cesse de souffrir, décidemment tous les gens en reviennent mécontents.

Je sors du train, quand il est dix heures du matin. Ce n’est pas la bonne heure, et le soleil est froid. J’erre dans cette ville émiettée, quadrillée, jetée en tous sens, dure à traverser. Trois visiteurs me croisent sur l’un des grands quais déserts. Une femme me confie :

« On a du mal à s’orienter ! 

-C’est comme d’être à l’étranger ! »

Même impression. Un canal bouché, comme un bras coupé et laissé pourri au sol, est ce qui me reste de la mer. J’aperçois un paquebot métalleux. Il y a des morceaux, des bouts partout sur les rebords du canal, c’est de la ferraille, des saletés. Je traverse le pont qui daigne être là.

Un entrepôt attire mon attention. Une porte de hangar, en fer frisoté, à moitié rabattue, m’attire. Je glisse mon visage en-dessous, on dirait un marché couvert : la peinture en est jaune, le plafond élevé.

Au centre, un bassin. Il n’y a pas d’eau. C’est pour faire flotter des poissons vivants ! Des filets trainent sur le sol. Ce sont de grands filets de pêche, des cordes longues. « C’est là que les poissons meurent », pensai-je. Il me semble que cet entrepôt n’est pas un marché. Pour la première fois, je ressens la mort des poissons comme concentrationnaire, c’est en cet endroit qu’on les traine, en paquets. Et sur le sol, ils crèvent monstrueusement car il y a tellement de monde qui agonise ensemble !

Un employé était là. Tout seul. Il tournait le dos à la porte d’où je l’observais. L’homme me jeta un regard lugubre. Il était muet et paraissait sans aucune motivation. Je laissai cet entrepôt vide – peut-être un lieu de tragédie piscicole. Quand je mange, je pense aux couleurs.

 

 

Covoiturage

COVOITURAGE

 

 

Dans les degrés du ciel

Une grue

Tend ses fils

 

Le ciel est saumon

 

Auchan porte un oiseau

 

Sous les arbres extrêmement verts     

Du beurre en herbe

 

Ces jours où les peintures sont faites,

Combien de carrosseries

Pour les manquer !

 

 

                                                  Le 08 juillet, en quittant la Normandie.