Ballade normande

CHERBOURG - LE HAVRE

JOURNAL de Normandie

 

Un.

Cherbourg, dès l’abord, est une ville animée. Au matin, il s’y dégage une très jolie odeur, venue des eaux du port. Il parait que c’est une odeur d’iode. Je découvre l’air marin, le vent qui porte les voiles, celle des algues peut-être, tout grandit et ressuscite en moi…

Les mouettes ont des sons emportés, elles sont gavées par le bruit des hommes et le régurgitent, telles des bouées à musique.

Le paysage autour de la gare est gâché par ces immeubles, ces barres, cette roture urbaine, ou même, ce prolétariat architectural. Seules, deux collines, très jolies, imposent leur charme vert foncé, leurs rochers provençaux, qui évoquent la mer chaude, et donnent envie de promenade.

Mais les petites façades, qui s’empilent, au fond de l’avenue, ont des couleurs, des poutres de bois et des lignes de peinture, elles ouvrent deux ou trois entailles vers le centre-ville historique. Là-bas, j’ai des immeubles de deux, trois étages, pas plus ; de jolies rues tordues ; les murs sont gris, bruns, jaunes, blancs, c’est un œuf qui a roussi.

Je regarde les agences immobilières. Il se vend des surfaces très grandes. La plus petite, un logement de 63 mètres carrés, pour 78 000 euros. C’est cinq à six fois moins cher qu’à Paris.

Une carte postale coûte 40 centimes. C’est deux fois et demi moins cher que dans la plupart des grandes villes.

Arrêt à une terrasse, les tables du café sont bleues. Il est onze heures du matin. C’est la plus belle heure en Normandie. Le soleil est rond et tiède. Chaque échappée dans une ruelle, chaque promenade loin du centre tire son bonheur du soleil qui s’étale, s’étend, depuis cette place où le ciel fait ressort au bleu des pieds de la table.

A un moment de la ville historique, la lisière, je trouve deux statues, dont celle de l’essayiste Roland Barthes, né à Cherbourg, le visage net mais le corps drapé, rétréci, habillé d’une mousse en bronze. Quelques pas plus loin, c’est une levée d’immeubles gris, immenses et pauvres. Je n’avais jamais vu une ville ouvrière aussi intégrée à la ville-musée.

 

Deux.

 Le Havre est une ville fauchée qui ne cesse de souffrir, décidemment tous les gens en reviennent mécontents.

Je sors du train, quand il est dix heures du matin. Ce n’est pas la bonne heure, et le soleil est froid. J’erre dans cette ville émiettée, quadrillée, jetée en tous sens, dure à traverser. Trois visiteurs me croisent sur l’un des grands quais déserts. Une femme me confie :

« On a du mal à s’orienter ! 

-C’est comme d’être à l’étranger ! »

Même impression. Un canal bouché, comme un bras coupé et laissé pourri au sol, est ce qui me reste de la mer. J’aperçois un paquebot métalleux. Il y a des morceaux, des bouts partout sur les rebords du canal, c’est de la ferraille, des saletés. Je traverse le pont qui daigne être là.

Un entrepôt attire mon attention. Une porte de hangar, en fer frisoté, à moitié rabattue, m’attire à elle. Je glisse mon visage en-dessous et parcours des yeux, on dirait un marché couvert : la peinture en est jaune, le plafond haut.

Au centre, un bassin. Il n’y a pas d’eau. C’est pour faire flotter des poissons vivants. Des filets trainent sur le sol. Ce sont de grands filets de pêche, des cordes longues. « C’est là que les poissons meurent », ai-je pensé. Il me semble tout à coup qu’il n’y a jamais eu d’étals dans cet entrepôt, que ce n’est pas un marché. Pour la première fois, je ressens la mort des poissons comme concentrationnaire, c’est en cet endroit qu’on les traine, en paquets. Et sur le sol, ils crèvent monstrueusement car il y a tellement de monde qui agonise ensemble !

Un employé était là. Tout seul. Il tournait le dos à la porte d’où je l’observais. Je vis une pièce fermée qui me fit songer à une chambre froide. L’homme me jeta un regard lugubre. Il était muet et paraissait sans aucune motivation. Je laissai ce marché vide – peut-être un lieu de tragédie piscicole. Quand je mange, je pense aux couleurs.

 

                                                                                                Août.