DIALOGUES AVEC LES OISEAUX

DIALOGUES AVEC LES OISEAUX

 

 

 

 

Dans un récit écrit l’an dernier, Roman sur l’oreille, j’ai délégué à un personnage imaginaire, Tony, le loisir de raconter l’aventure que j’ai vécue dans un bois de l’Essonne, près de mon travail. J’y ai communiqué avec des oiseaux, comme le philosophe H.D. Thoreau, qui les écoutait parler, le fit en son temps. J’y ai aussi rencontré un ancien jockey. Voici en quelques chapitres le rapport de mes recherches.

 

 

I

 

 

       Je fis connaissance avec un petit bois qui jouxtait mon lycée. Il y passait peu de monde. Tous les midis, mon passé gris s’y écarquillait en vert.

Le bois me charmait et me promenait loin du travail. C’était une courbe aller et retour. Au travail, la plupart des employés de bureau, des chargés de conférence, des techniciens, refusait de se parler ouvertement, de se confier en cas d’estocade ou de poser une question sincère ; on ne s’y intéressait à personne.  

L’endroit qui eut mes préférences était une ancienne clairière, sur laquelle des centaines d’arbres étaient planté comme des manches de pelles. Et ils étaient hauts, grands, maigres, marbrés de gris, barbouillés et fleuris de verts, timbrés de bruns comme la boue mousseuse qui recouvrait le sol.

 

Quand j’entrai dans le bois, j’éprouvai d’emblée de l’affection pour tout ce qui s’y trouvait. Les sensations heureuses se représentèrent vite en moi, simplement. C’était la pause du midi. La forêt était un rebord de vie si charmant !... Honteux de parler seul, je m’exclamai : « Bonjour les oiseaux ! » Or je les entendais, siffler, piailler, avec la clarté d’une vitre tranchée dont un éclat prend le soleil. Des raies de lumière et des papillons dans la voix, ils me répondirent très simplement par imitation, et je constatai vite qu’ils savaient des mots de ma langue.

Je quittai le petit bois en citant un troubadour : Ab la dolchor del temps novel…  (A la douceur du temps nouveau). Puis je lançai sous les arbres : « Merci, les oiseaux ! »  Face à moi, un rocher bas délimitait l’ouverture de la forêt ; le lycée et sa place, qui demeurait calme, avec un beau soleil couché à plat ventre, exigeait que je reprenne ma place au poste.

Je classai en trois exemplaires une demande d’Erasmus et rangeai de fond en comble plusieurs dossiers civiques, administratifs, financiers et réglementaires.

 

II

 

 

       Midi revint. Les oiseaux sifflaient en humain. Au bout de quelques mots, je m’imposai de leur rendre la politesse et de siffler en humain. Ils avaient fait le trajet de leur langue à la mienne : je pouvais conserver les mots de français mais les adapter aux sifflements. 

J’avais affaire à des corvidés. Or je ne connaissais rien de l’avifaune. J’eus donc le réflexe de faire quelques recherches pour tenter de nommer, situer un tant soit peu, dans l’échelle bio-naturelle, ces petits corps à prose. De ces êtres-là, moineaux, pies, hirondelles, je n’apercevais qu’un bruit de feuilles, un buste court formé comme un galet remuant, une jactance en pagaille, répartie çà et là au sommet des branches.

Je fus extrêmement surpris d’apprendre qu’ils connaissaient le nom de ma supérieure, et qu’ils se méfiaient d’elle. 

« Tu connais Rondeau ? me demanda un oiseau, vif et anxieux.

-Elle est d’extrême-droite », intervint un corvidé. Sa voix fit l’effet d’un grand jet.

C’était ma chef ! 

« C’est un être humain comme les autres », sifflai-je.

Mes modulations n’étaient pas jolies.

« Tu es toujours sous son hélice ? coupa un petit oiseau, qui avait le sens poétique.

-Tu es… », dis-je, et j’articulai de ma bouche, en un rond qui se brisa en médiocres découpes.

 

Dès l’adolescence, j’avais eu pour ami un savant handicapé psychomoteur ; il peinait à l’élocution et les sons que je produisais pour les oiseaux ressemblaient beaucoup aux siens. Les oiseaux, qui parlaient fluidement, devaient penser qu’un handicapé leur donnait le change.

La bouche tordue, je ne pus que répéter : « Tu es… prétentieux… » et je voulais dire : « poétique » … et je redis : « prétentieux ».

Un bruit de craquement et de feuilles secoua la forêt. Un corbeau, resté à l’écart des échanges, fonça vers le coin où j’étais assis et se mit à croasser : « Croa ! croa ! Tu as dit prétentieux ! » - Aussitôt je me souvins d’un troubadour qui l’avait dit huit siècles plus tôt, à savoir que les corbeaux étaient des mauvaises langues, des « fals lauzengiers croys », des corbeaux faux louangeux ; et je compris que tout ce qui m’apparaissait inhabituel, extraordinaire, ces petits êtres piaillant leur caractère, ces animaux faisant des pirouettes de mots, tout cela n’était qu’habitude pour les poètes qui parcouraient quotidiennement les bois jadis. Je savais ce qu’en diraient les hommes, les contemporains : je n’y crois pas ; mais il n’y avait aucune raison de ne pas y croire.

J’eus honte de moi. L’hélice de ce gosse à deux ailes était un détour de langue tout admirable.

« Tu voulais dire qu’il utilise trop de mots », reprit l’oiseau au-dessus de moi, une pie peut-être, qui avait la voix la plus forte et la plus détachée du groupe.

Je tournai des compliments. Je ne parvenais qu’à siffler de courtes petites laides phrases.

« C’est de la poésie », dis-je, en psychomotricité handicapée.

Un oiseau qui passait dans les branches répéta : « Poésie. »

Je ne sais quel compliment je tournai encore pour l’inventeur de l’hélice dont le sens esthétique m’avait impressionné.

« Bon, pour lui, ça va… reprit l’anxieux. Tu ne crois pas que ça ira pour lui ? »

Celui-là, qui causait bien, était un oiseau proche des cimes. Je le pressentais masculin, petit, et d’un caractère dirigiste.

L’intelligence de ces corps minuscules était étonnante. Leur français, aisé. Ils n’aimaient pas ma chef et conclurent, à son sujet :

« Enlève aussi les noms de ta propre liste d’extrême-droite ».

Les oiseaux pensaient que tous les habitants de la ville possédaient et rédigeaient de telles listes, des listes de chefs, de brutaux, d’autoritaires, d’autres personnes pas aimées. Les humains faisaient cela pour nommer ceux qui ils n’aimaient pas. Il était recommandé de laver son ardoise.

 

III

               

               

       Je m’assis dans le bois, le dos contre un arbre. Le dialogue avec les oiseaux reprit. Un petit lança un grand trille :

« Tu es d’extrême droite ? Tu sais jouer frisbee ? 

-Vuuii », fis-je. Je parvenais mal à articuler le premier sifflement et démissionnai toujours en oui, en i... Non, repris-je, remonté contre moi comme une éminence, frisbee est un jeu dur. »

Je songeai que la forêt avait été perturbée par une jeune fille ou une famille, laquelle avait causé là quelque dégât, en lançant sans gêne un discoplane. Le frisbee avait tailladé un tronc, brisé une branche, causé du bruit et fait des peurs ; le moineau brûlé par ce souvenir traquait, dans le geste et la forme du jeu humain, le retour des brutes. C’est ce que je crus. Oh, je m’indignai en moi-même très fort. Cependant le petit oiseau, chaque jour que le soleil faisait, m’apostropha :

« Tu sais jouer frisbee ? Tu joues du frisbee ? »

         Il mangeait le r et allongeait la voyelle avec délectation, comme s’il se poudrait le museau de gel ; de sorte que je compris, au final, qu’il désirait revoir jouer, et que cette jeune fille sans gêne avait fini par manquer au moineau dans ses journées.

         La voix des oiseaux était pleine d’aplomb. Elle n’évoquait plus le duvet des babillages, les piaillements ordinaires de petits corps dont les paroles rabotent puis caressent l’air comme deux ailes de grillons frottées ; ils me parlèrent de quelques humains qu’ils avaient connus, et le plus haut-perché des cimes s’indigna :

         « Tu n’imagines pas tout ce que nous avons vu dans cette forêt ! I Il y a même eu un homme qui est venu se plaindre de souffrir en i ! »

         Et ils signifiaient par là que l’homme se plaignait beaucoup de sa tête, qu’il existait de plus grandes misères que de penser, que souffrir de critiques lancées comme une quille sur le crâne faisait de ce promeneur un bien immense plaigniard.

         Je faisais l’aller et retour vers eux quotidiennement. Les volatiles m’ébahissaient par leur humour.

« C’est quoi, l’Œdipe ? me demanda un moineau.

-L’Œdipe, répondis-je en sifflant, c’est l’amour.

-Tu fais ton Œdipe avec moi ? reprirent les oiseaux.

-Ve suis très amouveux de vous. »

Il y avait des perles bleues entre les branches et nous sifflâmes ainsi des mots avec entrain tout au long de ma balade en courbe.

         Dans le langage humain, de très longue tradition les oiseaux demeuraient sots. Cervelle d’oiseau signifie superficiel – qui n’a pas lu. Donner des noms d’oiseaux c’est insulter copieusement : on se fait avoir comme un pigeon, on répète comme un perroquet, on ignore tout du sexe en oie blanche, une bécasse est bête ; et cependant la voix flûtée de ces animaux dessinait un arbre de sons pour premiers de promotion. Leur coffre était intimidant, leur jactance petite et puissante, leur mélodie, susceptibles et désignative, à deux doigts de mordre par le bec.

         Ce n’était point là des mainates, ni des psittacidés, connus par le corps scientifique pour savoir reproduire, puis assimiler, les phrases de l’homme. C’était une chorale de petits.

        

IV

 

 

       A treize heures passa quelqu’un, et j’acceptai de lui parler.

« Bonjour, vous faites quoi dans cette ville ? dit-il.

-Je travaille là. Et vous ?

-Je suis à la retraite. Ma femme vient de mourir, d’un long cancer.

-Oh ! Ah… murmurai-je.

-Et avant, j’étais jockey. »

Le bois était gris perle. Cette rencontre tombait bien : je collectionnais les photographies de chevaux courant, sur les affiches ou les brochures d’orientation. Le film que je comptais revoir était Le Grand National. J’adorais la pose en avant du cavalier, l’esthétique rodée, enhardie, des animaux.

« Vous aimiez votre cheval ? » fis-je sentimentalement.

Je mis du temps pour comprendre qu’il n’avait jamais aimé de cheval en titre.

         « Je n’étais pas bon, avoua-t-il, pas assez bon pour les décideurs.

-Donc votre cheval n’avait pas de nom ? Il y avait plusieurs chevaux ?

-Oui, plusieurs.

-Et les numéros changeaient aussi…

-Je n’avais jamais le bon. Je ne rapportais pas d’argent. Du coup j’ai fini par arrêter.

-Vous changiez donc de cheval à chaque fois ?

-Je ne choisissais pas le numéro que j’allais courir. Les patrons ont cessé de miser sur moi. »

J’étais étonné : cet homme ne semblait pas souffrir d’être petit.

« Le cheval, me dit-il, il souffre.

-Aïe, fis-je, il souffre pendant les courses ?

-On nous demande de taper dessus. Ce qu’ils veulent, c’est vraiment rapporter de l’argent.-

-Ah alors, s’il souffre, ça ne m’intéresse plus du tout. »

Le jockey me confia son enfance.

« Elevé à la dure, j’ai eu de la chance. Mon père pouvait me gifler, me cogner le derrière. Ceux qui n’ont pas eu ça, je les vois maintenant, ils s’effondrent. Et les jeunes c’est difficile de les mettre au travail, ils sont fainéants. Je suis solide parce que j’ai connu la souffrance tôt. J’ai perdu ma femme il y a six mois. Mais ça va mieux. »

Le jockey seyait à cette forêt étonnante : il était le seul homme à ne pas souffrir comme les autres.

 

 

V

 

 

       Les oiseaux m’avaient tellement plus que j’en fis un compte-rendu, communiqué au professeur Crispet.

Quand mon texte fut mené à bout, je m’endormis avec l’idée que les oiseaux en auraient l’intuition. Les volatiles suivaient les conversations des villes proches, ils étaient sensibles à la réputation, à la rumeur. Ou je le leur dirai.

Je me mis au bureau, participai au décachetage du courrier, allumai vingt fois ma messagerie, puis retournai au bois, n’ayant pas trouvé de quoi plaire à mon appétit.

Quelle rafale m’accueillit ! En siffler humain, l’anxieux, dont le coffre était énorme, éclata :

« Qu’est-ce qu’il t’a pris d’écrire ! J’ai dû me tenir une heure devant ton récit pour réussir à tout déchiffrer ! »

J’entrevis un oiseau, scrutant un texte dans le cadre d’une fenêtre, sous la nuit noire éclairée d’une ligne, et je songeai qu’il était impossible que cet œil m’ait lu à travers un regard d’homme. C’était cela, lire dans un œil d’animal, faire un geste mental géométrique. Le volatile ne paraissait vraiment pas mentir pour m’impressionner : il m’avait lu, dans le reflet mental d’un oiseau ; et il avait pris du temps pour cette colère.

« Tout le monde se moque de nous maintenant ! »

Je n’avais pas fait sourire d’intelligences comiques, j’avais profondément offensé des êtres moraux ; des tout petits tout grands ; qu’ils soient désignés par la palabre humaine constituait un affront à leur dignité qui écrasait le genre humain.

« Je ne dois rien dire alors ?

-Non. »

Mon engueuleur était un corvidé guidant le peuple. Il pleuvinait. Je cessai là. La vision d’un bois bientôt envahi de parleurs, de disquaires et de photographes me fit frémir.

 

 

Date de dernière mise à jour : 19/09/2019