EFFETS DE VERRE

 

 

 

 

 

     Antoine Leperlier est né à Evreux. Il possède en Normandie un vaste atelier ancien, où il crée des sculptures spéciales : pâte de verre, poudre de verre, inclusions d’émail, de porcelaine... Au Musée municipal d’Art et d’Histoire de Colombes[1], dans les Hauts-de-Seine, une partie de sa collection est présentée lors d’une rencontre avec le public.

     « L’inconvénient, assure-t-il, c’est que c’est une activité non-reconnue. Vous avez des artisans qui travaillent le verre, des céramistes. Mais ce ne sont pas des artistes. Dans l’art, il y a une esthétique, une beauté, qui est au cœur de tout.

-Les musées accueillent cependant vos œuvres, et c’est bien cela qui subjugue quand on entre dans les premières pièces de ce musée, la surprise que procurent ces créations. La beauté extrême, justement vous parlez d’esthétique, l’originalité, la poésie, la simplicité, la couleur, une sorte d’imagination qui renvoie à une facilité d’étonnement qu’on a dans l’enfance.

-En effet, intervient une spectatrice de son film biographique, Ni verrier, ni peintre, ni sculpteur, je n’ai pas compris le « ni »… Il me semblait que vous étiez tout cela à la fois.

-Eh bien, en France, je ne suis rien de cela. Il y a un manque de reconnaissance criant de cette forme d’art.

-Vous devriez créer un Fond ! Pour défendre votre reconnaissance.

-Mais n’est-ce pas le propre de l’art contemporain de n’être pas vraiment reconnu ? Il est accueilli dans les musées mais il reste, au final, à la marge ?

-Cela, reprend Antoine Leperlier, a été le cas des impressionnistes, mais ils étaient nombreux ; bien sûr, ils râlaient ; c’est ce qui a permis leur rassemblement dans une institution, même si elle n’était pas l’Académie, et donc, leur apparition sur le marché.

-Combien représente une de vos sculptures, en termes de prix ?

-Quinze-mille, vingt-mille euros.

-Ah ! En effet, le public peut beaucoup aimer, mais il peut rarement se porter acquéreur…

-C’est le prix imposé par le marché de l’art aux Etats-Unis, un zéro vous est ajouté.

-Et vous vendez ?

-Pas tellement… Pour cela, il faudrait apparaître dans une catégorie d’art, et ce n’est pas le cas. Ou alors directement à l’international… Il y a une association de termes en anglais. Ce n’est pas verrier, ce n’est pas artisan, ce n’est pas céramiste, en France ce type d’art à partir de verre n’existe pas sous une dénomination. Non classé, nous n’êtes pas vraiment lancés dans le commerce.

-Et le Musée de la Céramique à Rouen ?

-C’est un musée de céramiques anciennes, locales. La céramique, trouvée à titre de fouilles, ou d’histoire, est une catégorie. Il y a les artisans. Mais pas les artistes.

-C’est peut-être le tout début ? L’histoire d’un genre artistique couvre plusieurs générations… »

     Etant conférencier, Antoine Leperlier, dont le grand-père, fils du sculpteur Décorchement, pratiquait « la pédagogie de l’échec », une remise en cause et une mise à l’épreuve constantes, commente devant le groupe l’ensemble des sculptures, des vases et verreries, du rez-de-chaussée.

Expliquant une de ses sculptures personnelles, Effets de la mémoire, enfermant les jambes du Christ, il nous décrit la représentation, la religion chrétienne en l’occurrence, comme un souvenir – une empreinte, dans son enfance ; les plus vifs pans de mémoire semblent matérialisés dans des motifs colorés, au centre de l’œuvre, faite d’une addition de neuf cubes, mais minoritaires, tandis que les motifs majoritaires, transparents, dupliqués mais sans couleur, effacés, avouent en somme que :

-La part du vide semble bien plus importante, dans ce souvenir religieux, que le relief et les couleurs.

-Pourquoi tous ces crânes dans votre collection ? Un événement tragique, un décès, quelque chose d’autobiographique ?

-Non, les Vanités sont un genre courant, après avoir beaucoup fait je me suis dit que c’était un sujet que je pouvais essayer.

-Pour en venir à un de vos titres, que signifie le mot grec « Kairos » ?

-C’est le temps de l’instant présent, opportun. Celui où vous pouvez prendre une décision. »

     Antoine Leperlier s’entend raconter l’histoire d’un esclave torturé devant son maître, dans l’Antiquité. A la fin, l’esclave dit devant son maître : - Je meurs ! Et le maître lui répond qu’il aime sa façon de dire qu’il meurt. Le Kairos, pour l’artiste, reprend alors ce dernier, c’est le moment présent, par exemple, où lui tire une leçon esthétique de la mort.

« Mais devant la torture et la mort de l’esclave, l’artiste en présence prend plutôt la décision – littérature engagée !

-Je ne pense pas que cela était dans l’esprit des Grecs…

-Mais devant la torture, l’artiste peut renoncer à un discours esthétique, détaché, et penser : désormais – je ferai de l’art révolté ! »

La foule remuée suit Antoine Leperlier, qui s’enfonce dans une petite pièce en toussant bruyamment :

     « Et après, on baise Le Pen !

-Chair et os, XVI, est une sculpture traumatisante. Voyez, là, on dirait un fibrome, et là, une muqueuse, comme dans l’utérus…

-Je me demande comment j’ai pu faire cette saloperie, marmonne Leperlier… Non, c’est une métaphore de l’os qui est ici, sublimé dans une fibre blanche, une union de la spiritualité, blanche, et de la matérialité, bleue, étirée, qui l’accueille.

-Comme une lecture religieuse du Cantique des Cantiques, rien n’est charnel, tout est spirituel ?

-Oui », sourit Antoine Leperlier.

    Cet art de verre, de fantaisie, de trouvailles, d’alliances, de jolies lumières et couleurs, pour le spectateur, est de tout repos. Dans les écoles, on a développé l’idée que le regard pouvait imaginer ce qu’il ne comprend pas, face aux arts nouveaux ; mais, ici, c’est à la fin de l’exposition seulement que viennent, de façon naturelle, les questions conceptuelles. La première réaction est l’apaisement. Dans le joli musée de Colombes, la rencontre attire des esthètes qui ressemblent à de petits paysans.

 

 

 


[1] 4ème Biennale du verre, du 17 février au 13 juillet 2018.

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Date de dernière mise à jour : 18/06/2018