ERIC TANGUY

ERIC TANGUY

 

                                                                                                              Pages de souvenirs, 25 novembre 2017.

 

           J’allai à la Cité de la Musique Philarmonique de Paris où je n’avais jamais mis les pieds. La cité était dressée dans le noir bleuté du ciel, il était vingt heures ; une jeune fille, croisée près d’un panneau, portant un instrument de musique, guitare, sur le dos, et dont les traits du visage étaient un peu masqués par la nuit, m’adressa un sourire. J’eus le réflexe attendri de répondre… Une place plane, immense, se déroulait au-devant, cernée et limitée par de jolis immeubles qui étaient des abris de Culture. J’eus envie de franchir les portes, mais le temps pressait. Il me fallut patienter à deux guichets, surprendre ma voix en train de poser des questions, je ne me supportais déjà plus, et je changeai de bâtiments, un peu impressionnée par le déroulement de mondanités, le public en habits de soirée, sur talons de fortune…

A peine entrai-je, en petite hauteur, dans le hall du troisième étage, qu’un diffuseur de sons répandit au-dessus des files d’attente une musique dans laquelle j’étais nommément débinée : « Honte sur toi ! Mademoiselle Chartier ! » ; ainsi s’échappait  la chanson dans le hall empli. Aussi surprenant que cela paraisse, j’avais, depuis les débuts de ma célébrité, pris l’habitude de ce genre de messes-basses en public. La foule n’émit pas de remarques et nous fîmes brièvement la queue au guichet.

Un homme jeune, encaisseur, distribuait les billets.Il répondit à un extra, une question du client devant moi :

« Il y a deux filles pour lesquelles on hésite dans la Culture. Avant c’était Adeline, maintenant c’est Marie-Eléonore. On préférait plutôt que ce soit Chartier Marie-Eléonore. »

Le client partit avec son billet. Mon prénom, prononcé à une allure supersonique, qui faisait songer à Marie-Marjolaine, assorti à un nom prolétaire adouci, dans un sens de lecture administratif, donc rigide, donc dérisoire sur le mode où la poésie entend la dérision, cet ensemble long-rapide produisait un effet comique que certains locuteurs très doués parvenaient à rendre.

« Votre nom, s’il vous plait, demanda le caissier.

-Marie-Eléonore Chartier », dis-je à la suite, pour prendre mon billet.

L’homme me le tendit ordinairement, sans sourire, et m’indiqua la route.

« Vous montez au cinquième étage, par l’escalier qui est en face.

-Merci. »

Cet intérieur était fait de longs couloirs à moquette, longé de bancs, de grandes vitres, et d’ascenseurs incurvés dans un recoin ; tout semblait déblayé, clair ; une foule timide et éparse cherchait, paisiblement, la salle de concert  Pierre Boulez.

Et cette salle était immense ; elle ne s’emplit jamais complètement. Des visages en petits points étaient disposés sur les étages, et attendaient.  Un sourd mécontentement, ou que je prenais pour tel, assiégeait leur visage. Deux grands étages survolaient le rez-de-chaussée et le plateau comme les ailes d’un vaisseau. L’ameublement était en bois clair, entre le brun et le jaune. Nous nous assîmes dans de petits couloirs efflanqués, inscrits en pente abrupte, comme si tout dévalait vers le sol à l’allure où la luge pique dans le fossé neigeux.

Au sol était l’orchestre. Il y avait une trentaine de chaises, un écrin pour tourner les pages de solfège.

Au-dessus des visages vidés, je vis une grande assiette blanche. Cette coupole, au plafond, renfermait un haut-parleur. Et, à ma droite, un immense orgue dont les canaux imbriqués au mur faisaient lit de métaux, comme un ventre dissimulé.

Le concert allait commencer et une annonce, doublée en notes basses par un discours secondaire, stipula les règles de la soirée, en ajoutant : « Pour Marie-Eléonore, on dit non. » Je sortis mon billet et murmurai : « Place tarif C ! C’est du délire de dire non. »

Etant une spectatrice de petit calibre économique, je n’étais susceptible, dans le champ des lectures ordinaires, qui étaient les miennes, ni d’un oui, ni d’un non.  Juste passe-partout !

Mon « délire » fut entendu par la machine et l’orchestre, au bas, fit, par bouches et instruments, aveu du fait que mon nom était cité dans des émissions, diffusé par ultra-sons depuis des mois, qu’il était devenu une constance sonore du paysage auditif français, à laquelle les instruments réagissaient ; j’étais un corps hyper-acoustique, et les oreilles des musiciens y étaient sensibles.

Le concert commença par une composition d’Eric Tanguy, Concerto pour orgue.

Il était le seul artiste vivant interprété. Je le cherchai des yeux et observai longuement, à l’étage en face, un homme rouge étrange aux cheveux blancs, large de corps, sans doute un artiste, un comédien, une pointure, qui ne faisait que prendre et rejeter puis reprendre mon regard, pensai-je dans mon délire interprétatif. Les autres visages étaient, tous, des points, sans voix. Ils m’observaient à leur tour avec le mécontentement des points que la droite ne distingue pas.

Je répondis aux coucous d’un jeune qui salua peut-être ailleurs, et qui se sentit marié.

A la fin de sa composition, qui s’était élevée au-delà de la salle comme une falaise, une roche haute, percée de boyaux et de découpures, pleine de gravité, et qui était une inconnue pour mes sens, Eric Tanguy, le véritable, surgit d’un des rangs du rez-de-chaussée.

Je l’avais quelques fois entendu parler, et son dernier aveu était déjà connu d’un tas de monde : « Eric, il se vit misérable ! » Cet homme, couvert de voyages et de succès artistiques, gagnait peu d’argent. J’avais, sur la fin du mois, perdu un match contre lui : il ne lui restait que 540 euros sur son compte, et moi 62.

Il se leva, accourut vite, et les regards se tournèrent vers moi en même temps que la surprise qui m’envahit à le rencontrer des yeux.  Il donnait une impression de dissonance, comme un artiste de vraie lignée, profond, original, qui a trempé dans la pauvreté et qui a gardé de ses toqueries de génie quelque chose de la misère. J’étais, dans son réseau de relations, une nymphomane.  Cette courte estime lui venait,peut-être, de l’homme que j’avais le plus aimé ces dernières années, et qui avait été son amant – pour ce, il me tourna en dérision  en imitant mes applaudissements, gauches, avec des gestes de mains qui se joignent à grand peine. Devant mon impassibilité, il plaisanta : « Oui, me fous de toi ! » Ce vilain garçon, en deçà des attentes ordinaires,  me désarçonnait ; je me tins au fait que j’étais nymphomane, et non mélomane ; le regarder restait inscrit dans un cycle de provocations risibles. « Oui, c’est tout ce que tu vaux ! » tonna Michel, son ancien compagnon, au-dessus de sa tête, qui plia, car Michel écoutait tout – ce qui concernait ses sorties et les miennes.

Eric Tanguy quitta la salle, le dos un peu courbé, le pas balourd ; profitant qu’il ait le dos tourné, je l’applaudis.

« Eric, elle t’applaudit », le rappela une surveillante de la salle.

Il revint prestement, comme dans les miracles, et il y eut une immense euphorie dans la salle pour cet applaudissement dans le dos.

Car dans la culture française il y a rarement d’éloges dans le dos ; le dos appelle l’hypocrisie. On n’en avait jamais vu dans cette salle de concerts. Mon hypocrisie positive fit l’effet d’un surprenant ressort, quelque chose qu’on aimerait bien avoir dans la vie de tous les jours, que des gens disent du bien de vous, pourvu que vous soyez absent.

Le compositeur se tourna face au public et la scène se répéta : oui, il arrivait à l’être humain qu’il fut aimé dans le dos.

Eric Tanguy se rassit. Il était accompagné d’une assez jeune femme, blonde. Elle lui prenait le bras. Il me regarda et me fit un : « Est-ce que tu… » un peu taquin, comme une demande de câlinerie ou de paroles ; je ne pouvais savoir si cette approche était sincère ou moqueuse, aussi m’abstins-je. Nous passâmes une petite partie du concert à échanger de menues paires d’yeux.

Les autres musiciens étaient morts.  Les Offrandes oubliées d’Olivier Messiaen commencèrent d’une façon subtile, comme les petites particules d’un lac blanc ; des modulations douces, cristallines ; c’était une plaine enchantée ; jeune et jolie – l’œuvre surpassait celle d’Eric Tanguy par le charme.

Il y eut une pause. Je parlai à mon voisin, un vieux monsieur seul.

« C’est la fin du concert ?

-Non, dit-il, c’est l’entracte. Vous voyez, le monde s’en va dans les couloirs. »

Eric Tanguy avait quitté les lieux, avec sa compagne de soirée. Si je courais lui adresser la parole en autographeuse, j’étais nymphomane. Je me plongeai dans la lecture du prospectus, ayant dit au vieux monsieur :

« Je vais aux concerts de musique classique une fois par an, et ce depuis deux ans ».

En fin d’entracte, il me fut reproché par des organisateurs d’être restée plongée dans la lecture, au lieu de profiter du monde. De façon curieuse, Eric Tanguy s’enfonça dans son fauteuil avec un jeu vidéo, ou une tablette, qui faisait le même effet que moi avec ma lecture. Remarquant cet autisme de grand enfant, je me dis que je pouvais en tirer une leçon.

La Symphonie de Camille Saint-Saëns, plus solennelle, mais sans excès, relança le concert pour un troisième et dernier acte. Je devais me comporter « bien », dans mes gestes, mes applaudissements, car j’étais sous très haute acoustique. Les moindres de mes mots, bruits, frappes de mains, étaient commentés par l’orchestre et répercutés dans la musique. Je songeais à ne surtout pas réitérer la catastrophe de mes applaudissements malencontreux, injurieux, mais involontaires, face à Sandrine Bonnaire, tels qu’ils s’étaient exprimés un mois plus tôt à l’Avant-Seine, le théâtre de la petite ville de Colombes.

Le spectacle prit fin et le directeur, Alexandre Bloch, reçut une très grande ovation ; or il voulut m’y associer et recevoir, également, des applaudissements dans le dos. Je me souviens avoir été obligée de lui lancer : « Qu’est-ce que tu me veux ? » pour y couper court.

« Pas à l’aise », observa à voix haute Eric Tanguy.

Il applaudissait à sa façon, une paume vers le haut et la paume opposée glissant au-dessus comme une moufle, avec une forme convexe des mains ; un applaudissement viril, entre le rond et le carré, plutôt souple.

Une jeune musicienne fit un compliment à moi, l’écrivain ; vue de haut, son visage était, sous la chevelure brune, une ombre sur les yeux, avec un trait de rouge.

Olivier Latry, le musicien d’orgue, fut chaudement applaudi. Il présenta au public son « copain A » ; eux semblaient désirer que j’accepte leur relation sur l’autel de la Culture. Quêter la caution d’une jeune fille me fit l’effet d’un bond en arrière. J’ignorais ce qu’il s’était passé avec les couples d’hommes dans la Culture. Je regardai Eric Tanguy et décidai d’applaudir comme lui, moins ignorant, d’un même aplomb de mains.

Avec son jeu vidéo, son amie blonde dormant, câline, affalée à son cou, je le pressentais en homme ordinaire, familier, comme un père, un père copain ; je m’en tirerais en prenant ce modèle pour la soirée, qui était très lourde en termes de V.I .P – tenue impeccable, lapsus fouillés de fond en comble, correction et originalité des applaudissements, enregistrement des murmures. Mon délit d’homophobie fut déclaré erreur, fiction fâcheuse, et je fus emportée par l’ovation, à corps levés, de la salle.

En quittant la Cité, j’observai qu’on me lâchait totalement du regard. J’étais libre, et Eric Tanguy fut commenté par un concert de râleurs, de vindicatifs et d’antipathiques habitués à fourbir ces reproches ; cependant je portais en moi l’exacte dose du bonheur, encore qu’étonnée par les attentions de l’orchestre.

Dans le métro, un clochard reçut un gobelet entier de pièces de monnaie ; le public lui en jeta charitablement, avec l’air mécontent des spectateurs riches à qui on ne doit même plus la gratitude du don. J’étais juste une jolie fille.

 

                                                                  FIN

 

 

 

 

 

 

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