GENEALOGIE

GENEALOGIE

 

 

 

 

 

      J’ai été surprise, il y a peu, en lisant que la généalogie avait longtemps été tenue pour une passion de notables. Je crois qu’il y a des personnes pour qui il est impossible de vivre sans.

Pendant longtemps, j’ai beaucoup ignoré ce qui concernait ma famille paternelle.  J’ai vu deux ou trois fois en tout ma grand-mère. Quant au grand-père, nous ne savions quasiment rien de lui. Un roman fictif se mit donc en place dans mon cerveau, d’après des éléments et des ressentis légués par la génération d’avant.

On peut vivre ainsi toute sa vie, en attendant qu’un autre train passe, et c’est peut-être ce que font bien des gens. Mais on peut aussi voir mieux.

C’est à ma tante, morte en octobre dernier, que je dois d’avoir percé ces mystères. Vers soixante ans, elle se prit, en effet, d’une passion pour la généalogie. Elle se rendait chaque mois à des ateliers et avait eu accès à des archives, malgré sa mobilité réduite. Cela lui permit de connaître ses ancêtres et tout particulièrement son père, sur qui elle savait très peu de choses.

Quand elle me révélait ses recherches, sa conversation prenait un tour passionnant. Animée d’une solidité supplémentaire, car elle avait toujours été une femme d’équilibre, elle donnait épaisseur aux moindres détails qu’elle avait pu découvrir sur quantité de gens disparus. Un canut du dix-neuvième siècle, qui avait pu monter dans l’échelle sociale grâce à son instruction. Un autre ancêtre, devenu compagnon du Tour de France. Des cultivateurs vignerons. Tout compte fait, ces gens qui m’avaient précédée avaient poussé dans une belle écorce. Le découvrir a été très stimulant. Et j’ai la certitude de m’être profondément attachée à ma tante paternelle, que je connaissais aussi assez peu, à partir du moment où elle me parla de notre généalogie.

Sa passion fut son père Maurice Chartier, sur qui elle fit le plus de recherches, jusqu’à souhaiter rapatrier son dossier médical, laissé à Troyes en 1968. J’avais de cet homme l’image d’un faussaire : il avait fait de la prison. Probablement une dette de jeu, due à une addiction sur ce terrain, comblée en puisant dans le portefeuille de la grand-mère, ce qui fit beaucoup rire ma tante.

L’homme était né à Palaiseau en 1912, ville qui comptait de nombreux communistes. Ce qu’apprit ma tante laisse à penser qu’il en faisait partie : en effet, il fut déporté au Struthof, un camp de concentration nazi pour les opposants politiques et les étrangers. Ensuite, il fut déplacé à Leonberg, ville allemande dans laquelle on ne trouverait trace de rien, aujourd’hui. Il survécut et revint par le passage de Dunkerque en 1945.

Quand j’appris que j’étais la petite fille, non d’un escroc, d’un homme qui s’était contenté d’abandonner ses enfants, mais d’un résistant, d’un opposant aux nazis, d’un déporté de la seconde guerre mondiale, bref, d’une sorte de héros, mon cœur fut bouleversé. Ce fut une des révélations de ma vie.

Du côté maternel, j’avais aussi un grand-père résistant, même si ce n’était pas aux premières heures de la guerre et même s’il s’en était sorti sans encombre ; il avait obtenu une médaille d’honneur pour ses mérites d’instituteur de campagne. Mais papy, c’était mon histoire quotidienne, une histoire de vacances, de sentiers des années quarante connus de moi comme ceux de la campagne sous les roues de mon vélo. Il ne m’avait pas effleuré l’esprit que j’avais un autre ancêtre dont le sort se rapprochait de celui des Juifs. Or, à l’adolescence, j’avais été la seule de ma famille à m’identifier au peuple juif et à lire des récits de déportation. Cela était-il lié à ma psyché, à mon inconscient, qui aurait su ce qu’il s’était passé pour mon grand-père paternel ?

Quoiqu’il en soit, la généalogie apportait plus d’eau dans la vie que le roman en carton-pâte que j’avais rédigé sur ma famille. Le dossier m’apparaissait désormais avec des lignes claires et blanches. Il est bien mieux de connaître la vérité. Cela permet de faire preuve de plus de maturité qu’en inventant. Je voyais aussi les effets bénéfiques de cette méthode sur ma tante, qui avait cessé de charger sa mère de reproches, comme si l’affectif était nettoyé.

La généalogie est une science, puisqu’elle part de faits, de vérité objectives, ce qui permet de désamorcer les tensions liées à des histoires familiales douloureuses.

Date de dernière mise à jour : 05/04/2020