JEAN-PIERRE DESPROGES, deuxième partie

JEAN-PIERRE DESPROGES

 

 

PARTIE 2

 

 

 

 

        En 2016, comme dans une dynastie, il y avait un Jean-Pierre Desproges terroriste dont tout le monde parlait et qui se tira une balle dans la gorge. J’appris son suicide la nuit. Un ami, en pleurant d’apitoiement, me lut le texte qu’on avait trouvé près de son corps mutilé. C’était un adieu désespéré et très beau. Je pleurai à mon tour, j’écrivis une notice nécrologique. L’homme avait senti dans tout Paris « une ambiance de pogrom » ; peut-être était-il victime des poursuites et des traques populaires qui sévissaient régulièrement dans les rues et les tunnels des métros, dont j’étais traumatisée. Sur les plateaux télévisés, les gens répétaient mécaniquement : « Jean-Pierre Desproges, tout le monde se fout de toi. » Une rumeur dit alors que Jean-Pierre Desproges était écrivain. Il nota qu’il quittait le monde en y regrettant « l’effroyable gâchis de l’âme humaine. »

Dans le métro, je m’assis en face d’une merveilleuse jeune femme. Elle avait quelque chose de très particulier. Une foi profonde animait ses yeux. Elle était entourée en permanence de filles plus jeunes qui gloussaient :

« Marion ! Marion ! »

L’une voulut s’assoir à ses côtés.

« It’s ok », lui répondit-elle, d’une voix claire.

C’était elle qui posait les limites. Elle était d’une grande dignité.

Marion était une célébrité de rue – tout comme moi. J’en entendais quotidiennement parler. Il était possible de l’entendre s’exprimer durant la nuit. C’était une fille très solitaire. Les garçons lui avaient collé une note rédhibitoire. Ils ne l’invitaient à aucune sortie.

Elle était désemparée et une nuit – on se parla. Elle m’avoua qu’elle se sentait très seule. Je reconnus sa voix distinctement. Tendre, timbrée d’une légère couleur que j’assimilai au châtain frisoté de ses cheveux. Elle pleurait.

« Ça va aller ma douce, endors-toi tranquillement, tu as une amie, je suis là », je lui dis une phrase comme cela.

Nous avons dormi l’une contre l’autre, dans le virtuel. Sa respiration était tout contre la mienne.

« Ce que je ne supporte pas dans ce monde, me dit-elle, c’est le fait qu’il soit à ce point pourri par l’argent et le capitalisme. »

Elle semblait ne dire que cela et être rejetée à Paris à cause de cela.

De tous les gens que j’avais connu depuis mon enfance jusqu’au monde du travail, en passant par les séminaires des grandes écoles, je ne connaissais plus une seule personne qui acceptât d’entendre parler de la pauvreté. (Pour ceux qui parvenaient à accepter le mot, il y avait toujours la façon convenable, le sympa, la fraise sociologique, les idées attendues, à amener etc. – j’étais intolérable, inadaptée, bref, j’étais devenue pauvre). Dans ma rue, les interpellations orales, par les fenêtres, étaient violentes. Il en fallait peu pour être terroriste puisqu’il suffisait d’avoir raison et de le dire plus haut que les autres. Jean-Pierre Desproges qu’on avait retrouvé mort était peut-être un homme qui avait répondu à tout ça, dont les analyses avaient dépassé tout le monde d’une coudée.

Des ondes sismiques secouaient Paris. L’air en bas tremblait comme aux temps révolutionnaires. Je pensais souvent aux gens du dix-huitième siècle et à quel point ceux-là avaient été cruels et combien nous nous en approchions. Des comédiens imitaient Damiens torturé à longueur de trajets. Un jour, on me montra un petit homme enrobé, avachi sur une chaise :

« C’est lui qui fait Damiens », dit le passant.

Dans un sous-sol de gare, des gens s’enfuyaient, avec des yeux exorbités et heureux. Il m’était fréquent de retrouver ces tremblements d’euphorie, de précipitation et de haine, au sein de foules qui détalent. Des années plus tard, j’en parlai à un homme trempé dans la politique :

« Vous ne savez pas, me dit-il, que plein d’attentats ont été désamorcés à Paris ? C’est ce genre d’ambiance, oui. »

Je proposai à Marion de nous rencontrer. A l’heure du rendez-vous, une petite jeune femme descendit l’avenue ensoleillée et bifurqua soudain, traversa la route et s’enfuit en trottant. Elle paraissait délibérément aveugle.

Des mois passèrent et je la revis par hasard, sur un quai – Marion portait un bonnet gris sur la tête. Elle était accompagnée d’un garçon. C’était la première fois qu’elle trouvait un ami. Je fus soulagée qu’elle ait celui-là.

Je zonais, je donnais des cours de français, je visitais des immeubles. Je pris goût aux banlieues, aux balades dans des rues pour moi bel et bien misérables.

Ayant vaincu mon agoraphobie, je sortais désormais sans lunettes. Un groupe de jeunes gens, tout gentils et épanouis, déboula d’un quai et me lança :

« Il est où le manteau ? Et les lunettes ? Un cosplay ! »

Dans le dix-septième arrondissement, je fis connaissance avec un couple de parents. Leur enfant était silencieux. Toutes les places du wagon étaient occupées.

« Elle ne t’aime pas », observa la mère.

Je décidai de leur parler des cours de français que je donnais. Le père et la mère se détendirent et sourirent.

« C’est ma station, coupai-je.

-A ton tour, Desproges », fit le père avec un geste gracieux vers la porte.

Desproges perdit sa tonalité terroriste, le nom rapetissa et se banalisa. Il désignait la gauche sans parti, des gens aux allocations, des femmes qui hurlaient leurs convictions et dont la saine colère était idolâtrée. Dans mon quartier, les nuits durant, des gens complètement paumés hurlaient : « Jean-Pierre Desproges ! » comme un ultime recours. Ils me parlaient comme si j’étais une femme merveilleuse et comme si j’avais le pouvoir évident de les sauver.

Je ne faisais partie d’aucun rassemblement politique. Je faisais beaucoup de petits gestes communistes. Je passais des heures avec des sans-abris et des toxicomanes, des « copains » d’infortune selon moi. J’allai au bénévolat d’un restaurant solidaire. Dans un dépôt de mon quartier, les gens s’arrachaient les livres laissés comme une meute affamée.  Je faisais des dons d’argent, de vêtements, de livres, de nourriture, assez ordinairement, à des clochards, des Tsiganes ou au recyclage. J’allai au collectif des sans-papiers. A partir du moment où j’ai senti le besoin vital de recevoir – les fins de mois, je n’avais plus rien, aussi, dans l’égalité totale des états et des sentiments je vidais ce que je pouvais donner ; de toute façon, je n’avais pas la formation pour vendre !

Après cela, je fus suivie et encagée par l’extrême-droite.

Ces gens-là faisaient chanter Colette Magny qui était ridicule et il y a de quoi. Le plaisir pris à la vie, la liberté de penser en dehors des grilles, sans être retenue par des jugements, me semblent à reconquérir sans arrêt, contre vrais vents et vraies marées.

On entendait parfois parler Marion. Un jour, sa voix d’oiseau frêle fit :

« Plus de tunes ! »

Elle vivait chez un oncle. Nous savions comment son père était mort, la gorge ouverte, sans tête. Je pensais sans commentaire qu’elle était la fille de Jean-Pierre Desproges. J’avais fait un portrait imaginaire de lui, et un de Marion. Elle avait trouvé le premier convaincant, et le sien – la répugnait.

Plus tard, j’aperçus une petite femme debout, la main sur la rampe du métro. Elle avait les joues si creusées que les pommettes formaient, au-dessus, deux boules disgracieuses. Ses jambes étaient cadavériques. Elle me regarda avec des yeux effarés, comme si elle ne supportait pas d’être vue par moi. Elle me rappela un peu Marion.

Chez moi, je parlais aussi. Marion m’entendit et murmura :

« Elle est foutraque, cette fille. »

Elle saisit son smartphone. Sa bouche s’arrondit en une petite bulle. Puis elle ne parla plus jamais. De ma vie et de toutes les vies Marion disparut. Elle était atteinte d’une leucémie.

La mort de Marion me peina énormément. Souvent, j’ai pleuré quand je pensais à elle, en observant le paysage dans des trains qui partaient des Hauts-de-Seine. Lorsqu’il y a eu les histoires des Black-Blocs dans les journaux, j’ai repensé au manteau noir, et à elle. J’ai pris un train et j’ai pleuré encore, la joue sur une vitre.

Au bout de deux ans, mon employeur accepta de me reprendre. Trop diplômée, j’avais été refusée même au poste de caissière.

Mes dessins et textes, refusés dans l’édition, comme, au fond, les bavardages et les goûts du peuple, faisaient l’objet de cacophonie et de déplacements de foules : il était donc important de les référencer et Internet était le seul outil. Je n’étais pas chaude pour garder le pseudonyme de Jean-Pierre Desproges qui consistait à me faire hurler dans le but d’obtenir une tirade anti-bourgeoise sans compter les brutes que ce nom attirait et métamorphosait automatiquement. Il y avait dans Paris de magnifiques personnalités pourvues d’un foulard rouge et qui paraissaient avoir plus d’aplomb. Je mis mon prénom et gardai Desproges puisque ça avait été toute cette histoire-là – dont la mienne, celle des vieux morts, celle de Marion décédée. J’allais reprendre le travail, la norme, la vie sociale bien. Mon nom de dessinatrice : « Marie-Eléonore Desproges. »

 

 

FIN

 

 

Date de dernière mise à jour : 08/03/2019