L'ENERGIE DE PIERRE VESPERINI

L’ENERGIE DE PIERRE VESPERINI

 

 

 

 

 

 

« Pierre Vesperini est en train de révolutionner la philosophie antique ! » lança Michel Onfray, il y a un an et demi, lors d’une conférence.

Celui-ci était l’auteur, né en 1978, de magnifiques articles dans la Revue de Philologie et Anabases. Les textes en grec et en latin, traduits, car le philosophe est très polyglotte, l’afflux des notes en bas de pages, la science profonde et très précise qui irrigue ces textes, en font de petites œuvres à part entière, de lumineux noirs sur blancs comme un clavier de piano.

Dans l’article La poésie didactique dans l’Antiquité, Pierre Vesperini démontre qu’une poésie faite pour l’enseignement est une invention de notre mentalité moderne ; les Grecs et les Latins, quand ils confiaient à une poésie le soin de dire la vérité du monde, ne pensaient pas simplement faciliter la compréhension d’une matière, l’astronomie, par l’usage de la poésie : l’œuvre devait être belle pour être belle, une fin en soi, et le poésie se révéler à la hauteur de la matière qu’elle enseignerait si la portée didactique y était présente. Ainsi, en resituant auteurs et œuvres dans leur époque, Pierre Vesperini parvient-il à débarrasser le lecteur d’un nombre important d’habitudes de lecture, d’idées reçues, de formules toutes faites et toutes postérieures, pour le remettre dans la vérité du présent des Grecs et des Romains.

Cette méthode de lecture implique une énorme culture. Un livre précis sur Marc-Aurèle, dans lequel il revisite les sources avec un découpage de mots lumineux, pareil à des pans de lumière jetés sur un mur, un autre, touffu, sur Lucrèce, sont à cette heure les livres les plus accessibles de Pierre Vesperini. De façon surprenante, il est aussi l’auteur d’un petit livre illustré, L’histoire du château très haut, qui est une fable sur le despotisme : entre Hayao Miyazaki et Voltaire, le philosophe sait aussi, très simplement, y parler aux enfants.

Intriguée par l’homme, je finis par découvrir qu’il enseignait et me rendis, avec quelques séances de retard, à l’Institut où il donnait ses cours.

La première fois où nos regards se croisèrent, j’aperçus un homme jeune mince comme une tige, avec un grand front, et des cheveux très bouclés en mèches abondantes. Il ne dit rien, fila, puis revint en arrière, comme s’il cherchait. Il portait une écharpe épaisse. Posté enfin vers ses élèves, il leur parla et témoigna du fait qu’il m’avait remarquée en observant nonchalamment que je pourrais m’occuper de certains sujets d’écriture, plutôt de tendance jeune.

Les cours duraient deux heures avec une pause brève. Dire de Pierre Vesperini qu’il est bon pédagogue est exact. Ses cours sont clairs. Il traduisait chacun des termes grecs dont il devait faire abondamment usage. Comme s’il était traversé par de vraies intuitions, il lui arrivait de trouver une réponse aux problèmes qui étaient les miens dans la semaine où je me les posais, sans que j’eusse besoin de le consulter. Ainsi, à une époque où je peinais en communication, nous révéla-t-il que l’éloquence était mal perçue aujourd’hui et qu’on lui préférait les « management en communication ».

Doté d’une petite bibliothèque idéale, il nous conseilla La démocratie aux marges de David Graeber car en somme tout ce qui évoquait la démocratie parlait à l’ethos grec.

C’était un jeune homme serein. Pendant les pauses il se taisait. Il portait une chemise blanche et avait les manches remontées. Quand j’étais proche de lui, je sentais une stupéfiante énergie qui émanait de son corps, blanche, montante, inflexible, déconcertante. Ce devait être un homme capable d’infliger des blessures.

Durant les cours il était très agréable. Je crois pouvoir dire qu’il était moderne. Sa popularité était telle que, dans la salle voisine, j’entendais des entraîneurs rire et plaisanter à son sujet.

Il ne me quittait pas souvent des yeux et, lors du premier cours, peut-être parce qu’il m’avait déjà lue sur Internet, nous échangeâmes des regards en rougissant. Il tenta une fois de regarder ma voisine à ma place, et constata qu’il n’y arrivait pas.

Le plus marquant chez Pierre Vesperini était son plaisir pris à l’enseignement ; peut-être parce qu’il avait été au chômage. « Tiens, il s’est prolétarisé », avais-je l’habitude de penser sur une de ses intonations. Il semblait soudain subjugué par un flot de bonheur et souriait tout en nous parlant, comme si la plus belle chose qui puisse lui arriver était d’enseigner en cours.

Je sais que Pierre Vesperini n’aime pas les portraits.

« Quand quelqu’un écrit sur nous, tous dévalorisés », dit-il une fois, en employant un autre mot, plus familier, qui signifiait : tous menue monnaie. Cependant, dans son livre Sagesse, Michel Onfray, qui a beaucoup fait pour sa popularité en l’interviewant, a déjà pu lui dire son affection.

Date de dernière mise à jour : 10/09/2019