La table aux dessins

LA TABLE AUX DESSINS

 

 

 

 

 

     J’ai travaillé un an dans la ville de C., au secrétariat d’un centre. J’étais stagiaire et, de plus, introduite auprès de l’équipe comme travailleuse handicapée.

     Le bureau était une pièce blanche pourvue d’une armoire, d’une commode à fournitures et de deux tables, avec tout ce dont a besoin un secrétariat. Cette pièce était lumineuse, le jour pâlissait sur les vitres. Nous pouvions voir les buissons, les grilles franchies par le public, les murs blancs du collège, les blocs en briques brunes, alentour.

En fond d’écran, sur l’ordinateur qui me faisait face, j’avais mis deux peluchons.

Ce bureau était toujours rempli de monde. J’accueillais des familles, des élèves et de jeunes migrants. La fiche de poste, réduite, me laissa des heures de loisir.

     Je travaillais dans un climat toxique et, au bout de six mois, je fus prise comme cible par un réseau de la ville de C.

   Chaque jour, je répondais brutalement à la chappe de sons déformés, d’insultes et de pensées binaires déversées sur mon poste. Il devait s’agir d’une géolocalisation.

     Un soir où je me promenais sur la place de la mairie, je découvris que j’avais été choisie pour la célébration du mariage d’une famille de la très haute société, musulmane ; la mariée prononça mon prénom, dit que j’étais haïe, incidemment – or, cette décision de spectacle, réglée en dix secondes, faisait suite, dans ma vie, à six mois de persécutions.

     Quand une femme vit dans la violence verbale, elle n’aime pas sa situation et fondamentalement, elle s’en veut et ne s’apprécie pas. Elle est rétrogradée par rapport à son idéal qui est celui de l’harmonie et du bien-faire. Je signalai ma situation à la chef, écrivis à la maire de C., mais je ne tirai aucune fierté de cette houleuse histoire.

     Or, c’est à cette table, avec le soleil et les petits cafés, partagés par mes collègues lors des minutes de détente, que je fis mes meilleurs dessins.

     Quand je vis le résultat de mes traits au stylo, je fus saisie de surprise. Compte tenu du climat dans lequel je travaillais, j’aurais dû produire des œuvres avec des viscères éparpillées, des messages haineux. Et je radotais sans arrêt, je n’avais plus aucune idée neuve, en une heure la boucle était faite et relancée huit fois ! Quel enfer !

Les dessins me ravissaient. La qualité de leur imagination était intacte, sauvée.

-Ça alors, m’exclamai-je, en glissant mon dernier sur la vitre de l’imprimante, l’homme est bon !  

Un rien me remontait à flot. Ces pensées au contour de la boite crânienne, vouées à faire de moi une paralysie marchante - cela n’atteignait pas le cœur de mon âme, ma vie inconsciente !

    Je compris que les seuls régimes politiques où l’être humain avait une chance de survie étaient ceux qui protégeaient son noyau, sa sérénité et son amour.

-L’homme est bon, j’ai encore de la bonté en moi ! m’exclamai-je.Le soleil d’été, blanc et doux, brillait aux deux fenêtres.

L’autre soir, un philosophe, un peu remonté, m’a jeté sur la tête :

-Ne dis pas : l’homme est bon !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 25/10/2018