LA VOIX DE MADAME MUTINE

LA VOIX DE MADAME MUTINE

 

 

 

 

 

      Il y a longtemps, j’allai dans un endroit de ma région natale, en pleine campagne, dans un édifice vieux de six siècles où l’on montait des stands de livres.

     Je cherchai quelque chose d’original ou qui me plût, je tombai sur une éditrice, Madame Mutine. Je ne me souviens pas de sa physionomie. Ele avait soixante-ans, était petite, assez mince, elle avait, peut-être, les cheveux châtains. Elle possédait l’énergie et le ton direct de ces femmes qui ont des convictions, vivent avec une ligne claire. Nous avons engagé la conversation. Il y avait, sur sa table, un ouvrage avec le nom de la chanteuse Catherine Ribeiro.

« Oh mais je la connais bien », dit-elle.

Surprise qu’il soit possible de rencontrer quelqu’un connaissant quelqu’un, je racontai à Madame Mutine qu’entre dix et onze ans, j’avais écouté en boucle, sur cassette, l’album 1989… déjà ! Je connaissais par cœur plusieurs de ces chansons révolutionnaires, et j’avais entonné la plus belle sur une terrasse, avec mon cousin.

Catherine Ribeiro, m’expliqua-t-elle, était parfois mal à l’aise avec les textes de la Révolution française. Elle avait refusé certains passages ou avait achoppé là : quand même, la peine de mort !... « Mais je ne peux pas dire ça… » ou : « c’est trop violent. »

-Alors, reprit mon interlocutrice, je lui ai dit : mais avec tes convictions, tes engagements, à l’époque, tu aurais été avec eux ! » Et ça allait. »

      Cette dame était une femme politique d’expérience, pleine de sincérité, depuis longtemps au Parti Socialiste, et très amie de François Mitterrand.

« Bon, vous m’écrirez ? me dit-elle.

-  Oui. »

Ce fut une des rares fois de ma vie où je ne tins pas promesse. 

      Rentrée à la maison, je plongeai le nez dans une de ses brochures mitterrandienne ; elle achevait l’ouvrage en s’emportant contre « ce monde pourri par le fric ! » Je n’y vis qu’une révolte de carton-pâte.

 

*

 

      « Pas d’argent : facho ; ainsi, on fait moins de dépenses », a dit hier ma voisine, baissée contre un placard.

Catherine Ribeiro parlait autrement des gens à sec, c’était une autre époque : dans Tous les droits sont dans la nature, une chanson et jolie, et puissante, écrite en 1979, elle dit :

 le droit d’être pauvre /

 de toutes les richesses ;

Ce qu’il est possible de lire ainsi : l'humain existe, sans richesse, comme dans les histoires. Je suis dans le besoin, j’ai donc d’avantage soif de chaleur humaine, souvent cela rend plus sympa. Etant la totalité de mon histoire, j’ai beaucoup de choses à partager encore.

Les générations montantes sont sur Triton pour ce genre d’inclusion.

Catherine Ribeiro possède une voix tragique, propre aux époques grandes et terribles.

On n’entend plus beaucoup les voix de ces petites femmes socialistes, au tempérament énergique et trempé, à l’accent médiant, au timbre encore familier ; voix à la fois souples et portées, naturellement, à l’indignation.  

Un fonctionnaire qui garde son emploi, mais reste sans poste, est culpabilisé de recevoir son salaire ; il devrait rester sans droit, connaître la misère, se débrouiller…. Ce genre de réflexions sont devenues la manne ordinaire.

      L’étouffoir actuel était-il le véritable climat d’avant mai 68 ? Si se saluer, rêver et penser de façon personnelle était aussi suspecté qu’aujourd’hui, il était urgent de s’inventer une vie, en effet. Même caricaturale, elle n’était pas si mal, la voix de Madame Mutine.

 

 

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 24/10/2018