Le droit au logement - l'Affaire Gene Tierney

LE DROIT AU LOGEMENT

                                                       

                                                         « Un beau gazon nourri de merde »

                                                                            (Joseph Delteil, Choléra)

                                                                 

 

         La première fois qu’une femme cita Gene Tierney en me regardant, ce fut à Pa         ris, dans une salle de cinéma – elle précisa :

         « Gene Tierney c’était comme cela, elle ne faisait pas de caprices, pas de scandales, elle restait gentiment, calme, bien. »

         Cette actrice était aimée ; elle était le contraire de l’incivilité. Dans l’histoire du cinéma, il est avéré qu’elle n’aurait médit d’une collègue qu’une seule fois.

         La deuxième fois qu’on cita Gene Tierney en me regardant, c’était dans le métro, le fait d’un trio ; j’écrivais sur l’érotisme, et eux dirent :

         « Gene Tierney, l’érotisme… C’était comme cela, éthéré, pas dans le cru. »

         La troisième fois qu’on cita Gene Tierney en me regardant, c’était une jolie caissière qui, en soulevant une marchandise, maugréa :

         « Je n’aime pas Gene Tierney. »

         Il devint systématique, durant des mois, de me surnommer Gene Tierney partout, pour me noter, ou m’expédier :

         « Gene Tierney, on se fout de toi. »

         Ce phénomène de société tenait à ma coiffure années quarante, à des robes efficaces et peut-être à quelque chose dans l’allure retenue. La rumeur circula, chez les touristes, que j’imitais cette actrice et me prenais pour telle. Des Anglo-saxons bruyants me confondirent avec une coureuse de téléréalités assoiffée de réclame. En Normandie, pays de tripes, et non de pipes, malgré la rumeur, j’étais simplement venue pour me montrer, étaler mon triomphe et me moquer du reste. Aux yeux d’un père de famille parisien, je fus coupable d’avoir écrit Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma, un livre de mémoires hollywoodien rédigé en dans un style d’une fadeur caractéristique des récits de commande. Les compliments originels des cinéphiles, en clin d’œil à une actrice décédée depuis un quart de siècle, tournèrent au harcèlement… incompréhensible.

         Pourquoi se serait-on moqué de Gene Tierney ? Elle fut, moins qu’une autre, victime de la presse à sensation ; on ne lui connait quasiment pas de photographies infamantes ou ridicules. Riche, elle aurait le dédain envieux des travailleurs ; gentille et gravement dépressive, elle serait devenu un bouc-émissaire bonne pomme ; dotée d’un jeu, non pas mièvre, mais limité, avec quelques coups d’éclats dans le grave – une scène de crime et une autre d’ivresse la distinguent – elle ne serait pas accordée aux exigences du vedettariat, qui désire aujourd’hui, en lieu et place des bouilles rondes et souriantes, des visages en forme d’épées boudeuses.

         Il reste d’elle une dizaine de très grands films.

         Mais, après ses détracteurs, parler de cinéma, une activité culturelle saine, devint dangereux pour la santé mentale.

         Avec elle, on lança la mode du « on s’fout de toi ». Cette mode a motivé quelques traits d’humour élaborés, et engendré une quantité invraisemblable de névroses pour des personnes ânonnant cette vacherie comme d’autres répètent inlassablement des textes sacrés.

         Je tiens le « on s’fout toi » pour responsable d’une crise exécrable de la société actuelle. Les gens seraient plus durs, plus repliés sur des réflexes communautaires, plus cassants qu’il y a quinze ans ; le quotient intellectuel aurait chuté…. Comment faire confiance à des personnes qui entament une relation, ou accueillent en contrat à durée indéterminée, en disant : « J’me fous de toi » ? La plupart des personnes rabaissées par le harcèlement, soit refusent de l’évoquer, soit y participent, pour s’intégrer dans un jeu dont ils ne désirent plus rester victimes.

         Les psychiatres et la police refusent de tenir compte des types de harcèlement liés à la diffusion d’un gimmick. Si une discrimination n’est pas jugée crédible, ou si elle passe les bornes du rationnel, elle sera appelée surinterprétation, délire systématisé, paranoïa. Le patient en quête de repères, de réconfort, est obligé d’édulcorer son discours, voire de mentir, devant les psychiatres, ceux-ci vivant coupés des phénomènes de foule. Ni la justice ni la médecine ne sont actuellement en mesure de protéger des individus contre la réactivation de la haine populaire ou des cancaneries glacées de la haute société – car les deux existent.      

         Beaucoup s’en prennent spécialement aux célébrités. Ces célébrités travaillent comme les autres. On leur reproche de ne pas se promener avec du cambouis sur le nez. Les gens célèbres dévaliseraient les banques – comme les gens sous allocations – , seraient imperméables au reste de l’humanité et auraient tout eu gratuitement. Un privilège nobiliaire... Cette vision d’ancien régime, au bord des craquelures de la révolution, instaure un droit d’insulte, ou d’envie blessante, vis-à-vis des travailleurs célèbres.

         A trop proférer « on se fout de toi », dans les restaurants, les rues, entre collègues, et même dans les couples, les amuseurs ont fait croître un phénomène de méfiance, de susceptibilité, chez un nombre résistant d’individus qui préfèrent élire ou le silence, ou le dialogue (sans ces cinq mots) ou le sourire, signes d’une révolte intelligente contre l’appel au grégarisme de la haine.

         Ceux qui refusent la raillerie en guise d’approche du voisin sont devenus le bastion héroïque de notre société. Ayant connu deux journées de la haine, je n’ai cessé d’accueillir comme des surprises heureuses les actes de paix, ou d’humour, des gens de la rue.

 

 

                                                                            Marie Pra (2016)

                                                                 

 

 

 

 

 

 

 

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