LES CONTES ET RECITS D'ANNE FRANK : POUR LA BONTE

LES CONTES ET RECITS D’ANNE FRANK : POUR LA BONTÉ.

 

 

 

 

 

         En France, les Contes d’Anne Frank ont paru en 1959 : huit histoires ; en 1982 six inédits sont traduits d’après la version américaine. Blury, l’explorateur, « tout à fait du goût de mes trois auditeurs » (Journal) est en partie réécrite, pour donner un poli à l’ensemble. En Hollande, depuis 1949, se succèdent diverses éditions complètes de la succursale des différents talents d’Anne Frank.

Il existe peu d’articles sur les fictions d’Anne Frank car ce sont des textes de jeune fille sans caractère d’exceptionnalité du point de vue du patrimoine mondial littéraire. Présentés comme un complément au Journal, ses Contes sont écrits sous le signe de l’enfance et destinés à un public d’enfants.

On ne les découvre pas sans étonnement : le choix d’un univers enfantin conventionnel, très éloigné de la vie de l’Annexe, fait connaître aux lecteurs curieux, indulgents, des elfes, des anges gardiens, un ourson, des petites filles pauvres, des fleurs, un lutin. Si Le Rêve d’Eva, qui était le conte préféré de la jeune écrivain, pèche par des détours, au point que la traduction en fut abrégée, ces récits, qui n’invoquent que des bons sentiments, évitent, même de justesse, la mièvrerie : car Anne Frank possède une jeunesse, une exigence morale, et même un goût de la morale, un style clair et droit comme une équerre, qui font de ses histoires une chanson qu’on pousse jusqu’au bout. Dans La Petite marchande de fleurs, magnifique parabole sur la condition des pauvres écrasés de travail et de marche, Anne Frank nous dit que le rendez-vous de leur bonheur est réglé, sous un coin du ciel, un quart d’heure par jour, entre la nature et la solitude. Cette condition humaine fut, à travers les siècles et les sociétés, si répandue qu’à notre enseigne, nous n’y pensons plus.

Cet univers dit aussi que la sensibilité et l’effort paient, que le bonheur existe, et que la bonté est nécessaire aux hommes. Que les bébés sont absolument immaculés. Que faire le bien demeure, en l’homme, une pulsion naturelle, et que donner est un bonheur, pour celui qui reçoit et d’avantage pour celui qui donne (Riek). L’amitié, la volonté de connaître, sont les ressorts qui motivent jeunes, femmes, hommes, vers le dépassement, l’apprentissage. Après cet acquis, le monde troué de bombes rentre dans l’ordre. C’est la beauté qui domine.

« J’avais pour seule compagnie les pissenlits et le trèfle dans l’herbe », note-t-elle dans Angoisse, une nouvelle sur les bombardements qui rappelle, avec moins d’horreurs, une scène d’un roman de la japonaise Aki Shimazaki, sur la fuite d’une enfant loin de Nagasaki dévastée. 

C’est en somme bizarre car, dans son autobiographie, Anne Frank ne semble pas tellement penser aux enfants ; c’est Margot qui désire devenir puéricultrice. Son univers féérique diffère totalement de ses lectures érudites, et du réalisme de ses écrits célèbres. Dans les Contes elle élabore un discours sur l’enfance, à l’enfance, qui en font une somme éducative, naïve et humaniste, sans rien de déroutant.

« J’ai commencé à écrire une histoire, une histoire totalement inventée et j’y ai pris un tel plaisir que les fruits de ma plume sont en train de s’accumuler » (août 1943), au total 40 textes courts, dont 18 fictions, plus un début de roman, vont naître de ce plaisir, abondant, infini, comme quarante perles d’un même coquillage[1]

Anne Frank ne fait pas qu’appel aux conventions du conte ; ainsi La Fuite de Paula témoigne de vraies connaissances sur la guerre, l’histoire, la géopolitique, outre la capacité à projeter ce que la jeune fille sait dans un cadre si réel qu’il semble voir l’adolescente courir les campagnes, les trains et les pays étrangers, en oubliant que l’expérience de sa vie en liberté venait de prendre fin, à l’âge de treize ans. Anne Frank c’est donc une âme qui remue exactement comme si le corps voyageait.  

En somme le Journal d’Anne Frank est un document de maturité, les Contes sont les petites marches d’un écrivain en herbe, qui se faisait : or l’intégrale nous révèle que l’adolescente avait une démarche d’élaboration.

Elle commença par écrire des chapitres sur la vie à l’Annexe, presque toujours insérés dans son autobiographie, ou réécrits sous forme de doublon ; La Puce, un inédit, qui fut peut-être, à l’origine, écrit dans les cahiers perdus du journal, constitue un récit surprenant, incommodant, cru, sur l’hygiène : la dynamique et la chute du texte le sauvent de justesse, mais si adroitement qu’elles situent le talent le plus osé d’Anne Frank dans la veine de la nouvelle, dès juillet 1943.

Cette date marque un premier pic d’écriture, maitrisée au sens où un écrivain l’entend. Depuis le début du journal, il y a eu treize mois de rédaction, au fil de la plume ; le vécu quotidien, le présent de l’adolescente en sont les seules matières. Cette phase permet à la jeune fille d’apprivoiser un rythme, un style, de cerner ses sujets.

Les doublons sur l’Annexe forment une étape intermédiaire : le texte est le même, seuls les chapeaux et introductions sont inventés, le vécu devenant nouvelles ; les paragraphes sont disposés différemment, ce qui suppose une autre gestion du rythme, de la narration, à partir d’un contenu identique. Au 14ème mois d’écriture, nait spontanément, sans attache, la première fiction.

De brefs souvenirs de lycée, ou, si l’on veut, rédactions sur le modèle scolaire du « Racontez… », en faisant une pichenette au système scolaire, relancent le processus inventif de l’enfant, forme, non fond. Anne Frank revit ses moments de liberté perdus : les camarades, les enseignants, les plaisanteries… Association vie d’avant, écriture, plaisir : la nostalgie est dynamisme.

Quatre mois encore, puis surgissent des fictions, démonstratives, au fond lumineux, des ébauches de quête initiatiques, un roman qui pêche à trop vouloir de profondeur, des récits sensibles comme les cordes vocales d’un Maupassant enfantin : celui qui ne dit pas le sadisme, l’illogisme du mal, son caractère irréparable, irrévocable, intolérable – et rien du nazisme. « Pourquoi ? » est une question que la jeune fille aime, parce qu’ainsi on pense, on se remet en cause, on avance en faisant le bien. La curiosité est une qualité.

On n’a jamais autant ignoré une civilisation soupçonneuse. D’où le double scandale de la mort d’Anne Frank.

Dans son tout dernier récit, Qui est intéressant ? cette Katherine Mansfield rapide excelle, enfin, à dire que le genre humain est plein d’intérêt, là où des voyageurs de train pourraient ne vivre qu’ennui, attente, cohabitation d’inconnus, importunité, gêne à être ensemble : le véritable quotidien est tissé de surprises, de revirements d’opinion, les présupposés sont partout et ils trompent : Anne Frank, sage comme à quarante ans.

La nouvelle Illusions cinématographiques m’a beaucoup plu ; la jeune fille avait lu assidument des témoignages de jeunes modèles et vedettes, au point d’être parfaitement capable de les intégrer à ses possibilités d’existence – si elle avait pu quitter l’Annexe et vivre avec les Américaines. Cette nouvelle originale est sans préjugé et d’une grande modernité. Le plaisant Pensionnaires ou locataires se lit, de même, comme un emboitement de scénettes dont les décors sont dignes des appartements meublés du cinéma muet, Méliès, Griffith.  

« La grandeur des gens ne réside pas dans leur richesse ou leur pouvoir, mais dans leur caractère et leur bonté ». L’intégrale fait découvrir aux lecteurs d’à présent des textes rhétoriques d’Anne Frank, son travail de recherche sur l’Egypte, ses essais d’éloquence sur des sujets moraux – la pruderie, la générosité, l’auto-éducation, une idée originale qui aurait dû être prise en compte par les spécialistes de l’enfance, de crainte qu’à ne pas comprendre les progrès des jeunes en difficultés, on en vienne à produire des gâchis et des injustices.

On aimerait expliquer le talent d’Anne Frank qui relève d’une précocité originale, liée à l’adolescence. Enfant, elle jetait autour d’elle des regards observateurs, contemplait les gens, s’intéressait à eux, posait énormément de questions. Elle écrivait peu mais c’était comme si elle possédait, déjà, un regard d’écrivain. En cinquième, elle a sept sur dix de moyenne – cependant le contrat littéraire dans lequel elle s’engage, plus tard, la mène loin de l’ornière d’un parcours scolaire et familial ordinaire, bien que favorable. Cet accomplissement a quelque chose de spirituel qu’on ne parvient pas trop à expliquer.

Les qualités de la jeune fille sont rédactionnelles : son style est simple, clair, peut-être parce qu’elle a intégré tôt le potentiel de la littérature de jeunesse néerlandaise, et qu’elle n’a pas derrière elle l’héritage des auteurs français romantiques, dont l’imitation prête à tant de lourdeurs chez beaucoup de jeunes auteurs – de même que les affectations de vulgarité.

Pour une adolescente douée, passionnée et aimant les études, il fallut un an et demi d’écriture quotidienne avant de faire œuvre d’imagination.

Cette distance créative par rapport à l’expérience directe de la vie lui fait devancer un écrivain doué ordinaire d’au moins six ans.

Les écrivains sont souvent « les idiots de la famille », mais le talent d’Anne s’est développé dans la normalité et la régularité, de sorte que ses contes et histoires ont plu, quand elle les lisait, à ses voisins et parents de l’Annexe. Flaubert, qui écrivit à quinze ans Un parfum à sentir ou les Baladins, possédait, à cet âge, un style superbe, savant, sensuel, extrêmement riche ; la forme était géniale ; mais il faiblissait dans la narration et rompait ce défaut de rythme par des dialogues peu marquants. Ses idées étaient sociales et charitables. Anne Frank, également encyclopédique, possède moins de style… mais elle maîtrise déjà la narration. Elle écrit pour sortir de chez elle. Après avoir rédigé une très longue introduction à une interview de Peter, son fiancé de l’Annexe, elle cesse – l’entrevue ne sera jamais écrite – faute de répondant.

                                                                           

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Anne Frank, l’Intégrale, publiée chez Calmann Lévy en octobre 2017, est un chef-d’œuvre de 814 pages.

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Date de dernière mise à jour : 25/02/2018