Les harceleurs de la monoparentalité

LES HARCELEURS DE LA MONOPARENTALITE

 

 

 

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Ouf ! Le harcèlement est terminé. Un épisode de ma vie qui a failli durer près de deux ans, et qui s’est soldé par une hospitalisation.

Tous les risques, toutes les sources de harcèlement ne sont pas connues. De façon générale, tout ce qui met en cause la solidité de la personne, et son appartenance à la norme, est susceptible d’attirer des harceleurs.

Un jour, sur les lieux de mon travail, je ne sais plus à quelle formulation j’ai répondu à une femme :

« Je suis monoparentale depuis toujours » - et c’est là que ma débâcle semble avoir commencé.

J’ai alors été interpellée à mon domicile, le soir et la nuit, par des gens que j’entendais comme s’ils étaient de l’autre côté du mur ou comme si leur voix perlait des trottoirs. C’était sur des liens radiophonés, forme d’ersatz des réseaux sociaux.

« Je connais des orphelins biens, ils ont des enfants », me dit une voix féminine glaciale, qui suggérait que l’information « orphelin » me concernait, mais l’information « bien », non, et que j’entendis dans ma cuisine. Je ressentais l’énergie de cette femme, sa volonté de me blesser et jusqu’au fait qu’elle semblait avoir la tête couverte d’un voile ou d’un foulard.

Depuis les trottoirs, des foules beuglaient mon nom de famille, sans civilité, avec une brutalité inouïe. L’amorce était d’instinct très négative, et ne pouvait amener qu’une répartie très négative. J’étais décrite comme un monstre rigide. Toutes les phrases tournaient autour de la famille. On m’attribua le fait que je voulais empêcher les gens de divorcer – en tous cas, ce fut mis sur mon nom de famille – et de recomposer une famille, ce qui me valut l’insulte d’un jeune homme dans la rue. J’aurais même dû plaider pour les beaux-pères au détriment des pères, cruauté mentale, moi qui n’en avais pas !

Beaucoup de harceleurs, insensibles à tout ce qui ne relevait pas des questions familiales, et insensibles également à d’autres formes de communication que l’oral, étaient favorables à « la monoparentalité à tout prix ». Quand celle-ci, par exemple, devient un choix ou un avantage, ce qui relève d’avantage du discours de magazine que de la réalité quotidienne. La conséquence de cette vue de l’esprit est d’élire un « mauvais enfant » : si ce dernier « se porte mal », si la situation monoparentale ne lui convient pas ou laisse des séquelles, alors la configuration monoparentale étant mise hors de cause, car idéalisée, c’est bien l’enfant lui-même qui devient responsable. Et j’avais toute la responsabilité de mon propre pessimisme.

 

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J’ai appris que ce harcèlement existait également en quartier gay et lesbien. Ce ne sont que des rumeurs, mais elles sont plausibles. Le motif des harceleurs est l’ingratitude dont des enfants témoigneraient vis-à-vis de la deuxième mère, laissée de côté. Dans ce cas, on les taraude toute la nuit. Le rôle du père, quant à lui, n’est jamais soulevé.

Il semble qu’il y ait, chez les enfants élevés par des gays et des lesbiennes, une véritable autonomie, y compris dans la représentation du mariage et de la parentalité. Des gens bien-pensants aimaient à les dépeindre comme des militants de leurs parents, comme il existe des enfants de communistes. Il est primordial de respecter cette autonomie d’autant plus qu’il y a une volonté de l’agresser. Le résultat n’est pas nécessairement ce à quoi l’on s’attendait.

 

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Dans quelques semaines, le gouvernement fera très probablement passer une loi sur la PMA pour toutes, qui est une catastrophe. J’étais récemment à une soirée de la République en Marche, le parti de cette législation. L’organisatrice, avec le sourire, demanda rapidement à la conférencière, professeure au lycée Montaigne de Paris :

« La PMA ?

-Je serais pour », répondit la conférencière avec le même sourire mondain ; ce qui signifiait : je voudrais être pour, mais j’ai des doutes.

Il y a le monde du jour, qui débat, qui émet des opinions, qui fait des lois, il y a le monde de la nuit. Vivre l’absence du père depuis sa naissance ou ses premières années, c’est vivre cela dans le monde nocturne, celui du silence, de l’habitude prise, du manque, de la gêne, de la timidité, de la blessure. En parler avec le sourire comme le font les membres de la République en Marche, sans doute dans une volonté de détendre le fléau, accentue les contrastes entre la nuit et le jour.

Emmanuel Macron envisage de faire suivre les enfants qui seront nés de ce type de PMA, sans doute est-ce une prise de conscience méritoire, mais à quoi sert un suivi s’il est impossible de retrouver son père à l’âge adulte ? Il manque déjà dans les années constitutives. Dans mes antécédents familiaux – excepté ma personne, donc – mon grand-père de la branche paternelle ayant abandonné très tôt le domicile conjugal, il a laissé deux enfants, dont l’un souffrant de troubles psychiatriques. J’ai donc interprété cela comme une situation ayant une chance sur deux de générer des troubles graves.

Division par deux des apports affectifs, de la transmission, des liens sociaux et du patrimoine, tel est bien ce qu’encourent les enfants nés de ces femmes seules, comme s’ils étaient punis dès le départ.

En conclusion, la situation de monoparentalité, quoiqu’on dise et quoique veuille faire la loi, reste bien un monde intérieur inconnu. Deux ans de harcèlement sur les réseaux « asociaux », pour reprendre l’expression du philosophe Michel Onfray, m’ont suffi ; ils me laissent même à penser que, dans l’inconscient de ceux qui s’en mêlent, il y a sous la table la notion d’enfants fachos ou d’enfants ratés.

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 22/09/2019