LES VISAGES D'ALBERT COHEN

   

LES VISAGES D’ALBERT COHEN

 

 

 

L’énorme défilé d’insultes et d’hostilités qui m’ont été adressées, dans les transports et au centre-ville, et qui a accompagné la rédaction de cet article, m’ont obligée à le terminer.

 

 

 

Albert Cohen est un auteur tragique et il n’existe plus en langue française d’écrivain qui fasse pleurer à ce point. Parce qu’il a connu l’injustice absolue, non pas « du monde » ou du divin, mais de l’homme, de l’être humain, de l’humanité et autres voisins, c’est avec une documentation de faits concrets, innombrables, qu’il écrit ses romans, dont la fiction de Belle du seigneur, ce constat sur les années mille-neuf cent trente.

 

« Il s’arrêta pour voir des visages en état de douceur », c’est ce que fait son héros, Solal, devant une vitrine où sont exposées des photographies, et, est-il ajouté, « sans la méchanceté de tous les jours », ce qui montre à quel point l’œil de l’écrivain était devenu coutumier des regards de cruauté, ceux de sa société.

 

La sensibilité d’Albert Cohen est celle d’un personnage sous très haute dépression. Son héros, ancien riche, et d’une grande séduction, est victime d’antisémitisme – insultes dans les lieux publics, réflexions délibérément vexantes, isolement social, hostilités ordinaires et continuelles, chômage, avilissement en couple, suicide enfin. La bonté humaine, lorsqu’elle se manifeste un peu, lui fait oublier sa blessure autant qu’une phase de rémission, après les coups. Le personnage vit de réactions instantanées, vibrantes, répétitives, exacerbées. C’est aussi un poète qui souffre.

 

Or le romancier a beaucoup d’humour. Dans son livre le plus drôle, Mangeclous, il y a une scène étonnante de rire sur la mort – un enterrement au Brésil – sans rien de cynique, d’où l’incongruité, et le bienfait que ressent le lecteur en découvrant cet humour de la catastrophe, soleil unique sous la masse des cumulus.    

 

"Le plus grand représentant de l'humour judéo-espagnol est, à nos yeux, le romancier Albert Cohen", écrivent des spécialistes de l'humour juif. Si la famille de son héros, les Valeureux, sont des Juifs du soleil, excessifs et extravertis, pittoresquement méditerranéens, leurs attributs semblent inspirés de l'humour ashkénaze, bien qu'il ne soit pas évident d'imposer au rire des frontières précises. La tradition séfarade met en scène des personnages comme le grand naïf Ch'ha ; cependant les figures les plus répandues de l'humour juif relèvent du folklore yiddish, et on n’identifie pas ces Valeureux sans y faire référence.

 

Le trait le plus caractéristique des Juifs est, selon Albert Cohen, la naïveté. Le personnage de Mangeclous se fait mousser devant les habitants de l’ile de Céphalonie avec un seul dollar, renommé « écu », ce qui suppose pour eux une fortune colossale. La façon dont les membres du ghetto céphalonien se laissent duper à tout propos les apparente à la figure du shlemil, « toujours loser », selon le mot du poète Dobyznski. Ce shlemil est un être naïf, un client trop crédule, croyant tout. Un adage yiddish affirme que : « Quand un shlemil tombe sur le dos, il se casse le nez ».

 

Cet humour, qui fait des Juifs des champi à défauts, conscients de leur petitesse sous l’œil affectueux de Dieu, d’où le froissement que provoque un rire « antisémite », car il est de la mouche de divin, et profane et le père et les enfants – cet humour se manifeste sous forme d'anecdotes proches de la plaisanterie orale, comme cet épisode où Mangeclous décide de fonder une compagnie financière "dotée d'un coffre-fort acheté à crédit, si lourd et intransportable qu'il dut, aidé de ses filles, construire la banque autour du coffre."

Ce registre d'histoire, où la relation entre fin et moyen est inversée, se retrouve fréquemment dans l'humour juif. Ainsi l’anecdote sur le village de Chelm, lieu imaginaire réputé pour ses habitants simples d'esprit :

 

Un touriste de passage à Chelm exprimait son étonnement que la gare de la ville se trouve à deux kilomètres de toute habitation.

-C'est que, lui répondit-on, on a pensé que ce serait mieux qu'elle soit près des trains.

 

Il peut y avoir indisponibilité à cet humour ; ce n’est pas l’humour attendu ; le rire de qui le reçoit comme lecteur est rarement ouvert, massif ; la plaisanterie provoque un sourire, un petit déclic en soi.

 

Naïfs, malchanceux sans aigreur, rêveurs impénitents, mendiants, tapeurs d’argent, marieurs, baratineurs ; voici donc les êtres simples qu’un écrivain a connus, et qui furent le diable d’une époque.

 

 

Les milieux aisés de l’époque, observés par Albert Cohen, étaient très portés à l'antisémitisme ; l'œuvre romanesque foisonne de dialogues entre personnes distinguées, aristocrates ou petits bourgeois ; le rejet des Juifs, s'il ne s'intègre pas à une idéologie ouvertement raciste, fait partie d’une vision réactionnaire de la société, politiquement très à droite, jetant pêle-mêle l'anathème sur les pauvres, les étrangers, les divorcées ou les communistes. L'antisémitisme s'y nourrit de méchanceté gratuite, de paresse intellectuelle et de médiocrité plutôt que de haine. « Je vous dirai que je suis constipée C'est la faute aux Juifs » ; cette sortie d’une dame montre ce qu’il était possible d’ouïr en public.

 

La coloration politique est : "plutôt Hitler que Blum."

 

Ces médisances cumulées mènent à la découverte du bouc émissaire, non comme consigne religieuse, mais comme habitude de pensée : je me débarrasse sur la tête d’un inconnu, d’un innocent, d’un vulnérable, de ce que je n’aime pas, de ce que je crains d’assumer en moi, voire de mes défauts que je ne reconnais pas. Ce qu’il en advient aujourd’hui : j’agresse en premier geste, au lieu de tolérer ou d’accueillir ; je rejette un physique, je suis l’extrême-droite, j’agis en diable, mais l’extrême-droite, ou le diable, c’est évidemment cet autre-là.

 

Les femmes mondaines vues et revues par le romancier savourent "le plaisir d'une mise hors la société, plaisir accru par le sentiment d'être des impeccables, reçues et recevant. (...) On s'aime de haïr ensemble." Par opposition aux Juifs, groupe ou individu, elles se reconnaissent comme un ensemble de qualités.

 

Dans Belle du Seigneur, les milieux aisés ont tendance à se durcir afin de maintenir leurs privilèges. Le snobisme s'érige au détriment des pauvres, des étrangers, des déclassés. Il y a un réflexe social qui n’est plus la civilisation, mais qui relève de regroupements, où la prévenance, la politesse, la réserve, sont oubliées, où la culture devient suspecte car elle dépasse les clichés, les scies dont tous ces parleurs ont besoin pour éterniser leurs conversations.

 

Là c’est un parloir mondain. Chez les pauvres, on est au café. Témoin cette scène de comptoir où deux ouvriers, l’un napoléonien fervent, l’autre trop pacifiste pour pareille admiration, comparent Hitler et Napoléon. Ils finissent, soudain, par accuser les Juifs de vouloir la deuxième guerre mondiale. La patronne s'exclame : "Les Youpins, faut les foutre tous dehors !" Cette scène semble avoir été banale à l’époque, donc cautionnée par le climat moral et intellectuel d’où la guerre est sortie.

Ce type d’homme haineux, selon l’écrivain, est un "pauvre offenseur, un innocent méchant, toujours innocent, un malheureux chargé de chromosomes malchanceux, un irresponsable résultat." Albert Cohen écrit ses romans avec une idée : que cet antisémite tombe sur lui, le découvre, le lise, le comprenne, s’identifie peut-être, et l’aime peut-être.

 

         L’écrivain de Belle du Seigneur était très conscient de ce climat-là, si loin « des visages en état de douceur », tout comme aujourd’hui en Allemagne l’essayiste Carolin Emcke dans son livre Contre la haine : plaidoyer pour l’impur.

Pour Solal et les siens, il ne fut pas dit : « discrimination ». La discrimination n’est jamais appelée ainsi à l’instant où on l’inflige ; si elle n’est jamais nommée, elle reste ce que le groupe de fautifs ou le peuple en dit : c’est la norme, c’est mérité. D’où l’utilisation martelée à l’excès de ce mot dans le vocabulaire en France, pays devenu incapable de retenir les exactions commises dans la vie de tous les jours – une somme d’aberrations et d’incivilités.

 

Face à cet homme, contemporain, qui aime à saigner autrui, qui a la sensibilité d’Albert Cohen ? Des personnes discriminées.

 

Solal vit.

 

Discriminé n’est pas toujours minoritaire, et est minoritaire ce qui concerne peu de monde, un échantillon réduit de la population.

 

Et minorité n’est pas lobby. Les lobbies sont unanimement perçus comme oppressants. Ils suscitent des discours tout faits, des présupposés, des jugements d’emblée : « tous pareils à partir d’un signe distinctif » ; cet angle d’approche ne permet aucun accès à l’individualité minoritaire. Tout humour est interdit quand l’homme songe aux lobbies, ces inquisiteurs. Le risque d’hostilité est latent, sous l’écorce.

 

Mais il y a des sourires de cruauté, des regards d’une satisfaction triomphante, inouïe, quand les hommes pensent que le lobby – ce chouchou – va enfin être attaqué, bravé, ouvert au grand jour. Il y a un sourire d’extrême-droite qui tombe, revient très vite, dans le peuple.

 

Le ressenti du bouc-émissaire est celui d’une blessure – dans laquelle les mots font presque l’effet de coups physiques. Qui a été bouc-émissaire de la foule n’est donc pas traumatisé sur le mode psychologique le plus courant – en France ; mais comme quelqu’un qui a été battu physiquement. La douleur est immense et risque de se traduire par un discours anodin, soumis, simpliste, ou perçu comme agaçant.   

 

Dans Belle du Seigneur, il s’agit de culture juive, et d’antisémitisme, ce qui nous parle différemment aujourd’hui : ce que vit Solal est historiquement situé, daté. Si ce n’est « que juif », nous pourrions postuler qu’un bouc émissaire « d’un autre ordre » est un être différent, ou qu’il réagit autrement ; je postule que ses références sont très différentes, mais que sa sensibilité est la même.

 

C’est dans la recherche d’une réponse positive aux mauvais traitements que le bouc-émissaire fait appel à la culture de sa minorité : la culture, on le voit, n’est pas affaire de bourgeoisie, pour lui ; ce n’est que le versant éclairé du mal qu’il connait, et refuse. Cet homme-là dit, parce qu’il le sait ainsi, que les incultes assumés sont des fascistes.

 

Ceux qui insultent leur proche sur un trottoir, sciemment, estiment que son intériorité ne vaut pas grand-chose – cet autre-là est leur poubelle à clichés.

 

Or le judaïsme aujourd’hui – qu’est-il ? Il reste la religion, ou l’expression, d’un peuple victime d’un génocide – que l’on concurrence, ce qui n’a aucun intérêt. L’identité juive aussi, impressionne : on la sait livresque, compliquée ; or, ce que des hommes aiment ostraciser, c’est une cible qu’ils estiment sans défense, sans ressource, sans culture – un individu bête, à sensations étroites, un idiot délaissé, ou une femme riche, pourvu qu’elle n’ait pas vraiment de sous, ou une jeune enseignante seule qui n’a jamais aimé l’extrême-droite, mais qui en est bien sûr l’incarnation ; et toutes ces différences qu’on situe mal. En deux-mille cinq cents pages, Albert Cohen reste et demeure le romancier de cet être agressé, rejeté, lynché, celui d’en ce moment.

 

                                                                                               (Marie Pra, 2017)