Pierre Poupon, dans les vignes

PIERRE POUPON, DANS LES VIGNES

 

 

 

 

 

Pierre Poupon, comme l’indique son éditeur, est « un orfèvre de l’écriture ». Il écrit dans une langue faite d’or et de terre, de bois et de saveurs, de senteurs et de givre, de lumière et de vignes.

Dégustateur professionnel de vins, autodidacte, il a appris à sentir et à transmettre ses sensations ; ses recherches se conjuguent avec ce que la littérature française possède de plus estimé : le bon goût. Le goût classique, solide, le goût des enracinés. Homme conservateur, comme Montaigne à qui il ressemble un peu, de la campagne et des bibliothèques débordantes, il vivait à Meursault, un village près de Beaune, au milieu des vignes, avec sa femme Claude, dont il devait devenir veuf.

« Il est bon que la vie soit longue », écrivit le peintre Chi Pai Shih. C’est à la maturité que Pierre Poupon, né en 1917, dédia ses plus grands livres, dont les quatre volumes de son journal, dit aussi Carnet d’un Bourguignon. « Regarder une pelouse, une fleur, un arbre, un nuage, un oiseau, cela ne vaut-il pas mieux que de se repaître des malheurs du monde ? », y note-t-il d’un seul pinceau. Quatre publications s’ensuivirent, étalées dans le temps : Vignes et jours (1963), La Saveur des jours (1985), Les Fruits de l’automne (1994), Le Bouquet des vendanges (2007).

Dans sa prose, on fait bonne moisson et bonne chère. Il dédit des pages au Taureau de François Pompon, consacre des chapitres aux ceps des vignes, des méditations au vin. Il se plait à la peinture des paysages, au miroitement des saisons. Du prunus, il écrit : « La fleur de l’arbre prend le même ton que la fleur du vin : un rose naturel, inimitable de finesse, de fraicheur et de légèreté ».

Il convoque les écrivains, et les étudie :

« Il y a deux sortes de lecture : la lente et la rapide. Je ne veux pas parler de cette technique de la lecture que l’on conseille maintenant aux hommes pressés, mais du « tempo » que l’auteur lui-même impose à son texte. »

Il développe également des entrées aux artistes, commente l’Evangile, s’offre des plaisirs de bibliophile : « Je relis ligne à ligne, goutte à goutte, L’art d’écrire en vingt leçons d’Antoine Albalat. J’en possède la treizième édition publiée en 1907 chez Armand Colin. » Plus loin, il médite : « Certes, on n’apprend pas à écrire en lisant des manuels, il faut aussi être doué pour sentir, ressentir, voir et réfléchir. » Il évoque avec intérêt ses petits-enfants, se plaint que les grands-mères soient remplacées par des robots et que le bon français se perde. Il brosse des pages passionnantes sur son ami sculpteur Michel Lucotte, relis Pline Le Jeune, parle de journaux intimes d’auteurs rares, de gens qui ont traduit Virgile, de poètes vignerons, se procure le catalogue d’exposition d’un peintre de nature morte au XVIIème siècle, file les étymologies : « Je ne suis pas exilé dans une île ». Manieurs de mots, il aime trousser de solides haikus – comme il le révèle dans un petit ouvrage bien tourné, La Magie du style. C’est un être qui a la passion absolue des livres :

« J’aime la littérature. Je suis presque fou de littérature. »

« Lyrique et précis, c’est de l’union étroite de ces deux adjectifs que naît mon style. »

« Mes professeurs en écriture ? Colette, pour le style descriptif ; Chardonne, pour l’art de l’ellipse ; Mauriac, pour la connaissance de l’âme ; Gide, pour la culture littéraire. Et tous les quatre pour l’intérêt et le plaisir que j’ai pris à les écouter. »

La langue de Pierre Poupon est savoureuse. Elle peint, elle hume, elle creuse. Elle répand des filets d’odeurs. C’est une langue du terroir qui a passé autour de son cou une écharpe d’académicien. Elle est celle de la plus riche culture. Elle sent le vent frais et la terre retournée.

Bien qu’il ne soit pas un penseur original, ou très profond, Pierre Poupon est un bon styliste, dont la qualité surpasse largement ce que l’on trouve dans les librairies. On est ébahi, à la lecture, par le nombre de pépites que cet écrivain sait mettre en valeur, comme si les œuvres des autres faisaient la sienne. Quand je demandai à son éditeur s’il n’était pas possible de le diffuser d’avantage, le directeur des éditions de l’Armançon fit pragmatiquement :

« Mille exemplaires… Tout le public qui doit connaître Pierre Poupon le connaît actuellement. »

Comme il aurait dit : « Ses livres sont casés ! »

A vingt ans, séduit par cette plume enchantée, je lui téléphonai :

« Allo, vous êtes bien Pierre Poupon, l’auteur des Fruits de l’automne ? Je peux vous écrire à cette adresse ?

-Oh ! oui », fit-il, papy ému. Il était atteint de surdité partielle.

Il répondit à mes lettres. Il me reprocha de faire fi du papier et de sa qualité, ce qui révélait une personne propre et puriste, formée à l’ancienne école. Dans l’ensemble, il regorgeait de forces optimistes :

« Merci de votre lettre et de vos documents. Je n’ai aucunement l’intention de vous juger, mais celle de vous encourager. Sachez que je n’ai aucune idée préconçue sur la jeunesse. J’adore mes 11 petits-enfants qui m’apportent beaucoup de choses. Ils sont courageux, travailleurs, rieurs… De quoi me rajeunir. Lorsque je parle du manque de matière de la jeunesse, je veux dire qu’elle manque de ces expériences qui se développent avec les années. (…) Restez-vous-même avec prudence et bon sens, soyez joyeuse, recherchez vos bonheurs, vous avez tout pour réussir. Ne cherchez pas d’abord la gloire, mais votre plaisir. Gardez les pieds sur terre. »

Une de ses lettres m’enjoignit à venir le rencontrer à Meursault. Trop jeune, passant à côté du privilège des vraies rencontres, je me contentai des courriers. Je lui dis que je comptais écrire un article sur lui, un jour – cette heure est donc venue ; et quand j’appris son décès survenu en 2009, ce fut une marée de larmes que je répandis.

« Dans une aube rose, écrivait-il, la silhouette du Mont-Blanc se détache là-bas, à bout d’horizon, en gris souris. On pressent l’approche du printemps. L’air que je hume, allant chercher mon courrier, est encore froid mais s’humanise d’une certaine odeur de sève. A-t-on vraiment franchi la barrière glacée de l’hiver ? Je sais déjà qu’en Provence les amandiers sont enneigés de fleurs. »