Robert Combas et la mythomane

ROBERT COMBAS ET LA MYTHOMANE

 

 

 

 

 

 

Ma peinture préférée de Robert Combas est Pauvre Martin (1992), œuvre de génie quand il est possible de la visualiser tout en écoutant la chanson de Georges Brassens, dont elle s’inspire avec une nouveauté saisissante. C’est une toile dans laquelle on étouffe, comme souvent dans l’œuvre de l’artiste.

Un soir je vais chez une amie, peintre et céramiste de talent. Je tombe sur un tableau, accroché au mur d’une pièce, et dont la couleur, l’expression des formes, l’originalité m’accrochent :

« Mais c’est une œuvre de génie ! dis-je.

-C’est Mario. Il a été proclamé génie, me confirme mon amie.

-On dirait le groupe Cobra, Combas…

-Il est ami de Robert Combas et de tout ce groupe.

-Ah bon il les fréquente ?

-Oui. Avec moi ça n’est jamais passé. Il est très imbu de lui, de toutes façons, Combas.

-Moi, ajoutai-je, je l’ai rencontré l’an dernier, dans une galerie, ça s’est mal passé aussi. »

Nous sortons nous promener. J’ai des anecdotes à raconter, la fleur au cœur, mais celle-ci est encore trop humiliante. J’ai déplu à un peintre hyper-côté, car Combas a une archi-réputation. Dois-je le raconter à mon amie ?

La scène se déroule dans une galerie parisienne, dans un quartier de luxe, où il ne m’arrive que des avanies, comme si c’était porte close. Jusqu’ici nous trouvons matière à rire.

Le vernissage vient de commencer. Je regarde les tableaux du maître Robert Combas et je ne frémis pas d’enthousiasme : beaucoup de couleurs qui bavent sur la toile, pour cette fois. Rien à voir avec le grand art philanthrope de l’exposition de Chamarande, que j’avais vue un an plus tôt. Pour Paris bâclerait-on ? Je me pose la question, et m’en tiens à la réserve, quand un petit homme aux cheveux gris passe à trois mètres et me salue :

« Bonjour, Desproges !

-Bonjour ! »

C’est Robert Combas, qui me rencontre pour la première fois et m’a fait l’immense honneur de me reconnaître.

Le monde se resserre, le catalogue d’exposition part comme un stock de petits pains et le champagne passe de lèvres en lèvres. Les photographes entourent flatteusement Robert Combas. J’aperçois une femme en blanc et reconnais la muse de ses tableaux, sa femme, Geneviève. Je m’approche d’elle et la perturbe visiblement par une question :

« Vous êtes le modèle principal de votre mari, éprouve-t-on de la jalousie quand un autre modèle est élu ?

-Oui, cela arrive », fait-elle étrangement.

Elle me fait penser à un saule pleureur, dont les branches s’abattent sous le poids de l’interlocuteur. Je semble avoir froissé son intimité. C’est peut-être de la modestie, ou le désir de bien faire. Une question de plus et elle pourrait grimacer.

Une cohue fait la queue pour obtenir les dédicaces de Robert Combas. Et si j’essayais de lui parler ? Je me place à la suite mais déjà il détourne spécialement les yeux quand j’approche.

« Monsieur Combas, j’ai une anecdote à vous raconter ! » dis-je en joignant coquettement mes mains.

Je commence à disserter.

« Ah non ! se défend-t-il âprement. Je n’ai rien dit à ce sujet.

-Ah, rugit un immense photographe, c’est peut-être intéressant ce qu’elle dit… Vous avez dit quelque chose, Robert Combas… ou bien c’est une mythomane ! »

Le mot me glace. Je sens qu’une vitre est fracturée. Robert Combas boude. Il s’est détourné de moi et refuse de me regarder dans les yeux. Au lieu de me faire songer à un artiste, à un être brillant dans les mondanités, il me fait penser à mes collègues administratifs, de mauvaise foi et étroits dès qu’on les reprend sur une parole.

Je n’insiste plus et pars reprendre une coupe de champagne. Quelle déception ! Je sens qu’à trop trainer avec désinvolture devant les toiles, qu’à trop débusquer le comportement lâche de Combas je vais faire un scandale idiot. Alors soudain, je fais œuvre d’humilité et me présente devant le peintre ainsi :

« Monsieur Combas, Desproges est désolée de vous avoir déplu. Aurevoir ! », et, sans attendre la moindre répartie, je quitte la galerie.

Non, je ne le dirai pas à mon amie. Pas ce soir. Je ne suis pas encore prête. Je me sens solidaire d’elle par un autre bout. Mario, le peintre de génie, était son compagnon.

« Mais il ne me répond plus, dit-elle, c’est fini. »

Et il me semble que dans ce monde de peintres vendus, vendables, majoritaires, placés, nous ne sommes que des petites, le caillou dans l’huître. Peut-être aussi parce que nous sommes des femmes…

A Chamarande, Robert Combas s’était distingué par une sculpture dont j’ai perdu le nom. Des branches de bois folles, élancées, sortaient du cou d’un homme. C’était comme une tête explosée, fragmentée en lanières. Il me sembla que ce corps métamorphosé en lambeaux durs représentait l’indicible, l’incroyable souffrance de l’homme à qui même la bouche est ôtée. Une sorte de métaphore de la folie. Jamais une sculpture n’avait autant exprimé de douleurs… Dans le parc tout autour où le soleil parlait aux brindilles, ce fut jour de thérapie. Bien que toujours partie d’un désir contraire, je me souhaite de meilleures rencontres avec les œuvres qu’avec les hommes.

 

Date de dernière mise à jour : 12/02/2020