SAPHO, CHANTEUSE

SAPHO, CHANTEUSE

 

 

                Mon copain de Cherbourg adore les disques. Il a rencontré la chanteuse Sapho il y a deux décennies, à la Bastille ; on sait qu’il y a toujours foule quand les places parisiennes sont sur vibreur. Il me parle d’elle comme si elle souvenait de lui. Il la connait – et quand on connait son propre souvenir – c’est un arbre frais. Il évoque son concert au Bataclan d’il y a vingt-cinq ans ! Sapho porte une voix grave, mélodramatique, puissante, une croisière orientale, rien de la petite chanson à la mode, poétisée, trébuchante et énergique.

            Dur de l’avouer, mais Sapho n’était pour moi que l’aveu honteux d’une gauche gauloise, aux références simplistes et malhabiles ; il y a plus de quinze ans, une amie enseignante que j’avais invitée à boire le thé dans mon studio m’en avait parlée avec extase :

            « Tu te rends compte, elle chante dans les pays arabes, elle a chanté chez les Palestiniens alors qu’elle est juive ! Elle est juive et elle est pour la paix ! »

            Ce genre d’éblouissements met les juifs ordinaires si mal à l’aise, les déconcerte à un point tel que je n’en parlai jamais plus.

            « Elle n’est pas là ? »

            Annoncée au Salon du Livre de Paris, elle manque au stand qui la présente.

« Elle est en retard, reconnait son amie, une vieille femme à la coupe au bol grise, qui connait des anecdotes sur les contrats d’édition pour les chercheurs qui seront dans cinquante ans, sur ce stand à deux chaises dont les tréteaux ne retiennent l’attention de  personne.

-Bon… Nous revenons dans une heure ».

Coup de fil à Sapho. Dur, la chanteuse qui a fait taper en concert des pieds arabes, empli les salles du Moyen-Orient, rassemblé, comme au guichet d’une filière amoureuse, de grandes places urbaines  en France, se range au Salon du Livre pour recevoir un couple, en femme obligeante, de qualité, contrariée par un embouteillage.

Le stand présente une collection de ses textes reliés et décorés à la main, pour des kermesses, comme ces œuvres médiocres des poètes autoédités qui ameutent, autour d’eux, des dizaines d’habitués, dans les cafés, les caves et les théâtres, quand la voix porte ces textes au niveau artistique. Il semble que Sapho soit comme ces chansonniers faits maison, que les côtoyer, leur ressembler, ne la dérange aucunement.

Nous revenons, une heure plus tard.

            J’ai le panier plein d’écrivains. Mon ami est passionné de vinyles, lui seul connait la musique.

            Sapho ne parait pas son âge et elle porte un chapeau noir. Ses cheveux sombres sont longs, frisotés, partiellement relevés. Sa peau d’un brun clair relève l’ourlet d’un sourire aisé, encore silencieux ; ses cils ont une grâce ; elle a un joli cou, et attend, en mystère ordinaire, que l’autographé se révèle.

Non, elle ne connait, ni ne reconnait, mon copain de Cherbourg ! Mais l’écoute avec une sociabilité d’habitude. Il est vêtu comme son plombier.

« Pardon, je ne vous connais pas, une collègue m’a parlée de vous il y a longtemps… Elle disait, de vous, du bien », c’est tout ce que j’avouai du souvenir honteux.

 - Elle serait bien lesbienne », dit-elle de moi, avec un air détendu, souriant, et  une aristocratie, d’allure, d’éducation, qui imprègne toute sa façon d’être.

Nous parlons de la poétesse Sapho, la grecque, elle me répond qu’elle ne croit pas à cette chute en haut d’une falaise et banalise son propre surnom en relatant qu’il s’agit, à l’origine, d’une plaisanterie étudiante, de première ou deuxième année, qui est restée.

« Si ce n’est pas indiscret, puis-je vous demander vos origines ?

-Marocaines. 

-Et ce chapeau, c’est une imitation ! murmure sa copine à propos du haut velours noir, qui surplombe son visage délié.

-Oui – ou – non », répond au hasard, et peu importe, Sapho, avec un regard dans le vague, et un sourire de bon aloi, qui la fait gentille.

            L’accueil fluide de Sapho, son obligeance à se déplacer, déconcertent. A-t-elle toujours agi ainsi, prête aux apartés, aux coups de mains, aux détours là où on l’attend peu ? Il est fulgurant de constater qu’une carrière internationale n’attire plus que deux, trois personnes. C’est une femme mûre, et cette inquiétude de mode se traduit par un chapeau. Est-ce, derrière la régularité des jaquettes de disques, le signe d’une perte drastique de vitesse ? Sapho d’Orient est pour un public frais, donc d’il y a vingt ans, celui des poètes de la gauche engagée, de la paix judéo-arabe, lyrique, rêveuse, elle aime les femmes, et elle est sympa. Elle semble se dire : je suis chanteuse, et non pas célèbre.

                                                                      

(Marie Pra, Salon du Livre Paris 2017)

Ajouter un commentaire

Date de dernière mise à jour : 11/04/2017