correspondance privée

DEUX LETTRES DE SUZANNE BERNARD

Par Le 20/09/2017

 

 

                   

DEUX LETTRES DE SUZANNE BERNARD

 

 

 

                J’ai reçu deux lettres de Suzanne Bernard.

                Comme en témoigne Le Roman d’Héloïse et Abélard, d’une resplendissante beauté d’écriture, Suzanne Bernard (née en 1932) compte parmi les grands écrivains féminins français.

               Bien que son œuvre ait déjà été traduite, et que ses plaisants romans médiévaux (La Malevie) aient cavalé jusqu’à dix-mille exemplaires, Suzanne Bernard a écrit de nombreux manuscrits refusés et a souffert en tant que précaire des lettres. En France, s’exprime-t-elle, « 40 écrivains vivent bien, une poignée très très bien, de leurs livres. » Elle vend peu, les médias ne l’invitent presque pas, elle connait les vêtements usagés, l’humiliation – le boucher lui donne la plus mauvaise viande quand elle vient acheter un steak : ainsi témoigne Chair à Papier, son récit, unique, sur quinze ans de misère en marge du monde des Gens de Lettres… et qui connut, enfin, le succès !

              Suzanne Bernard aime passionnément la Chine, elle la vit. Ses notations sur les spécificités de l’humour chinois, de la sensiblerie chinoise, d’une poésie dont l’Occident ne veut plus, sur la délation, les filatures menées contre les amants et les intellectuels, mais aussi l’amicale solidarité, dans les métiers de la culture, à l’époque du communisme en Chine, constituent un mélange rare d’empirisme sincère, sentimental, et de parti-pris idéologique.

           

 

Première lettre                     

 

(Machine à écrire, encre noire)

« Merci pour votre lettre que j’ai aimée.

Merci de m’avoir lue comme vous l’avez fait, et merci d’avoir travaillé sur CHAIR A PAPIER avec vos élèves. J’ai été très intéressée par leurs réactions.

Oui, LE REVE CHINOIS reprend des éléments « personnels » sur la Chine, que j’ai développés dans d’autres livres (« Une Etrangère à Pékin », « Nouveau Voyage au Pays d’Autrefois », etc.) d’où, vous l’avez bien senti, un survol de mon expérience… Il est assez difficile, pour un écrivain, quand il s’attache à un thème (en l’occurrence un thème aussi large et important !) de le traiter à travers plusieurs livres, dans des « tonalités » différentes. Mais c’est aussi l’intérêt du travail.

Mon prochain livre, à paraître en novembre, toujours aux Editions Le temps des cerises : une biographie d’une héroïne chinoise, très peu connue en France, Qiu Jin, dont le centenaire de la mort aura lieu en 2007. C’est une grande figure de la période qui précède la révolution de 1911, féministe, poète, révolutionnaire, elle a eu la tête tranchée à 32 ans. Elle signait ses textes : Qiu Jin, la femme chevalier du Lac du Miroir… Je suis sûre que son extraordinaire destin, et ses magnifiques poèmes (jusque-là inédits en français) vous intéresseront. Le livre est bref, comme le fut sa vie, je n’aime pas les gros « pavés » en matière de bio ou de roman…

Continuez à écrire ! Mais, du côté éditions, montrez-vous très prudente. Je me méfie beaucoup des éditeurs qui vous font « reprendre » un manuscrit. Parfois, c’est une façon d’écarter la possibilité d’un contrat… Ou, pire, une manière pour l’auteur de détruire lui-même son travail ! Il ne faut pas accepter de retravailler un texte sans un contrat, et, dans ce cas, celui-ci est très rarement accepté par l’éditeur… il y a souvent beaucoup de perversité chez celui-ci… (je parle de la chose dans LE REVE CHINOIS). »

(au stylo-bille noir, écriture très lisible, rapide, un peu anguleuse)

Encore merci pour votre témoignage. Tenez-moi au courant de vos travaux !

Très amicalement.

(Signature)

Je connais bien la rue Lacroix pour y avoir vécu… il y a quelques décennies !

 

Deuxième lettre

 

(Stylo feutre bleu marine, lettres assez hautes, un peu pointues)

Merci pour tour ce vous me dites et faites pour mes livres et « ma » Qiu Jin. J’aimerais vous écrire plus longtemps. Mais je peine à tenir la plume, car j’ai actuellement de graves ennuis de santé. Voici neuf mois ( !) que je vis recluse (complètement !) avec douleurs, incapacité de me déplacer, etc. J’en parle bien sûr le moins possible (seuls les intimes… !) C’est très dur.

            J’espère pouvoir reprendre une vie normale bientôt !

            Encore merci !

                                    Amitiés,

                                               (signature)

 

                                               Paris le 19 avril 2006.

 

 

En mai 2007, parait Le Passage, il s’agit d’un témoignage spirituel sur les hospitalisations de l’écrivain, atteinte d’un cancer.

En juillet 2007, de très discrètes notations sur le web, et L’Humanité, annoncent le décès de Suzanne Bernard.