AUTOBIOGRAPHIE DE MES CHATS (partie 1)

AUTOBIOGRAPHIE DE MES CHATS (partie 1)

 

 

 

 

 

Je tiens ici à écrire sur les chats que j’ai eus, car tout ce que la Terre compte d’aimable vaut d’être narré.

J’avais onze ans quand deux petites filles frappèrent à la porte de ma maison. Adoptées dans les premières années de leur vie, elles venaient nous apporter un chaton, trouvé dans un hangar, et nous le proposer à l’adoption. Nous nous laissâmes convaincre de prendre la bestiole pour une nuit, afin d’évaluer ensuite si nous la garderions ; or, le chaton, qui était une petite femelle tigrée, nous attendrit tellement, en tirant sur un jouet au bout d’une ficelle, que nous consentîmes à le garder. Ce petit chat possédait de grandes oreilles, « comme s’il allait s’envoler avec », de sorte qu’avec son corps sombre, ma mère eut la bonne idée de l’appeler : Mouche.

Et Mouche fut mon premier chat.

Elle devint une grosse et belle adulte. Les jolis contrastes de sa fourrure révélaient, en dessous de son corps, un grand espace neigeux. Ses yeux étaient de couleur noisette. Quand elle faisait sa toilette, elle retournait ses deux oreilles en même temps. Il lui arrivait de prendre des mines précieuses, gracieuses, pour exprimer les courants de volupté qui la traversaient.

Elle disposait d’une maison, d’un potager et d’une terrasse, dont elle pouvait sans peine franchir les lignes, comme territoire ; nous ne la suivions pas dans ses promenades, il ne lui arrivait rien ; elle était craintive. Je regrette que nous l’ayons forcée à sortir plusieurs fois de chez elle, pour un séjour dans un village perdu des Cévennes, d’où nous la ramenâmes mordue à une patte, et pour des séances chez le vétérinaire qui la mettaient au bord de la crise de nerfs : c’est là où nous lui fîmes des piqures au cou, soi-disant nécessaires pour sa santé, mais qui devaient déclencher, des années plus tard, le cancer des vaccins, une excroissance poussant juste à l’endroit où la cible a été prise.

J’étais jeune et Mouche se prit d’une amitié spéciale pour moi. De même, je l’aimais beaucoup. Malgré quelques sottises au départ, comme rire d’elle et la poursuivre dans la maison, je me mis à la dessiner et à l’associer à toutes sortes d’aventures imaginaires.

En soirée, elle venait souvent s’étendre sur le canapé de la salle à manger. Elle passait aussi le soir dans ma chambre et je finissais toujours par la houspiller parce qu’elle voulait aller et venir, ne parvenant pas à ouvrir la porte par elle-même : aujourd’hui, je regrette ce genre d’emportements. Il eût fallu être un ange tous les soirs et ne jamais lui crier dessus. Mouche avait un miaulement plaintif et il se peut que son cœur sensible ait souffert de mon impatience. Comme j’aimerais la revoir pour ne lui faire vivre que du bon temps !

Cette vie de chatte dura onze ans. Le plus inacceptable en est la fin : l’excroissance sur le cou de Mouche était devenue purulente, et nous jugeâmes, peut-être à tort, que c’était suffisant pour la croire finie. Or Mouche a eu conscience de la mort, et elle ne voulait pas mourir. A son tempérament ordinairement craintif s’ajouta son pressentiment : son euthanasie fut une catastrophe. Elle s’enfuit, fut prise en embuscade, trépigna, se débattit de terreur, me supplia, résista, réagit mal à l’anesthésie – je la revois, les yeux louchant, tirant la langue, moi devant ce spectacle, en larmes, et elle mourut après un combat horrible, dans lequel elle n’avait pas eu toute sa dignité, ce qui est encore plus déchirant. Ce fut une disparition très dure que la sienne, et, aujourd’hui encore, je regrette que tout se soit si mal passé.

Son existence avait été un peu courte mais elle avait fait le printemps avec calme et gentillesse. Elle m’a tout montré des chats, ce qui était faisable et difficile avec eux. Elle est la première de ma série des chattes tigrées, car toutes furent choisies ensuite sur le même modèle.

Quand je revois la vie de mes chats, à présent qu’ils m’ont tous été pris par la mort, il me semble que, tant qu’ils sont en vie, nous sommes là pour les aider à vivre, mais que quand ils s’en vont, c’est pour décorer un autre point du monde de leur sublime présence, remplir une autre mission, et là nous ne sommes plus rien, qu’un dé jeté dans les souvenirs.

 

C'est chouette d'écrire !