A., FILLE DE GOUINES

A., FILLE DE GOUINES

 

 

 

 

 

 

     Adeline l’a dit, s’en prendre à elle est pénal.

Elle précise, simplement : « J’ai deux mères, je suis fille de gouines. » Cela lui parait important.

Elle est célèbre, mais ne vit pas célèbre. C’est la première fille de lesbiennes à s’être fait connaître en France.

 

1.

 

      Elle avait vingt-deux ans, et, dès le lendemain de sa liaison avec un homme extrêmement célèbre, son histoire se répandit dans Paris comme une trainée de poudre. Elle semblait ne rien posséder d’extraordinaire pour la nouvelle génération ; les adolescentes, pourvu que brunes et portant des lunettes, l’imitaient toutes, comme ce qu’il nait de moins original.

Ses idées ne plaisaient pas. En un premier temps, elle fut « celle qui est pour la gay-pride ». Cette rumeur rencontrait un désaveu blasé parmi les jeunes : elle était le duplicata, le suivisme. Puis, on apprit qu’elle était d’extrême-droite. Cela parut du même ressort, et déplut.

« Parler avec Adeline, dit un jour un enfant dans le métro, après m’avoir regardée.

-Non, coupa sa grand-mère, c’est une jeune fille antisémite ».

       En novembre 2016, il y eut Radio France fête le livre. J’allai là.

« On peut la filmer ? demanda un journaliste.

-Si c’est une jolie fille, oui ».

Commença le tournage de l’émission Le Mauvais genre. J’avais cessé de plaire au célèbre petit ami d’Adeline, qui avait coupé tout échange avec moi.

« Je pensais que c’était une moche, dit sobrement un type de l’émission, à mon propos.

L’homme dont ils parlaient était un grand écrivain et j’en étais folle ! Prêtant une oreille aux bavardages, j’appris qu’il venait de révéler sa liaison avec une jeune femme. Elle s’appelait Adeline – et ne leur plaisait pas. Il l’avait prise dans ses bras, en public. Il l’avait enlacée et embrassée. Cela leur paraissait insupportable, parce qu’il m’avait, moi, refusée. François Angelier, le plus indigné, décida de leur coller une note dévalorisante, un « E ». Il parla des érections phénoménales de son collègue.

« Cette fille n’a rien, dit-il. C’est tout lui, c’est vraiment tout lui, poursuivit-il, écœuré par les rumeurs sur ma laideur. Il a des goûts de pédéraste. Même si c’est une fille de lesbiennes, on n’est pas obligés de lancer des louanges si elle n’a rien à dire. »

L’écrivain – ce collègue absent – voulait faire d’elle un mannequin – une fille qui n’a rien à dire, cela ne passait pas, pour une représentation culturelle.

« On les met tous les deux en E », décrétèrent-ils à propos du couple. A la même époque, l’homme célèbre perdit son poste à France Cuture.

En sortant de Radio France, je demandai au guichet le programme des animations :

« Oui, il y a plein de concerts ici, dit le jeune homme. Tu es une tradi, tu dois t’ennuyer dans la vie. »

C’était donc un milieu où les gens collaient des étiquettes, mais celle-là était originale, et avancée d’une façon neutre, ce qui me surprit. – Il existait, dans cette société hors-norme, des gens à qui tout semble familier.

 

2.

 

        La première fois qu’Adeline prit la parole, je l’entendis depuis ma chambre ; des journalistes de l’Express venaient de s’exprimer.

« Eh quoi, tenta Adeline, vous ne vous intéressez pas aux enfants de lesbiennes ? »

Elle faisait l’effet d’une adolescente, consciente d’apporter un témoignage inédit, et fut aussitôt expédiée par les journalistes avec autant d’indignation que si elle avait péroré : « Je veux être une chanteuse ! »

Je la rencontrai au théâtre trois mois plus tard : quelle surprise ! C’était une petite brune, au fin visage d’enfant, aux cheveux longs attachés et tirés à l’arrière, frêle, ravissante avec ses lunettes. Et tout Paris en faisait des tonnes ! Elle n’exprimait aucun désir d’amitié. Comme une petite autiste, pleine de rejets et de possessions instinctives, elle lançait dans ma direction des :

« Mais c’est qui cette fille ? Elle est E ! Pour moi c’est une E ! »

Son débit était enfantin et bizarre jusqu’à sembler drôle.

On demanda un jour au philosophe Michel Onfray :

« Comment est Adeline ?

-Charmante », dit-il. Il révéla aussi : « C’est une petite Freud ».

 

3.

 

           Il était lancé à propos d’Adeline une quantité de réflexions désagréables. On lui reprocha de dévaluer les autres et puis de dire : « E », « e », « euh », de prononcer à tout-va cette voyelle longue, trainante, enfantine, à l’aperture légère, pour notifier, au simple regard, le peu de bien qu’elle pense de qui la croise.

Ce trait de caractère rejetant fut vite à la mode. Le « E » se répandit aussitôt dans tout Paris, puis essaima dans tous les coins de la francophonie ; on prit l’habitude de dire « E » pour jauger et dévaluer un passant, un collègue, une table d’hôte.

L’origine du « E » d’Adeline est dans l’enfance.

Il y a sa mère et il y a Tantine. « Ce sont juste deux femmes dans un lit. Je les aime, je ne suis pas plus attachée que ça. » Elle leur reproche leur sexualité et leur a-vaginisme. Le donneur est belge, Adeline possède deux photographies de lui. Je crois qu’elle n’a pas cherché à le rencontrer.

Une nuit après son hospitalisation, il me fut donné d’échanger avec Adeline.

« Tu devrais lire le E de Perec, dis-je.

-On lui a justement offert, observa une amie. C’est pour la guérir. »

La jeune femme me raconta qu’elle avait fait des démarches pour changer de nom de famille. Elle avait toujours porté celui de sa deuxième mère, Tantine. Elle préférait adopter celui de sa mère, plus joli.

Il était très difficile, alors, de la faire évoquer le père qu’elle n’avait pas. Tout, dans son discours, tournait autour d’un non-nommé. On ne sentait pas de souffrance autour de ce tabou, mais une habitude de contournement, d’évacuation, à tel point que je vis un périphérique se dessiner dans un ciel astral. J’osai :

« Et tu lui en veux parce qu’il ne veut pas te rencontrer ? »

La réponse fut une éviction, comme la déviation d’une barre parallèle.

 

*

 

        Quand elle était enfant, les gens lui demandaient :

« Et le monsieur ?...

-Euh… le monsieur… le monsieur, il est euh… »

C’est ainsi qu’elle parlait et hésitait, cherchait les mots. Père en « E » signifie réduit à une fonction minimale. Car iI semble que les mères d’Adeline aient vécu : « Les hommes étaient trop hauts. »

Je dis, à l’attention de la mère :

« Trop hauts, j’ai de l’empathie pour ça. Mais je n’aurais pas donné naissance à Adeline pour autant. 

-Je vais te dire ce qu’éprouve un enfant lesbien, me dit alors Adeline.

-J’écoute.

-Snif. »

Et sa voix dorée devint garçonne, je crus voir ses longs cheveux d’ombre, rétrécis, coupés à la nuque.

Son estomac prend feu et fait bloc de violence dès qu’elle entend témoigner de l’indulgence pour les homosexuelles. Elle ne leur accorde aucun traitement de faveur. Contre qui analyse et brode sur ces sujets, elle s’emporte :

« Eh toi ! Tu es catho à parler de ces femmes de cette manière-là !

-Mes mères, on a souvent fait remarquer qu’elles avaient l’air de bigotes, dans leur façon de s’habiller. Pour eux, et les jeunes, c’est l’open-attitude. On est en décalage par rapport aux codes. »

 

4.

 

        Adeline a aussi un frère, au débit très brutal, un oncle, et une grand-tante.

L’oncle d’Adeline intervient dans la vie de celle-ci, afin de la remontrer, la pousser aux études. Elle reconnait qu’il s’agit d’une figure d’affection. J’ai admiré qu’elle vive ses relations affectives et sexuelles comme n’importe quelle jeune femme, comme si rien n’avait été entamé au regard des hommes.

 « Le pas de papa, m’a-t-elle dit, un an et demi après l’hôpital, ça ne sert à rien de se confier, d’en parler à quelqu’un. »

Adeline est issue de « la moyenne bourgeoisie ». Sa famille possède une propriété de dix hectares. Pas mal de gens ont parlé de sa liberté de ton, admiré son rentre-dedans, son absence de politesse systémique. Son amant a dit qu’elle était extraordinaire au lit. Pour le philosophe Pierre Vesperini, professeur des textes antiques, il s’agit d’une fille originale, amorale et préchrétienne. Elle est une des idoles de la bourgeoisie.

Elle a tenu des propos extrêmes qui lui ont été reprochés, par un pays avide d’indignation – et de condamnations morales. Il semble cependant que sa relation avec un homme célèbre, plus mûr de trente ans, l’a menée à se développer.

Que fait Adeline dans la vie ?

« Je suis psychiatre. » Et, parce qu’elle a tout construit sur le compliment, et semble avoir été couverte de compliments dès l’enfance, elle précise : « A-psychiatre », c’est-à-dire : très douée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 17/11/2018