"E" OU LA TECHNIQUE DU HARCELEMENT

« E » ou la technique du harcèlement

 

 

 

                                 « Elle ne se montrait pas agressive, déplaisante, ni même raciste – elle était simplement fort surprise. »

 

                                                       (Lauren Bacall)

 

 

 

        Pourquoi certains individus hurlent-ils « E » dans la rue, stigmatisent-ils ainsi une personne sur leur passage, la sifflent-elles dans le dos en expectorant la voyelle, ou interrompent-ils subrepticement une conversation d’un « euh » dépréciatif et non d’hésitation ou d’épuisement ?

        Je me risquai récemment à poser la question à un couple trentenaire qui dinait à la table voisine.

 

        « Savez-vous de quoi on parle lorsqu’il est question, dans la conversation quotidienne, d’un A, d’un B, d’un C ?

         –Je ne vois pas de quoi vous parlez, fit mon premier interlocuteur. Votre question est bizarre.

         –Vous n’avez jamais entendu des gens utiliser ces voyelles et consonnes, en dehors des mots habituels, rythmer leurs phrases ainsi, même d’une façon presque inconsciente ?

–Dans quel dialogue ?

–Vous parlez d’une personne, vous dites qu’elle est C, que votre relation amoureuse a été B… Ca ne vous arrive jamais, ou vous ne l’avez jamais entendu ? »

 

             L’un était un breton, l’autre un parisien originaire de Bretagne, ce qui, tout de même, excentrait et provincialisait le contexte.

 

             Je leur expliquai que j’avais coutume d’entendre énormément de monde glisser A, B, C, D, E, F, dans la conversation ; que ces lettres correspondaient à une floppée de notations dérivées du système anglo-saxon ; A y correspond à l’excellence, F à l’échec.

             C’est ainsi que les usagers de l’alphabet raccourci résument, codifient oralement, la valeur d’un échange verbal, d’une relation humaine, d’une journée de rendement au travail, d’un spectacle, d’une intégration au sein d’un groupe de paroles ; toutes les réputations se confondant, dans un brouhaha de rumeurs, recevoir un A pour la rédaction d’une bonne missive confère plus d’éclat qu’un F à la présidentielle.

 

             « Nous n’en avons jamais entendu parler, répartit l’ami du fond. Cela ne se pratique pas.

–C’est peut-être un langage internet ?

–Non…

 –Je ne mets pas de notes à mes relations amoureuses, assura le premier. 

–Tant mieux, fis-je, c’est rassurant ! ».

 

             Or je subissais des ennuis au travail. Une syndicaliste, à qui je confiai mon dossier, me glissa à l’oreille :

 

             « Tu as pris  E, on se fout de toi. »

 

             Mes ennuis se précisèrent. Sous le E, vous agissez au rabais, sans que les professeurs n’aient à se justifier. On formule ce qui a fait des générations d’aigris, travailleurs peu complimentés, êtres à jamais insatisfaisants, et qui refusent ensuite, par un orgueil tardif, lorsqu’il vient, le compliment. Le E est un verdict qui admet un être humain ontologiquement nul ; le E correspond, non à une phrase, non à une pensée, mais à un point ; début égal fin.

 

             Pourquoi les français n’en parlent-ils pas ? Parce qu’ouvertement, la notation anglo-saxonne leur fait honte. « C’est juste un truc entre nous, pour nous repérer », m’avoua une collègue qui en avait besoin pour une liste d’admissions d’élèves.

 

             Je me retournai lors d’un office synagogal, et découvrit le visage de deux femmes délicates et poivrées qui m’approchèrent en ces mots :

             « Cette façon de dire E… E… E… C’est  pas terrible.

             –Oui, en effet », répliquai-je avec une moue très franche, et je souris, et je les sentis rassurées car pareille façon de huer ce qui se présente à moi comme passable, insuffisant, médiocre, est un des usages en vogue « de la jeunesse », et elle est en horreur pour ceux qui ont été élevés aux scrupules.

 

             Féliciter autrui par une notation positive, A, le guider vers une discipline méliorative, B, le blâmer, le brimer, s’en défaire, E, l’encourager au retrait et à l’observation, D, le maintenir dans la moyenne d’une routine dans laquelle il gagne sa vie, et où on le constate, pince-sans-rire, à la fois efficace et médiocre, C, le caractériser comme un I – un intellectuel – ou un U – une « urine », un être sexuel disons ; ainsi est cet alphabet qui s’immisce, à une allure fulgurante, dans les conversations ordinaires. Il témoigne du dictat qu’exerce le système scolaire sur l’esprit français. Chaque adulte se voulant, désormais, sans diplôme, le professeur des autres. Qui régente notre vie ? Les autres. Plus l’alphabet raccourci s’immisce dans votre vie, plus c’est un signe de harcèlement et d’emprise du jugement d’autrui sur vous.

 

             Lorsqu’une mode de langage s’installe, lorsque de nouveaux systèmes de communication se développent, l’habitude est d’en user, mais de ne pas l’évoquer directement.  

             Les plus habitués à la sociabilité développent entre eux une habitude de réparties, qui les rend moins sensibles à ces changements ; ils peuvent en rire, en jouer. J’expédie une lettre de façon très rapide, et je jouis de voir l’autre y répondre ou pas.  

             Or ceux qui avalent la couleuvre se sentent démunis ; ils constatent qu’on leur parle trop vite, par allusions, dans le dos, ou qu’on hurle : « E ! » sur leur passage ; lorsqu’ils font part de ces situations neuves, ils subissent des verdicts erronés d’amis plus isolés qu’eux, ou de psychiatres : « vous vous imaginez que, c’est dans votre esprit, c’est votre représentation mentale. » Ce déni des bouleversements qui s’installent au sein de la communication ordinaire freine, au final, l’adaptation d’individus, lesquels préfèrent nier à leur tour, ou se replier sur eux-mêmes.

 

             Quant à l’usage du E, pourquoi en parlerait-on ? Il a été déjà tellement difficile de repérer, de décrire, d’admettre la réalité du harcèlement moral et d’en faire une législation. Le E sert à compter les moutons. Les avaleurs de réputations ne se posent pas la question de savoir si un jugement de valeur est fondé ou pas, définitif ou pas, circonstanciel ou pas ; un individu étiqueté E a toutes les chances de partir perdant dans ses relations sentimentales ou de finir déclassé socialement, car on lui fera moins confiance qu’à d’autres, plus estimés. Dictature que personne ne reconnait pour telle – donc vraie dictature : il faut penser ainsi, donc on le fait.

 

       

                                                                 Marie-Eléonore (mai 2017)

       

 

       

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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