J'AI PAUVRETE

 

 

           

Introduction

 

         Chaque fois qu'il m'est donné de réfléchir seule dans mon coin, de penser ou d'écrire, j'ai droit à des hostilités ou à des intimidations, déblatérées dans un autre coin du globe, à partir d'un ordinateur ou d'un téléphone.

         La pauvreté est un sujet qui prête à un flot extraordinaire de moqueries. Or, de ma vie, je n'ai jamais été aussi pauvre. Cet article, je le rédige donc sous une pluie d’acides.

 

 

Situations

 

         Cette année, à la caisse d’un magasin de plats surgelés, une femme m’a confiée :

« Ce n’est pas facile de mettre de côté…

–Oui, c’est vrai, m’exclamai-je, on est toujours persuadée qu’on peut, qu’on y arrivera, mais vient la fin du mois et il n’y a plus rien.

–C’est vrai, dit-elle, on vit, mais des réserves pour voyager… »

Elle était pudique, timide, hasardant ces phrases comme quelqu’un qui se demande si elle est la seule, si c’est normal de ne pas s’en sortir mieux ; en ce sens : je pense vivre assez bien au quotidien, mais il m’est impossible d’avoir la sécurité de l’avenir, ou assez d’argent pour partir en voyage, comme les collègues ; personne n’en témoigne.

 

         Les médias estiment que notre pays fonctionne sur le recyclage d’un modèle de surconsommation ordinaire, généralisé[1]. Mettre de côté y est une norme, une routine. Dans les faits, il se peut que ce soit, pour une partie de la population, la fin de la thésaurisation. Ayant des besoins similaires, je ne peux pas vivre avec la même aisance qu’il y a quinze ans. L’argent tombe de mon compte bancaire en bulles de format énorme.

 

         Je n'ai jamais été aussi pauvre.

         En déficit sur mon compte courant, je ne possède aucun argent sur les autres comptes. Si je peux faire des courses, c’est que j’ai le découvert autorisé. Mon salaire ne m’a pas été versé ce mois-ci, mon gestionnaire me prie d’attendre un acompte dans deux semaines. Le peu que j’étais parvenu à mettre de côté, vient de partir en fumée dans le loyer.

         Mon seul avoir est un appartement. Dans quatorze ans, j’aurai remboursé mon crédit immobilier. C’est un remboursement à petites enjambées, mais deux à trois fois moins cher que les locations parisiennes, exorbitantes. Depuis les travaux d'immeuble, décision de ma copropriété, je suis sur la paille. J’ai écrit à mon syndic que je n’en pouvais plus de leurs factures, que sans l’aide financière de ma famille, humiliante pour une adulte, je serais à la rue. Deux années de congés maladie et de mise en disponibilité, subies, malgré les allocations, ont achevé mes économies. Il y a des mois d’impôts qui sont devenus des mois d’éraflures, septembre, octobre, novembre... on y mange, mais la pauvreté fait que je me suis sentie bien, dans un manteau bleu à dix euros, la peur au ventre de me retrouver sans rien le lendemain, tortillée d’angoisse devant mon relevé de compte, sans projet honorable, ne sortant plus que dans des paysages de tôles, de clapiers, de fer, de nuages gris, de prolétaires, d'Arabes, regardant les clochards et ma copine prostituée comme des alter ego de rue, ce qui est d’un regard faux, souffrant la brutalité des rapports sociaux, la platitude des échanges, les malentendus, les silences, la solitude.

 

         Parce que mon salaire est en retard de deux semaines, je me découvre le même profil que les ménages surendettés, sauf : ma qualité de propriétaire et ma catégorie socio-professionnelle.

Mon salaire est de 1927 euros net par mois. Enormément gagnent moins… Comment font-ils ? En attendant que la chance me laisse enfin placer des économies, par répit, je ne peux ni entreprendre des travaux, ni recourir aux soins médicaux coûteux – je n’ai jamais remplacé ma seule dent tombée – ni partir à l’étranger. J’ai changé de frigo au bout de douze ans. Aucune dépense d'ampleur ne m'est permise.

 Heureusement, j’ai des loisirs. Une partie importante de mon budget de consommation leur est réservée, car c’est ce qui permet d’avoir une joie de vivre. Les rencontres en dépendent, et donc, toute une partie de l’évolution personnelle.

 

 

Idées

 

Les ouvriers sont dégueulés par une partie de la classe dominante – dans leur petit monde, ils sont lepénistes. C’est nier les qualités, les solutions d’un pays, là, pour le coup, progressiste, qui a rendu la Culture accessible à tout le monde : possibilités de savoirs, d’évasion, d’échanges, de divertissements pascaliens, tout cela est encore permis à l’âme des petits.  

Dans le tempérament ouvrier, la culture fait partie des loisirs. Notamment l’histoire de France, le cinéma et les voyages. Le nombre de fois où, adulte, j’ai été rabrouée pour avoir ri d’une référence fine, donne un exemple de mon acculturation.

Culture égal plaisir, donc, c’est la logique du travail.

 

L’argument de nombreuses personnes arrivés au bout du rouleau, en fin de mois, concerne la concurrence entre les Français de souche et les immigrés, dans le système redistributif ou les places à l’emploi. C’est un discours banal dont je ressens, avec fatigue, l’étroitesse. Les individus pauvres sont tous égaux. Même besoins, même peurs du lendemain, même angoisse de ne pas subvenir à soi-même ou à sa famille, même hurlements retenus face aux refus. Il est faux de dire qu’ils peuvent se contenter d’assouvir de petits besoins. Moi il me faut – aux autres, peu ? Vous êtes pauvres comme moi, dit le discours concurrentiel, je vous en veux qu’on prononce le premier segment de phrase ; mais j’ai le droit de dire que je suis pauvre comme vous. Quand les individus sont remis à égalité, les rapports humains se définissent avec une agressivité moindre.

 

 

Vie chez soi

 

On ignore de quelles fantaisies sont faites les vies sans argent.

Ma chatte m'a dit :

–Je suis populaire.

         Pas pour signifier qu'elle était célèbre, mais qu'elle avait mûrement réfléchi aux bruits d'étages et de rues et qu'elle préférait la population ; aux riches dures, le popu.

         Un samedi matin, j'avais ouvert les fenêtres de ma chambre et l'on entendait causer des Bourguignons. Mon animal se taisait, les oreilles en triangles veloutés ; dressée, elle observait les mots, ses yeux, jarres de chatte, étaient ronds et lisses, dépourvus d'expression, qu'un petit contentement ; elle saisit, en un rien de temps, qu’il était question de ma région native et que j’étais le sujet de plaisanteries des Bourguignons ; prestement, elle sortit sa langue et sévit :

–Va pour Bourcouillons.

         Je poussai une exclamation de surprise. Quand elle ne fait rien, étalée en canapé sur la table, écoutant un air de Radio Classique, les yeux tirés de plaisir, je la prends contre moi et lui dis :

–Tu radotes des nuages !

         Puis je dormis épuisée, anormalement – quand je fus réveillée par des voisins qui parlaient, encore ; d'aucuns, insupportablement intrusifs, s'arrogent d'épier mes gestes et de lire dans les pensées, les rêves, les désirs sexuels de leurs destinataires hors-murs.

         –Quelle pensée te traverse ? dis-je à ma chatte, qui sautait sur le parquet. Tu as quelque idée dans ta tête ?

         Cette imitation d'eux lui déplut, et elle, qui sait articuler le français, me répondit en syllabes distinctes :

         –Miaou !

         Opaquement. Pour que nul ne joue à cela avec elle !

Je me remis, nerveusement, à placer de l’argent en vue de ses soins. 

 

 

Antécédents

 

          Comme je souffris, les premières années d’enfance, de graves problèmes, qui devaient se répercuter en cycles sur ma vie d’adulte, ma mère, seule, décida de placer de l’argent de côté, pour moi, sur des comptes, avec un seul but : ma sécurité. Sécuritaire, sédentaire, sous pareils auspices redébuta ma vie. Quand j’eus de l’argent, je sus que c’était pour l’achat d’un appartement. Sans héritage de la famille, sans aide versée, sans injection de capital, qui peut mener facilement sa vie ? Les fortunes sans antécédents me semblent extrêmement rares. Petit salaire, problème de santé, petit salaire, arrêt de travail, convocation médicale, reprise, longs transports, problème de santé, allocations, changement de poste, ma vie professionnelle avance au pas de fourmi, volontaire, poussive comme une série de toux. Il y a en tout cela un déterminisme, que j’ose, à trente-neuf ans, appeler déterminisme social. Toute lésion affective peut faire basculer du côté de la pauvreté ; c’est ce que les lois du travail appellent désormais « le handicap invisible », une discrimination qui ne signifie pas « brimade, rejet », mais se mesure par des difficultés consubstantielles à mener aisément un parcours de vie avantageux, même si l’individu est intelligent, expérimenté, affectueux, artiste, etc. ; cela se répercute sur ses salaires.

 « Achète moins de livres, me conseille un ami, au café.

- Non, lui dis-je. Et cette fois, je défends mon idéal, parce que je n’ai pas.

- Tu dois mettre vraiment de côté pour, dans un premier temps, réparer tes canalisations.

- Mais j’en ai pour huit-cents euros ! Je n’entreprendrai rien de tel avant d’avoir mis un mois de salaire de côté ! Je pleure pour huit-cents euros, désormais ! Si je fais cela sans économie, après je suis à zéro de nouveau !

-Oui, dit-il, mais cette restriction participera à tes économies.

- Pas tant que cela. J’en ai besoin pour vivre, humainement. Lire c’est comme les vêtements… J’ai avancé dans la vie grâce aux livres. Je m’accorde pour eux une part du budget. Avoir un logement, se maintenir au travail… C’est bien, mais ce n’est pas suffisant. J’ai subi des personnes qui ont tout misé sur cela, et qui ne se sont pas développés.

- S’ils ne se sont pas développés, ils devraient se remettre en cause…

- Non, ils vivent bien. Mais on a le droit de les contester comme modèles. De vouloir autre chose. Rester dans une petite vie étroite, fonctionnaire souffreteux, propriétaire agrippé, et ne rien créer en dehors, se dire qu’on n’a pas le droit de placer son argent dans un projet de vie, tant nous sommes à rassurer, tant il nous faut la sécurité, je ne veux pas. »

Mon interlocuteur a eu une enfance dure. Des coups de cutters à l’école. Des maladies génétiques. Les parents se séparent, il a onze ans. Il traine un an à la rue, sans médicament. Son père le retrouve, végétatif, sur le rebord d’une route.

« Je n’ai pas les moyens de mettre deux-cents euros de côté chaque mois, me dit-il.

-Tu peux combien ?

- Cinquante euros. Je peux changer mon chauffe-eau.

-Tu as donc un peu sur tes comptes ?

-Non, j’ai tout vidé. Ça, je l’ai dans une cassette. »

Il est fonctionnaire de catégorie C, je sais quel sourire ce n’est pas : les fonctionnaires de catégorie B et C sont à l’avant-garde de tout ce qui va mal.  

         « Tout est fait, dit-il, pour que les gens comme toi et moi ne s’en sortent pas.

-Je ne pense pas, je ne suis pas comme toi, on m’a laissé des chances : une revalorisation de mon poste, donc de mon salaire, bientôt, mais ça a été long, dur, combien de rapports, combien de convocations !

-Tu ne peux pas t’en tirer financièrement. 

-Et pourquoi ne puis-je pas m’en tirer financièrement ? Parce qu’il y a quelque chose d’invisible, une valeur invisible qui fait que l’argent s’évapore massivement, eh bien, me vint-il soudain à l’esprit, c’est l’euro. Les produits que nous achetons dans la vie quotidienne sont devenus considérablement plus chers avec cette monnaie. On ne peut pas comptabiliser ce que l’on perd. »

Acheter une bouteille avec le prix d’un camion, et ne pas s’en rendre compte.

 

 

Final

 

Nous nous promenions au bord d’un étang, à Cesson. Le vert des arbres était d'une santé irréelle ; vif, presque fluorescent. Les végétaux marquaient le chemin avec des bras et des petits doigts sertis de fleurs blanches éclatantes comme des ombrelles de coton.

         La maquette du ciel était d'un bleu de voiliers. L'air chaud tremblait à peine. D’étranges maisons groupées en enclos étaient là, couvertes de tuiles noires, pareilles à des plaques goudronnées.

« Ce n’est pas très joli, m’emportai-je, pourquoi sont-elles noires comme ça ? C'est une tradition locale ?

–On a mis ça partout car c'est ce qu'il y a de moins cher.

–C'est donc une décision de la mairie... »

C’est dans ces enclos qu’il avait grandi.

 

Et si la monnaie redevenait le franc ? lus-je, quelques jours plus tard, dans Les Echos. Ce franc aurait la valeur approximative, en tous cas effective, d'un euro. Ce serait donc la même chose, avec les accords et les liens européens en moins – car, comme en témoigne la revue, l'euro est, avant tout, un outil d'entreprises et d'échanges internationaux ; afin qu'il soit impossible de sortir mentalement de l'euro, il fallait que le franc lui soit désormais égal.

 

                                     

                                                                                     FIN

                                                                                     (Marie Pra)

 

 

 

 

 

 

[1] Sciences Humaines, n°304, juin 2018, p 42-45. La frénésie d’achats des Français, qui reporte le divertissement au lendemain, le remplace par un autre divertissement, masque évidemment, comme une toxicomanie légère, le vide existentiel des consommateurs. Cette analyse entraine une forme de mépris, chez le lecteur, pour cette France des acheteurs.

 

 

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Date de dernière mise à jour : 06/06/2018