ENFANTS MERES CELIBATAIRES : "Je ne suis pas une statistique".

JE NE SUIS PAS UNE STATISTIQUE

 

 

                                                                                              « Ils ne souffrent pas »

                                                                                   (Micro-trottoir, individu femme)

                                                                                   « C’est bon pour eux »

                                                                                   (Elisabeth Roudinesco)

 

 

            J’ai grandi en HLM d’un à onze ans. Quand j’y reviens, je retrouve les bâtiments, mais peu les gens. J’adore les bâtiments, les bus, les pelouses, les allées, les écoles, mais j’ignore si je peux encore comprendre les habitants. Ils aiment qu’on dise « je suis née là », sinon vous produisez l’effet d’une touriste. Ceux qui s’y frottent sont comme des Algériens découvrant que leur visiteur blond est Kabyle.

            Là croissent professions ouvrières, métiers d’aides à la santé, petite et plus, rarement, grande classe moyenne – grande, quand on part acheter une maison un peu ailleurs ; croit alors un risque de jalousie vis-à-vis de ceux qui se parisianisent, voire des cas de maltraitance. Il y a, là, un orgueil de classe, de la modestie, démentiel.

            Quelques artistes visuels y naissent. On les aime beaucoup. « J’ai envie d’aller voir cette expo » n’est pas une phrase rare.

            Les écrivains n’y naissent pas. La lecture y est une pratique modérée.

            Plus de diplômes techniques, de baccalauréats, d’ambitions de bonnes SEGPA que de grandes écoles. La plupart des discussions intellectuelles sont politiques, avec beaucoup de clichés. On ne connait pas les politiques « en vrai », donc on clichète.

            Je me souviens de silences à tables répétés durant mon adolescence. C’était la seule façon de ne pas se crier dessus. Le compagnon de ma mère s’était installé. L’apprécier a mis vingt ans. Quand je reviens, il se tait, nous parlons en silence, et les discussions vocales tournent autour du linge sale, du ménage, de la nourriture.

            Ce qu’offre ma mère est manuel, ce qu’elle dit est manuel. Ce sont des gestes de linge et de table, éventuellement des cadeaux. Elle n’a jamais eu de séduction intellectuelle.

            Le seul hic – ce fut son omnipotence.

            Lorsqu’elle formulait un rejet, un jugement contre moi, quand elle me condamnait – pour cela elle avait l’air d’une catholique – sans défense, démunie d’autres regards je me sentais « condamnée » dans l’absolu. Sa voix était celle de tout le monde, de l’omniscience. Je risquais, si elle le disait, l’exclusion de la société entière. Je pleurais jusqu’au désir de suicide, et retournais cette violence verbale, parfois inouïe, contre moi. Le psychisme de l’enfant doit se protéger, se construire rapidement afin de ne pas accepter la part de manipulation qui peut entrer dans ce type de discours. Depuis Simone de Beauvoir, la majorité des intellectuels déteste les mères omnipotentes.

            Les enfants de mère célibataire se retrouvent, alors, dans la situation de ces enfants illégitimes des vieux pensionnats poussiéreux que des vieilles femmes en napperons regardaient d’un œil plus sévère que la norme.

            La mienne débuta avec 8000 francs par mois, environ 1200 euros, et l’allocation de « parent isolé ». Après sa condamnation pour échec à fonder une famille avec un type bien, on lui dit travaille, et elle travailla, et elle ne fut plus qu’une femme bonne au travail. Pour moi il n’y eut aucune pénurie matérielle, pas de privation en jouets ou en nourriture, des vacances, des sorties sportives – et cependant, cette abondance fut mesurée, sans caprice, sans gaspillage ; avec, toujours, des règles de politesse et un goût du bonheur, de la sociabilité, qui nous semblaient aller de soi. C’était une autre époque, on n’avait pas besoin de richesses et on était bien devant la télé. J’étais une enfant si facile à élever, si curieuse, et si aimée des autres, que personne ne songeait à quel point j’allais souffrir.

            Au petit déjeuner, je rendis le témoignage d’un écœurement qui ne m’a pas quittée. Chaque matin, avant de partir à l’école maternelle, je buvais un bol de chocolat au lait que maman m’avait préparé. J’absorbai ce liquide crémeux avec un dégoût croissant, partant des viscères. Je recrachai le lait sur la table de la cuisine. Maman se mit en colère. J’étais sur le point d’oublier l’incident, bien qu’ayant la larme trop facile, quand elle revint, et me dit : « Je tenais à m’excuser pour tout à l’heure. Je me suis laissée emporter, alors que ce n’était pas ta faute ; tu ne l’as pas fait exprès. » Ce retour sur soi me toucha beaucoup ; il induisait une rectitude morale ; le fait que j’étais un être humain ; c’était me traiter avec respect et confiance. Ce fut, à cinq ans, un exemple de mea culpa, d’honnêteté rétrospective dont je tirai dix années de leçons de savoir-vivre.

            « Lorsqu’il t’arrive des choses qui n’arrivent pas aux autres, qui sortent de la norme, les gens qui ne vivent pas cela, qui n’y connaissent rien, parlent, ils te jugent », fut le seul aveu de gravité auquel consentit ma mère. Le reste des jours – conversations prout-prout, plaisir pris à la vexation de ceux qu’on aime, comme le goût agaçant de gâcher les photographies en se ridiculisant dessus.

            A cinq ans, j’imaginais tous les jours que je rentrais dans une salle de cinéma, que j’assistais à une projection où « un homme », qui voyait tout, et que j’aimais bien, existait. On était devenus quotidiens l’un pour l’autre, mais c’était dans ma tête. L’homme avait environ trente ans et la peau plutôt foncée.

            Je ne prononçai jamais le mot « papa ». C’était un mot imprononçable, comme du lait que l’organisme ne peut ingérer. Des photos dans un album, au bas d’une armoire, et dont je pouvais disposer, n’étaient jamais feuilletées, car c’était y revoir sa propre indifférence, expérimenter du dégoût, peut-être de la colère – or les enfants préfèrent le sucre à l’acide.

            Feuilletant Père inconnu, roman de Patrick Denys, où est abordé à soixante-neuf ans un thème dit-on autobiographique, je fus frappée par la difficulté à y trouver l’absence du père. Il existe un refus de l’écrivain, de l’intellectuel, à être abrupt sur cette question d’absence ; les mots servent de tricot autour de la « faille » qu’explicite le titre. Le discours de Sartre, dans Les Mots, constitue pour l’étudiant qui le reste toute sa vie – un modèle de froideur, de désinvolture heureuse, d’élitisme si véloce que seul l’amour du grand-père écarte les prémisses de l’eugénisme sans homme.

            Il semble qu’il faille utiliser un langage particulier pour articuler en code adulte le code de l’enfant, et qu’il y ait une réalité du psychisme de « père inconnu » dont on parle peu, et dont les personnes concernées ont du mal à parler – parce qu’elle est profondément dérangeante par rapport à ce qu’il est séant d’exprimer dans la conversation ordinaire. Une partie de ce malaise avec les mots tient selon moi aux rapports incestueux que beaucoup d’orphelins entretiennent avec leur mère. Il convient donc de « vivre sans » socialement afin de ne pas indisposer et sa propre vie, et la dynamique sociale ordinaire.

            Dans nombre de conversations, le discours vis-à-vis des enfants sans père est fréquemment moqueur, condescendant, voire d’une violence sidérante. Ceux qu’une éducation sans père blesse, révulse, et pour cause – ils l’ont vécue eux-mêmes – sont traqués avec des griffes baladeuses. On leur refuse l’empathie, on hurle au monstre quand l’enfant en eux se porte en colère. J’ai relevé qu’on blaguait sur leur sort autant que sur les pédés, que la beaufitude se privait difficilement d’eux, et qu’on aimait jouer en vis-à-vis : t’as été victime de viol, je le sais, ou j’en ai reçu la rumeur, je vais faire des blagues sur le viol devant toi et dire froidement ce que j’en pense.

            Il convenait de mettre fin au déni concernant ces situations.

            Mon père, bien que j’eus du mal à joindre les deux mots, qui avait été aimé, intégré dans un projet d’enfantement – peut-être brusqué, ou mis devant le fait – je n’en sais pas plus – finit comme finissent les « géniteurs » : je n’avais rien de valorisant ni d’amusant à raconter sur lui ; tout devint, dès l’âge où j’appris à marcher, silence et honte. « Au Mexique, il a eu des morpions » ou : « C’était juste un alcoolique », m’ont dit celles qui parlaient. Que cela, et l’absence d’affection, de lien physique au quotidien, avec mon père, engendre à la longue une souffrance démentielle, était traité en exagération, en invention, en caprice. Les preuves orales ou les souvenirs, passés au crible d’un diluant sur de la vaisselle sale, faisaient l’objet d’un blocage ou d’une dénégation destinés à reporter la tragédie.

            « Tu n’allais pas bien, je ne sais pas pourquoi, c’est drôle, hein ? »

            Du père, il n’y a aucun recours financier. On sait que ce sont les femmes, uniquement, qui détiennent l’argent, assurent la solidarité familiale. Les femmes sont aussi très présentes dans les services de gestion de paies et les mutuelles. Pour ça, au nom de cet enfant, toutes les femmes en tiennent secrètement rancune aux hommes.

            Quand les autres évoquent naturellement leur père, j’éprouve un grand sentiment d’étrangeté. Pas de souffrance, juste un nuage blanc. Je fais autre chose en écoutant.

            Un manga, Shin Seiki Evangelion, illustre l’attitude qu’on attend d’un enfant sans père[1]. Un des personnages, Asuka, révèle à son voisin de lit qu’elle a été conçue dans une banque de sperme, qu’elle est le choix d’un beau catalogue et que cela lui va, elle n’éprouve rien.

            « Vivre avec ou sans un père, ça m’est égal. »

Elevée dans ce discours, je disais enfant : « Les pères, ça ne sert à rien ». Or, qui « n’éprouve rien » pour sa filiation reproduit un ordre double – celui du prêt-à-penser médiatique, du bricolage intello brodé loin de la psychanalyse conventionnelle et des sermons pour vieux – l’ordre matriarcal aussi. Ce sont de futurs reproducteurs, et d’idées, et de placentas ; des cerveaux soumis ; intellectuellement et émotionnellement, ils promettent peu. Je suis en droit de détester ce reflet qu’on m’a taillée pour que j’aille bien. Quand j’ai vu que je ne pouvais pas vivre sans l’autre sexe, j’ai souffert, car la sensibilité est altérée. Désirer qui est différent ne promet pas une réussite –  révolte, colères violentes, insécurité, abandons, hôpitaux, blocages, étaient le lot tardif de cette enfance.

            Au final, ce qui demeura, fut un grand désir de rectitude. Une maturité tragique ponctuée de crises de croissance. Recherche homme bien. Désire stabilité.[2]

« Apprendre à vivre sans leçon et sans héritage » résume, pour Albert Camus, le destin moral et intellectuel des enfants sans père[3]. Il y a une brèche entre les théories d’écoles et la protestation, presque automatique, mais à peine formulable, de ma mémoire. Quand on grandit avec peu s’élabore l’idée de bien faire, de devoir mériter. Je suis peu redevable à mon milieu social, à mon éducation, de ma façon de parler, de ma culture littéraire, cinématographique ou visuelle. Elle est autodidacte et imprégnée par le cheval de Troie de l’école. Le succès, on ne m’a jamais appris à en parler, ni à y croire. Il est une anomalie amicale qui se joue chez les autres.

            Il me faut ici dire adieu aux femmes qui ne veulent pas de père, et aux hommes qui y consentent ; le rejet court sur ces enfants sans père, car ils restent enfants de père, et on les aurait voulus sans père, c’est-à-dire déchiré en deux sans un cri. Ce qui rend la colère de ces parents insupportables, c’est leur entêtement, leur difficulté à déchirer. Ce sont des lobbies qui en viennent à vomir leurs propres enfants.

                                              

                                                                       Marie-Eléonore

                                                                       Avril 2017.

 

 

[1] Neon Genesis Evangelion, Yoshiyuki Sadamoto, Vol 4, « L’arrivée d’Asuka », Glénat, p 123-132.

[2] Pas la seule. Hélène Darche, Travail d’Etudes et de Recherche Clinique, master I, Psychologie clinique et psychopathologie : « Père disparu : la relation fille unique – mère sans homme », 2006, 71 pages, annexe A 51 (interviews).

Correspondance privée, Appel à témoignages, Femme Actuelle, mars 1997.

[3] Albert Camus, Le Premier homme, « Recherche du père », Folio 1994, p.83.

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Date de dernière mise à jour : 16/04/2017