JEAN-PIERRE DESPROGES, partie I

JEAN-PIERRE DESPROGES

 

PARTIE 1

 

 

 

 

        En 2015, je suis partie à Caen. Il régnait une ambiance atroce dans la gare Saint-Lazare. Les regards posés sur moi étaient extrêmement malveillants et il régnait une ambiance de lynchage. Un passager, un homme jeune prit mon billet et le poinçonna, tout en me dévisageant d’un air froid, empli de reproches. Je portais une robe verte à motif bleus, fluide. Un haut-parleur dans la gare dénonça une femme qui quittait Paris pour commettre un adultère en Normandie.

Les gens me dévisageaient sans arrêt et, si je ne faisais pas la conversation avec eux, si je ne faisais pas preuve d’attention et de gentillesse, ils se montraient rapidement désagréables. Les femmes voulaient retenir l’attention, les hommes expédiaient des réflexions acides. Je n’avais aucune idée de pourquoi c’était comme ça.

La sensation de lynchage, surtout, était affreuse. Dire à quel point les gens ne vous aiment pas, vous rejettent et paraissent cruels, congelés, sous un plafond immense et vide, passe mes désirs d’expression.

A Caen, au moment du départ, tout à coup, une nappe de pluie tomba le long des vitres.

Je venais de vivre un énorme chagrin amoureux et n’avais aucune envie d’être regardée dans cet état, ni de retrouver les mêmes, capables de poser ce regard-là sur moi.

Je me rendis à la boutique de la gare et cherchai une paire de lunettes foncées. Une vendeuse, qui n’avait pas plus de trente ans, s’occupa de moi. Elle était gentille, amicale.

« Celle-là vous va très bien », dit-elle.

Des lunettes de soleil à quinze euros. J’étais méconnaissable en dessous. Je pris place dans le train. J’étais si triste que je me mis à pleurer. Et je pleurai tellement, durant tout le trajet, que tout le wagon en prit connaissance et eut pitié de moi. Ma voisine heurta légèrement mon bras et me dit :

« Pardon.

-Ça va », dis-je, décontenancée. Et je pleurai, et pleurai tant de chagrin amoureux que toute l’hostilité des trains en tomba et qu’il n’y eut pas, au retour à Saint-Lazare, de retour d’offenses.

Les jours qui suivirent, je perdis mon emploi. J’étais partie pour deux ans de chômage – d’invalidité, en fait – et d’humiliations administratives, presque quatre ans de manque d’argent, et une habitude régulière de preuves de très petite estime pour ce que je devenais. Je me séparai de mon compagnon. Agoraphobe, je sortais régulièrement sous les lunettes. Un psychiatre brutal m’en fit le reproche. Le corps soignant aussi paraissait me mépriser un peu.  

Du tout au tout, mon esprit changea. J’écoutai des disques de mon ancien amoureux et j’entendais une kyrielle d’insultes dessus.

« Ils se foutent de sa gueule », commentai-je furieuse.

Ces gens étaient forcément dans mon quartier. Quand cela passait les bornes, je sortais les punir. Je me regardais devant la glace de mon appartement. Je fermais les yeux, puis je les rouvrais. Alors une grande énergie vitale entrait en moi et j’étais tout soudain une autre personne.

Un jour, j’allai à Saint-Ouen, en tenue ordinaire. Tout était gris. Le temps, les cheveux des gens, leurs yeux, les débris sur le trottoir, l’ambiance, les bouches mornes, tout me choqua et me déplut. Je fus raillée dans un parc par deux garçons qui pensaient avoir mon âge. Des femmes passèrent devant un hôpital pédiatrique en riant ostensiblement. Enfin tout me déplut. J’y revins quelques jours plus tard pour me faire respecter.

Les gens étaient médisants et leur respect, extrêmement dur à obtenir. C’était comme de voir le monde à travers une petite cuillère, en tendant le nez. Alors je me mettais dans un long manteau noir, gris foncé, et sous les lunettes. J’enfilai des bottes noires. Je sortais complètement méconnaissable. Et je marchais dans les rues, seule, d’un pas sûr, maître de moi et respectée. Il y avait le silence, le ciel bleu comme une peinture. Je sentais mûrir en moi une grande énergie vitale. Je parcourais plusieurs fois ma rue, le Pôle Emploi. Je commençai à ne plus avoir peur.  La lumière du soleil était inhabituelle ces années-là, le soleil vert.

Cette énergie vitale ressemblait à de la violence. Il me venait souvent à l’esprit des images de lutte et d’armes à feu. Je pensais que ce genre de vie m’aurait été possible, mais j’aurais refusé car je ne voulais pas tuer, ce n’était pas du tout une envie.

Un jour, je découvris que des gens m’avaient vue. Cela m’étonna. « Une dame en manteau de détective fait régner la terreur dans les quartiers. » Ce pouvait être moi. Les gens appelaient cela Jean-Pierre Desproges et je me dis que c’était peut-être moi, mon corps.

A partir de là, tout devint bizarre. Je me mis à prêter attention aux ragots parisiens et à regarder des gens, qui étaient des sosies de célébrités. Je les prenais pour des vrais – et un jour, ils devinrent les vrais. Pour croquer ce que je vivais, je pris l’habitude de faire des dessins, jusqu’à huit par jours. Cette activité, je l’avais abandonnée depuis une décennie. Bien que mes dessins ne fussent pas scannés, donc jamais mis en ligne, ils faisaient l’objet d’immenses rumeurs.  J’entendais vrombir le ciel et des commentaires me tombaient dans l’oreille :

« Ton dessin a déplu aux caissières. Dix-mille sont contre toi. Demain elles font grève. »

Parfois, je sortais seule dans des restaurants comme Chez Clément ou à Saint-Germain. Les serveurs me regardaient avec des yeux exorbités. Ils imaginaient que j’étais venue pour faire un scandale. Je m’imposais crânement. Je venais me changer les idées dans un quartier riche, découvrir sincèrement la gastronomie, je les trouvais tout simplement paranoïaques.

Je revins dans ma famille, avec laquelle j’avais coupé les ponts pendant deux ans. Nous prenions l’apéritif avec nos voisins. Une amie, qui était éditrice chez un grand éditeur parisien, coupa soudain la conversation :

« Jean-Pierre Desproges ? siffla-t-elle comme un serpent d’argent. C’est une dessinatrice qui est haïe par la droite ! »

Quand elle parlait de Jean-Pierre Desproges, ma mère changeait de personnalité. La voix déraillante, elle disait :

« Cette artiste elle est on se fout de toi ! »

Je lui écrivis dans un courrier que c’était moi, que je faisais des dessins de caricatures. Elle y fut indifférente. A Paris, j’étais suivie par un vieux. On l’appelait Jean-Pierre Desproges aussi. Il était alcoolique. Il m’admirait. Il disait que j’étais sa fille. Ou sa femme, les rumeurs changeaient. Nous nous étions tous retrouvés par hasard chez Gibert Joseph, tous ces vieux étaient des hommes de culture, bizarrement, on disait qu’ils étaient majoritairement communistes, qu’une grande partie venait de l’extrême-gauche, un peu de l’extrême-droite. C’était un tas d’hommes misérables et dont on médisait. Le vieux était attachant, un peu bête, il parlait sans arrêt dans mes murs. Un soir, je lui collai un rendez-vous. Quelques jours plus tard, il mourut.

 

Date de dernière mise à jour : 01/03/2019