L'observation (Pour Bourdieu).

L’OBSERVATION

 

 

 

 

 

Cet été, j’ai accompli un service de bénévolat au Restaurant Solidaire de mon quartier. Il s’agissait d’aider à distribuer les plats, à laver les plateaux et à surveiller un peu en salle.

Vint une jeune femme. Comme tout le public venu au restaurant, elle faisait partie de la population urbaine défavorisée. Elle avait avec elle un bébé.

« Je ne veux pas du père », plaisanta-t-elle avec nonchalance en se présentant au buffet. Il va de soi que cela ne me fit pas sourire. Je lui tendis l’assiette et m’abstins de donner suite à la remarque.

« Tiens, là ça ne passe pas », observa-t-elle.

Je restai vingt minutes en retrait avec mes collègues, perdue dans des pensées victimaires d’enfance, puis j’observai la table et, au moment où le service désemplissait, vins dire bonjour à la jeune femme. Attablée en compagnie de jeunes gens, elle était bombardée de commérages et de délations à tel point que j’en fus alertée.

Je lui dis qu’elle pouvait venir au buffet nous parler si elle en éprouvait le besoin. Elle me présenta son tout petit qui avait des yeux vifs, et la tête bouclée. Me regardant, il eut soudain un grand sourire fendu et babilla :

« Papa pa papa ! 

-Ah mais, ce n’est pas moi ! » lui répondis-je.  

L’enfant s’était mis en tête qu’avec moi il allait pouvoir parler de papa. Le sien ne vivait plus sous le même toit, ne l’avait peut-être pas reconnu ou ne s’était jamais présenté à domicile.  Le bébé se tourna vers un vigile, coi dans un coin du réfectoire, le montra du doigt et le traita de papa. L’enfant était en plein gazouillé, comme s’il se fut s’agit d’une poussée de bonheur.

Personne ne l’avait remarqué. Le vigile sollicité, qui entendait peu, se réveilla et me dit :

« Ah bon. »

J’en parlai à la jeune mère : « Le petit a appelé ce vigile papa, je pense qu’il a besoin de s’exprimer à son sujet. »

La remarque qu’elle fit me toucha. J’étais terriblement émue par son expérience et confiai à mes collègues qu’il me serait difficile de tenir dans un travail social. A titre personnel, je regrettai de ne pas avoir été aussi expressive enfant. Il y a des sociétés dans lesquelles le silence est la règle. Il me semble dur de grandir dans l’omission permanente du père depuis le jardin d’enfance, ce qui conduit souvent à l’isolement et à des malentendus jusqu’à l’âge adulte. Ainsi, au travail, avais-je rencontré une tante d’origine étrangère empêtrée dans la situation de son orphelin de neveu ; elle avait ri de libération en m’écoutant dire :

« Eh oui, en effet le papa est mort » ; son rire signalait le nombre d’omission par lequel l’enfant passait. « Car la vie de l’homme, de la femme, de l’enfant, n’est faite que de détails », écrit le philosophe Marcel Conche, qui nous garde de ne vivre que dans les mots[1].

Quant à mon enfance, l’omission venait de moi. Je suis déçue par cette petite fille qui a accepté de construire sa vie sur un refoulement et qui, en somme, dans l’intégration de la famille paternelle et de tous les recours qu’elle offrait, à été tardive. Comme d’autres en bas âge, j’avais connu le centre de protection maternelle et infantile, j’avais intériorisé, pris sur moi puis évacué d’un immense coup sec quantité de souffrances sans doute incompréhensibles pour le monde qui m’entourait.

« Il n’avait jamais pensé à l’homme qui dormait là comme à un être vivant, mais comme à un inconnu qui était passé autrefois sur la terre où il était né[2] », cette phrase de Camus résume bien ce vécu de douée endormie.

La jeune mère, débarrassée des rires gras et des insultes, vint joliment et tranquillement causer avec les travailleurs sociaux. Elle paraissait plus mûre.

« On n’est pas pareil, différent[3] ». Chaque trajet de vie est particulier, parait-il, mais aussi ce qu’on retient peut mener à l’alcool. Je n’ai pas à développer au regard de ma mère, c’était une femme insouciante. Là où des enfants devraient trouver de la délicatesse, de la sensibilité, il y a encore plus de dureté, du plaisir à chercher l’humiliation sur le visage ou des jugements éducatifs ahurissants. Aussi est-il redevenu vexatoire de ne pas avoir grandi dans une famille ordinaire.

Les gens, m’a dit une orpheline de père, souhaitent que l’enfant n’éprouve rien car cela préserve la mère ; ce type de réactions me parait mesquine. Il est invraisemblable que, de nos jours, des gens qui ont, soit des idéaux, soit un vécu, puissent être attaqués pour avoir préféré l’aveu du besoin au silence ; car alors « sa toge est poivrée de colère »[4]. Je n’aime pas que des silences ou des mauvais traitements s’organisent autour du fait concret que le père, ou le compagnon, n’est pas là. Ceux qui subissent ce fait ont donc honte d’eux-mêmes et de leur souffrance, il y a pression du cynisme, et des habitudes, au regard des colis fragiles. Un orphelin est sensible aux causes des petits, à la déforestation, à la poésie, à l’amitié, c’est aussi un être en souffrance précoce, je ne supporte plus de voir cette matière souple lancée dans la fosse aux brutes.

J’espère avoir rédigé un texte aussi vague que possible, afin de laisser à chaque expérience sa liberté. Des conflits éclatent du fait que, sur la famille et les vécus, il y a, comme dans les débats d’opinion idéologique, une intolérance accrue à la différence. On ne devrait pas faire violence à quelqu’un sur ce qu’il est ou sur ce qu’il a subi. Mais il est devenu très fréquent d’être froissé par le simple fait qu’une autre personne n’éprouve pas la même chose que moi. Dans ce cas, en venir à dire :

« J’entends ce que tu as vécu, ce que tu sais du monde, mais je ne peux vraiment pas réagir comme toi » ou : « Je suis incompatible », est vraiment la seule réaction qu’il soit loisible d’adopter face à la différence. C’est en passant ainsi sur l’aveu, s’il en est, des gens différents, tant la faillite de l’observation est fréquente, qu’il est possible de les libérer, au lieu d’organiser leur persécution à domicile[5].

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Marcel Conche, Oisivetés, Journal étrange II, PUF, 2007.

[2] Albert Camus, Le Premier homme, Folio Gallimard, 1994, p 36.

[3] J’emprunte cette expression à un associatif.

[4] Ossip Mandelstam, Les Cahiers de Voronej, les éditions Circé, 1999, p 63. Il s’agit d’un chardonneret.

[5] Guide de prévention des cyberviolences en milieu scolaire, Ministère de l’Education Nationale, délégation à la communication : novembre 2016.

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Date de dernière mise à jour : 10/10/2018