L'OKURIMONO (Amélie Nothomb)

 

L’OKURIMONO

 

 

 

Amélie Nothomb était une femme charmante et très vulnérable. Ma première rencontre avec elle, après vingt ans de lectures sans jamais lui adresser la parole, fut un des cadeaux les plus gentils de mon existence, un moment si gentil qu’on craint de le reproduire, donc de l’abîmer.

On reçoit plein de cadeaux de commerçants. Songeons à ce qu’est le cadeau d’un écrivain.

«  J’ai été très étonnée par vos passages sur le jaune dans Barbe Bleue, lui dis-je. C’est à la fois très technique et pictural, votre maîtrise… Ça fait surdouée  ! Vous avez fait des études personnelles sur les couleurs on dirait.

-Vous pouvez faire une recherche sur les propriétés des couleurs, reprit Amélie, à partir de la couleur primaire jaune, telle qu’elle est proposée dans des exemplaires de tissu… Le jaune a été très exploité dans la peinture. C’est la couleur de l’or, la plus grande du monde. De l’or on a tiré l’argent, qui mène le monde. C’est pour ça qu’on se bat  !  »

J’éclatai de rire et elle de suite. Elle me rappela à elle, me dit «  au revoir  » et m’embrassa comme maternellement.

Elle n’était pas seulement une dame, polie et bourrée de réparties amusantes. Il y avait, dans son rapport à autrui, le contraire d’un avachissement «  au premier regard  » qui fait de chaque individu la victime d’un découpage vestimentaire, sociologique ou de caractère type. Elle répondait à autrui comme une regardeuse répond à une œuvre picturale  ; une âme visuelle qui est un tableau. Cette variété de gammes, cette particularité de mon âme, me fit penser que ce qu’on disait d’Amélie Nothomb - «  elle est spéciale, elle a un genre  » - faisait de ses yeux un ressort publicitaire, quand je constatai la concordance exacte, pour une fois, entre une romancière et une femme. Son regard sur ses personnages, ce regard inné et cette habitude du regard, étaient les mêmes quand elle inventait une histoire que dans la vie. Cela mettait les entretiens à haut niveau vital.

Mais elle était très vulnérable et ne faisait rien sans son équipe éditoriale, sans une bouteille de champagne et sans une boite de chocolats. Cette addiction sévère est le lot de beaucoup d’hypersensibles. Il ne m’eût pas étonné qu’elle fut écorchée au moindre mouvement de railleries dans la voix ou sur le visage d’un interlocuteur avec qui elle tentait de garder des rapports de politesse ou d’intelligence littéraire. Ces qualités demeurent sous-estimées en Occident, et Amélie Nothomb, qui fit un discours haletant sur la cruauté du monde actuel, et les vertus qu’elle prêtait aux contes comme antidote, serait tuée humainement si elle vivait la même vie que moi, parmi les femmes du peuple, qui sont mesquines avec la distinction.

Je lui écrivis. Quelques jours plus tard, je descendis dans un train sous terre et… ma vie n’était pas terrible. Les soirs de métro, qui sont la météo de toute une journée, les bruns d’octobre, les gris de novembre, tout faisait que je mangeais du fer. En attendant le wagon sur ce quai sinistre, empli de résonances malveillantes, je levai le visage et aperçus une femme svelte dont le gros visage capta mon attention.

Car elle avait un gros visage, poupon, avec des traits et comiques et pathétiques, qui la mettaient au-dessus des âges.

Elle portait des lunettes et ses chevaux noirs étaient attachés par-derrière.

Elle compulsait son appareil portable avec un air absorbé, amorphe, sans prêter attention aux alentours.

A l’époque, c’est ce que faisaient les jeunes femmes de Paris pour imiter Adeline, qui portait des lunettes et ne détachait jamais les yeux de son jeu électronique. On la confondait avec n’importe quelle brune à lunettes dans une attitude dite autiste. Connue par rencontres de hasard et ouï-dire, elle n’était alors qu’une «  fille de lesbiennes  », qui avait entamé une liaison avec Michel Onfray  ; elle est aujourd’hui une figure originale et montante du Front National.

Mais, si Amélie Nothomb l’imitait, ce n’était pas par adolescence  ; elle la désapprouvait foncièrement, ainsi que le fait qu’elle fut choisie, promue. (Je crois qu’Amélie Nothomb reste très anti-frontiste et attachée aux artistes. Les artistes doivent inviter les artistes. Leur hypersensibilité a quelque chose de sérieux).

Je l’observai et me dis  : apparemment, elle imite aussi cette fille. Je n’étais pas acide pour un sou. Or, comme son modèle, Amélie était belle et cela se voyait dans la ligne de son corps, mince, fluide, avec de longues jambes en jean de coton gris. Elle avait la cinquantaine digne d’un cygne. Son otakisme de circonstances, son «  cosplay  » me rappelèrent tout ce qu’elle savait, théâtralement, du Japon des jeunes.

De l’autre côté du quai, je lui tendis ma clémentine.

«  Vous êtes drôle  ! criai-je.

-Ça fait surtout pauvre fille  !  » s’exclama Amélie Nothomb.

Des lycéennes en bande passèrent devant elle et rigolèrent  : «  Ah  ! Amélie  !  » Elles ne s’arrêtèrent pas  ; peut-être l’écrivaine était-elle coutumière de ce genre de sorties extravagantes ; elle avait un public de fans rieurs, sans agressivité, la tutoyant au passage comme on le ferait d’un chat persan.

Elle tapota sur sa machine durant un quart d’heure. Son train vint à quai. Quand le wagon l’emporta, je l’entendis crier  :

«  Il faut que j’arrête de me mettre dans des situations pareilles  ! C’est la dernière fois que je fais cela avec cette fille  !  »

Un poète chinois dit  : mieux vaut d’un trait vider sa coupe.

 

 

 

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