LA BRIQUE

LA BRIQUE

 

 

 

 

 

Il y a quinze jours, durant mon hospitalisation, une brique m’est tombée sur la tête.

Trois jeunes adultes, d’une vingtaine d’années, parlaient en petit comité. Passant près des escaliers, je demandai à l’un, sur un ton plaisant, s’il ne m’en voulait plus pour mon usage, daté de l’avant-veille, du mot « islamisme ».

Sur un ton en retrait montrant qu’il n’admettait pas celui de la plaisanterie ou de la conciliation, il répéta :

« Ce que je n’aime pas, c’est le -isme. »

Il avait une barbiche et j’en déduisis qu’il était rempli de foi.

Sa voisine pensait de même. C’était une Noire freluquette, presque maigre. Elle portait des lunettes et venait d’arriver dans le service de psychiatrie.

« Elle veut devenir historienne, elle a bac plus trois, me prévint son ami.

-L’islamisme n’existe pas ! me dit la jeune Noire. C’est un mot inventé par les intellectuels d’extrême-droite, Finkielkraut, Zemmour… 

-J’ai bac plus cinq en français », répondis-je, mais zut ! Pas de dictionnaire ni de smartphone sous la main. J’étais bel et bien ignorante. D’ailleurs, en partie de ce fait, en partie parce que ces jeunes produisaient un effet irritant, la discussion s’emballa très vite, comme dans une querelle de l’écrivain Kamel Daoud[1].

En vérité, j’étais déjà prisonnière de la connotation négative du mot. Une connotation n’est pas une définition, mais elle semble en tenir lieu. Nier un extrémisme sur la branche qu’on occupe permet souvent, soit d’en nier la réalité, soit de déposer le mal sur une série d’autres branches.

« Mais quel mot utilise-t-on pour les tours du Word Trade Center ?

-Là, on dit terroristes, fit le garçon.

-Mais pour islamisme, c’est que vous êtes favorable à l’application de la charia ?

-Non », protesta la Noire d’un ton transparent.

Chacun sait que le suffixe -isme permet, dans la langue française, de rattacher un mot à un système d’opinions, à un courant philosophique ou politique. Faisant une recherche chez moi, après être sortie de l’hôpital, je découvris que la religion musulmane portait le mot d’islamisme depuis longtemps, une occurrence a été trouvée en 1697. L’adjectif « islamiste », quant à lui, semble être apparu sous la plume de Châteaubriand[2]. L’encyclopédie en ligne Wikipédia situe la naissance du mot islamisme au XXème siècle. Ce me semble là confondre usage et apparition du mot. Les occurrences conservées montrent en tous cas que s’opère cette fois une séparation entre la religion, sa foi, sa pratique, et une structure idéologique, étatique, ce que les journalistes appellent le dévoiement politique d’une religion.

« Qu’elle arrête de dire islamiste, s’était écrié papy sur un banc du square où j’allais, pour nous c’est comme de dire Le Pen en France ! »

Cependant, dans la tête de mes trois interlocuteurs, -isme n’était pas tout cela. C’était le nom d’un non-lieu. Je découvris qu’ils étaient indifférents à la réalité.

Je leur parlai d’un régime islamiste, celui de l’Afghanistan. Et je ne me contentai pas que d’évoquer les femmes extrêmement voilées. Il y a dix ans ou plus, j’avais rencontré sur le quai d’une gare un Afghan. Il était parti de son pays depuis six mois et était obligé d’y retourner.

« Vous êtes heureux de revoir votre pays ? avais-je demandé à l’Afghan.

-Non », m’avait-il dit. Cela lui paraissait si évident. Sa voix était celle d’un homme profondément écorché, menacé. Il regrettait tout ce qu’il était arrivé à son pays.

-Mais cet homme, c’était une exception, me rétorqua la jeune Noire. C’est le seul qui a témoigné de cela. C’est le seul dans cette situation.»

Ce fut là que j’explosai. Son discours très distant me fit songer à la passion qu’eut toute une génération pour les bienfaits des dictatures communistes[3]. Qu’une thèse aussi crétine que le bien-être des Afghans puisse servir de support à mémoire me fit peur pour le monde universitaire. Enfin, dans les transports en commun parisiens, ou dans mon quartier, j’avais déjà constaté que l’Islam avait fortement la côte et que toute personne désignée par cette religion était unanimement considérée en tort.

 « Bref, vous êtes islamiste », sortis-je à la jeune femme en prenant l’escalier. Une infirmière émit un signe de désapprobation à mon égard. « Oui, désapprouve », dis-je avant de descendre les marches.

Au réfectoire, je vidai ma colère. Analysant mon ton, il me parut que j’avais été mesquine et cela provenait peut-être de mon manque de connaissances, de notions justes.

Je revins à l’étage. « Mademoiselle, désolée, dis-je à la jeune Noire en passant près d’elle. J’espère que je ne me querellerai plus avec vous. »

 

 

                                                                                                        

 

 

 


[1] Kamel Daoud, Mes indépendances, chroniques 2010-2016, Actes Sud, 2017, « Trois fois rien », p.178-180. Même ayant lu ce pavé, je suis incapable de mener une discussion sur l’islam.

[2] Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, édition juillet 2010, p.1120.

[3] J’étais alors en train de lire le livre de Thèrèse Jerphagnon, C’était hier, souvenirs, Editions de Fallois Paris, 2000, p.97-101 : « Les photos étaient si belles ! Nous en avions déduits que les Moscovites vivaient de façon princière. ».

 

Date de dernière mise à jour : 29/07/2019