LA FRANCE DES DELITS

 

 

 

 

 

Il y a quelques mois, j'étais à mon bureau quand des jeunes filles, qui avaient coutume de relancer Zlata Filipovic, auteure d'un Journal sur la guerre de Bosnie, parvinrent à la faire sortir de son silence.

"Oui, répartit-elle calmement, Anne Frank, c'est moi. Le moi vécu ; la guerre."

Les conditions d'éducation de ma génération étaient souvent celles d'Anne Frank. Les enfants de diverses origines et familles se mêlaient très tôt dans les écoles et il n'était pas d'usage, ni chez moi, ni en classe, d'enseigner des messages stigmatisant les autres ou se moquant des nouveaux venus. Pour les gens différents, on voulait être prévenants. En outre, on me disait de ne pas employer certains mots, par délicatesse.

Aujourd'hui, j'ai cette France-là : les jeunes que je connais sont nombreux à estimer que l'inconnu, l'autre, le nouveau venu dans un cercle, est une personne incapable de vivre les différences qui fondent la population française. Ils fantasment, d'emblée, une personnalité "raciste, fasciste, homophobe" (la trinité des intellectuels), et n'admettent pas comme naturelle l'existence de discours spontanément pacifiés, dans lesquels la dénonciation des gens différents soit absente.

J'ai vu des consommateurs de boisson renâcler à commander un vin blanc ; même le mot "blanc" était racialisé.

Un service public n'est pas jugé assez rapide ou satisfaisant dans un centre d'administration, le demandeur mécontent s'exclame, à propos de l'employée:

"Elle m'a fait FN !"

Il est possible d'apparaître ainsi dans une liste de délations. Souscrivant à voir les rapports ordinaires, et les frustrations, basculer dans des connotations lexicales d'extrême-droite, les poseurs de délits ont nié la nature rousseauiste de l'homme et préféré un pays dont la première référence éthique est : "le Font National" ou "Le Pen", deux des expressions les plus usagées de la langue française, y compris par abus, par diffamation, et, au final, par délit d'inculture massive.

L'homme n'est plus libre d'un examen de pensées – toute la spiritualité (chrétienne) et la culture autobiographique en découlent ; il doit surveiller son vocabulaire, le mal coule en lui ; mais cette surveillance, ce n'est plus lui-même, ce sont les autorités. Le citoyen est-il un mineur à redresser ? La différence lui est présentée comme une chose supérieure dont il n'est pas porteur et qu'il est incapable d'apprécier. Cette facticité dans l'abord d'autrui permet que se multiplient, au travail et à titre privé, les jeux de harcèlement.

"Si on supprimait les délits, m'a dit un homme ce matin, il y aurait une floraison d'Anne Frank".

L'être humain n'était pas si mal ; il le faut en faute. On ne pouvait mieux illustrer la reddition de la France universelle devant les passions belliqueuses.

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Date de dernière mise à jour : 30/05/2018