Le cinéma israélien se met aux pommes

APPLES FROM THE DESERT

                                    Quand le cinéma israélien se met aux pommes

                                                        

 

            « Les pommes du désert » : c’est le titre un long métrage présenté, en partenariat avec France Culture, après plus de vingt jours de grève, dans le cadre du festival du cinéma Israélien.

            Au Cinéma des cinéastes[1], ce film eut son moment de succès – les réalisateurs du festival affirmèrent que le trophée est en course à Haïfa. Pour avoir été présente, je peux affirmer que diffuser des films à contenu culturel n’est pas une sinécure : quatre mois de travail, incertitudes quant aux partenariats, agressivité d’une partie du public, mécontent de la publicité ou du retard pris dans l’organisation. On est sympathique ou on ne l’est pas. Si quelqu’un est hargneux, selon moi, c’est qu’il ne vaut pas un rot de chameau.

            Il serait excessif de dire que « Apples from the desert » est un grand film, une œuvre sublime qui laissera une empreinte définitive dans le domaine intellectuel et esthétique ; la foule exceptée, on y va pour s’instruire et se remettre à jour.

            Le grand cinéma israélien est fait de heurts et de complexités : pour résumer à grands traits, nous dirons qu’il existe, dans ce patrimoine excellent, des films privilégiant une vision extraterritoriale (les relations d’Israël avec ses voisins), et une vision interne (description de la société israélienne).

            Mettons à jour nos exemples : La Fiancée Syrienne dépeignait la situation des druzes ; Vas, vis et deviens (Prix du Public, 2005), illustrait le destin émouvant d’un Falashas – il s’agit des Juifs éthiopiens qui trouvèrent refuge sur la terre d’Israël dans les années quatre-vingts ; Amos Gitaï, optant pour un rythme lent, privilégiait le conflit israélo-arabe avec une empathie prononcée pour les Palestiniens ; dans Les Citronniers, Hiaim Abbas – une grande actrice israélo-arabe, polyglotte, s’improvisait mère courage face à la destruction des arbres par l’armée israélienne ; Au bout du monde à gauche racontait l’histoire d’amitié de deux jeunes israéliennes, l’une issue d’une famille marocaine, installée depuis les années soixante sur les terres arides du désert (les familles juives fraichement venues des pays sépharades ne roulaient pas sur l’or lorsqu’une place leur fut attribuée par l’Etat), et l’autre d’origine indienne, ce qui est plus inattendu. Une jeunesse comme aucune autre, enfin, immergeait les spectateurs dans le monde du service militaire féminin, deux ans obligatoires en Israël ; au-delà des personnages, ce fut l’occasion de montrer le quotidien du pays – habitats, rues, langages, tenues vestimentaires, types « sémitiques », pressions de la hiérarchie.

            « Les pommes du désert » s’inscrit dans la lignée des films qui dépeignent l’intérieur d’Israël ; le thème en est classique : une jeune femme élevée dans un milieu orthodoxe, portant par conséquent, sur ses épaules, une pression insupportable – un père acariâtre, une tentative de suicide à l’eau de javelle, à l’âge de quatorze ans, sur laquelle la famille épilogue du matin au soir, une destinée peu affriolante – le mariage, le repassage et l’accouchement pour tout héritage, dans une maison bondées de livres de prières, découvre, de son propre fait, le milieu des kibboutz. La vie n’y est guère plus facile : cette ravissante créature sourit à ceux qui l’ensevelissent sous les bouderies et les recommandations.

            L’appartement de ses parents, du moins, possédait une âme ; la voici échouant dans une baraque grotesquement décorée, avec un petit ami à tête de trapéziste. La demoiselle déchoit avec un épouvantail tatoué, un colosse abonné aux boites de nuits, un amateur de « musique » techno, faute de goût qui, nous pouvons le supposer, dénote les déviations d’une éducation trop rigide.

            Les moments de mélancolie, dans le film, correspondent aux plans où les personnages sont filmés dans le désert brûlant. Ceux qui invitent à l’euphorie sont les passages musicaux, les gros plans sur le visage souriant de la radieuse jeune femme, les paysages baignés de soleil. Le rire est, enfin, sollicité, suscité par quelques répliques très vives, ou par la séquence filmée dans une synagogue traditionnelle, avec ses barbus satisfaits qui invitent à l’indulgence.

            Le film, du fait de sa gentillesse, a donc un défaut important : il ne tient pas à sa réalisation, extrêmement aboutie, parfois magnifique, mais à sa simplicité excessive. On découvre, ou redécouvre, l’hébreu, et la société israélienne. Des gens, un peu ailleurs dans le monde, prient, font l’amour, vont au bureau, se ridiculisent dans les boites de nuits, ou se cultivent sur le dilemme, un brin manichéen, un brin scolaire, mais toujours actuel, entre la science et la religion. Dieu merci, on n’y verra pas les milliers de morts qui, aux informations, ont fait de ce coin du globe une région des chars.

            Je me méfie des informations : pendant des années, j’ai cru, à cause d’elle, qu’il n’existait pas d’arbres en Afghanistan. Une collègue m’assura du contraire, une amie s’y étant rendue sur place.

            Je suis moi-même allée en Israël, il y a plus de dix ans. Je m’étais, alors, fait copieusement injurier par certains proches, pour des raisons sur lesquelles il est inutile de revenir. Curieusement, je suis partie – avec un ami – au moment de la guerre entre Israël et le Hezbollah : nous n’avions pu, pour cette raison, visiter le nord du pays. Dans les collines reboisées d’Israël, j’ai entendu de mes propres oreilles le fracas et l’explosion de plusieurs missiles. Dire que c’est un vacarme impressionnant, effrayant, serait abuser des euphémismes.

            Pour me rendre à Bethléem, j’ai traversé le Mur séparant Israël des terres palestiniennes ; chaque fois que je suis forcée de rentrer dans une administration où de pauvres types doivent présenter leurs papiers et obéir à la consigne « Ouvrez votre sac, enlevez vos clés, mettez vos affaires sur les tapis roulants », je repense au temps perdu, à la fatigue, à l’usure des travailleurs palestiniens.

            La dichotomie entre plusieurs Israël est-elle réelle ? S’il me fallait choisir entre Jérusalem et Tel Aviv, l’antique et la jeune, les vieilles pierres et l’Art Déco, c’est Jérusalem que j’élirais ; j’en ai gardé plus de souvenirs – les vécus, les civilisations, y sont plus diverses et plus riches.

            ערב טוב (phonétiquement : bokertov) : bonjour.

 

   Le 18 avril 2015 (MP)

 

 

 

[1] Le cinéma des cinéastes, 7 avenue de Clichy, 75017 PARIS