Le fardeau (article Droits de l'Enfant)

LE FARDEAU

 

 

         Les « droits de l’enfant » font écho comme une référence consensuelle, à la limite de la mièvrerie. Dans les faits, il est rare que les spécialistes évoquent ou connaissent les règles internationales censées participer à un débat éthique.

         On écrit de plus en plus sur la souffrance de l’enfant objet, mais, dans la vie quotidienne, celui-ci survit, et se construit, ou se détruit, en assumant le même fardeau de silences et de non-compréhensions radicales que lui promet sa filiation.

         En l’an deux-mille, quand j’assistai, à l’Assemblée Nationale, à une conférence sur la pédophilie, le Ministre de la Justice alors en portefeuille,  eut le courage d’avouer que « beaucoup de personnes lui avaient demandé de ne pas se déplacer ».

         Quand on sait qu’un CD-Rom montrant des viols, parfois des tortures et des meurtres d’enfants se vend à vingt mille euros, on voit tout de suite à quelle clientèle peut s’adresser ce style de confection.

         On apprit là qu’en Belgique, par hasard, des dizaines de gens luttant contre les réseaux pédophiles avaient perdu la vie dans une crise cardiaque, un suicide, ou après une chute malencontreuse dans un ravin.

         Assemblée Nationale, salle Colbert, des murs en demi-cercle, singeant le marbre beige. Des gradins de fauteuils serrés, avec de minuscules tables en haut des dossiers, pour pouvoir placer quelques feuilles. Je partis au bout de deux heures, laminée. Les gens n’ayant jamais discuté avec des responsables d’associations ignorent jusqu’où l’humanité peut brûler les échelons.

         Une femme se lève. Voilà des mois qu’elle se bat pour sortir sa fille des mains d’un père pédophile. Elle parle avec retenue. « Je crois, dit-elle, que toutes les mères équilibrées ont envie d’un père pour leur enfant. La majorité d’entre elles. En enlevant ma fille je n’ai pas voulu la priver de son papa, comme le pensent les juges, je voulais la préserver, et lui, qu’il se soigne, pour être capable de devenir autre chose que le violeur de sa fille. »

         Elle en fut passible pour une peine d’emprisonnement, et le soutien de son père qui s’ouvrit les veines devant le tribunal.

         Quand sortit le roman Rose bonbon, un professeur nous fit remarquer que cette mise en scène crue de la pédophilie attirait chez les étudiants des désapprobations morales systématiques – morales et non viscérales.

« Comment savez-vous que ce n’est pas viscéral ? lui demandai-je.

–             Parce que, lorsque des enfants ont été victimes de violences, en général ils optent pour le silence, et non pour la condamnation en termes morales ou politiques. »

 

         C’est pourquoi j’ai abandonné le militantisme en faveur des droits de l’enfant, et pourquoi je ne serai jamais une femme politique.

 

         On évalue souvent comme idéologues les personnes lancées dans le militantisme ; or, la politique demeure, chez eux, l’expectoration congelée d’une blessure jamais guérie.

 

         Une autre conférence, salle Colbert toujours, fut un marasme. Toutes les personnalités s’étaient désistées. Des rivalités internes, car ces associations luttant pour la même cause ont de sérieuses différences d’approches, de personnalités et de plaies…

 

         Deux femmes s’envoyèrent du poisson pourri, bien que métaphorique, à la figure. L’une, durant la pause, creva comme un orage : « Arrêtez de dire aux mères qu’il faut s’enfuir en Suisse, c’est du mensonge, de l’arnaque ! » Elle accrocha une femme aux cheveux courts, qui prêta une oreille, le teint jaune, à ses vociférations : « Moi, madame, je rends service aux mères, je leur dis qu’il ne faut pas suivre vos conseils, parce que j’y ai été, moi, en Suisse, et après ça, prison, ma fille a été remise entre les mains d’un père pédophile ! »

 

         Une autre femme s’interposa pour la calmer.

         « Bon, rétorqua l’enragée, vos enfants ne sont pas en danger, je suppose ? »

         Et à son interlocutrice de hocher la tête tristement, oh si hélas.

 

         Sans y prêter garde, la plus emportée se retourna et continua à ébranler le couloir de ses cris :

 

         « J’ai fait quatre tentatives de suicide en prison, et vous êtes là, à raconter n’importe quoi ! » Des protestations, des insultes à tout propos, cela traina dans les corridors pendant vingt minutes, sous mes yeux fascinés et terrifiés.

 

         « Vous avez fini, madame, d’injurier les gens ! » s’exclama un homme, d’une voix maussade. « Pédophile ! » rétorqua la femme. Vent de désapprobation. L’organisatrice de la conférence tomba nez à nez sur la morte ; elle la regarda d’un air pénétré de compassion : « Pauvre femme… Toutes les associations disent que vous vous en tireriez mieux si vous saviez vous y prendre plus calmement. »

 

         Rugissement en face. On fut obligé de mettre à la porte cette tragédie vivante.

 

         Les médias évoquaient sans cesse les crimes de pédophilie ; dans les faits, une de mes amies, qui déposa plainte neuf ans et demi après l’acte, se vit recevoir, de la main d’un magistrat, une lettre standard, avec des petites cases froidement cochées justifiant le refus de poursuivre – le délai de prescription étant de dix ans, il suffisait de se tromper sur sa date de naissance.

 

         Une âme sur papier, ça se jette vite ; et nous sommes souvent d’un cynisme épouvantable pour les souffrances que nous ne vivons pas.

 

                                               (Marie-Eléonore Chartier, 2016)

 

 

 

 

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