LES DEGRINGOLADES DE LA DEESSE MERE

LES DEGRINGOLADES DE LA DEESSE MERE

 

 

                            « Où voulez-vous aller, malheureux ? quelle envie de connaître ces maux… » (l’Odyssée d’Homère, chant X)

 

 

     Je ne vois pas trop l’intérêt d’écrire ; ce que j’ai à raconter aurait dû être fait par des journalistes, mais ils doivent, pour cela, s’intéresser au peuple qui n’a que des choses abaissantes à dire, et ne plus tenir compte des lieux communs de lecture sociale auxquels ils semblent être tenus.

      Aussi cela mettra six mois, s’il y a des morts, ou vingt ans, s’il faut attendre une nouvelle génération.

      Il parait peu vraisemblable à l’immense majorité de mes interlocuteurs que, dans la ville où j’habite, les gens se parlent d’appartement en appartement, de sorte que l’intimité ordinaire en est gênée ; j’ai à l’étage en-dessous un copain d’un autre arrondissement ; il m’arrive de parler à un écrivain d’une autre région, et de me quereller avec une banlieue ; il semble que ce soit une question d’opérateur, de listes téléphoniques. La géographie est secouée, le téléphone arabe a pris de l’ampleur.

     Bonne chose, les célibataires sont moins seuls chez eux, ils ont de vrais amis virtuels dans leur lit et il existe, dans de tels rapprochements, de vrais bonheurs d’échange. La solidarité, les éclats de rire peuvent devenir quotidiens, et la culture – lectures de livres, club de journaux, écoute de disques –, y contribue largement, plus que les confidences, plutôt interdites. Cette façon de se parler sera peut-être, un jour, la roue de secours des petits vieux.

     Or, des personnes avec qui aucun rapprochement n’est possible, ni souhaitable, se sont glissées dans ces échanges ; on les appelle des harceleurs : c’est parce que le virtuel ne connait pas la sélection. C’est au nom de ce motif que des inconnus se sont donnés des droits sur d’autres inconnus, et que des associations, des personnes réunies par leur propre vision du monde, ont, tout à coup – au lieu de faire le traditionnel porte-à-porte, envahi la vie quotidienne de gens qui n’avaient jamais eu, auparavant, conscience que de tels modes de raisonnement puissent exister au sein d’un même pays.

     Ainsi, il semble normal à ces intrus que leur éducation soit mon éducation.

   Je regarde un film sur mon ordinateur ; une voix claire de jeune fille m’atterrit sur le visage, comme un grand fil de bave : « T’es christinienne boutinienne chrétienne d’extrême-droite » ; ce genre de propos est répété à mon encontre une centaine de fois dans la journée ;  de sorte qu’il y a des Christine nommées de force – certaines acceptent : c’est qu’elles ont un statut professionnel avantageux ; il y a même des Christins, et au café, un homme s’est présenté à moi en disant : « Je suis le Christ ! » Les journées chrétiennes se multiplient ; je suis violemment interpellée dans ma cuisine : je réponds agressivement ; tout s’achève dans d’immenses crises de colère.

     Le lobby de la procréation est à la source de ces intrusions dans la vie privée. Il ne s’agit pas de conflits de voisinage ordinaires, mais d’une attaque idéologique massive, dans les foyers pénétrés, pris d’assaut, pour des motifs qui appartiennent à la vie de chacun.

     L’affirmation du vital – l’enfantement comme valeur ou projet, s’y affirme pourvu que ce soit dans la douleur causée à l’autre en général.

     Le fond est simple : la maternité est la valeur première et dominante de la société ; de ce droit et de cette emprise, tout découle ; il s’agit de s’inspirer du geste de déconstruction des intellectuels pour « remettre en cause » ; la famille traditionnelle, le père, c’est la sclérose ; la rhétorique se porte bien de gauche, parce que c’est plus efficace, plus élevé en somme, quand le ton des interlocuteurs se révèle autoritaire, voire humiliant, l’optique rigide et traditionnaliste, quoiqu’on dise – tout sur un fond de morale à énorme louche. La stigmatisation des opposants a à redire sur leur caractère : « égocentriques, infantiles, beaufs, d’extrême-droite, pédophiles ». Des voix de l’Islam féminin ou du christianisme qui veut vivre utilisent les arguments « gay-friendly » comme une armada. Les attaquants du monde maternel se veulent supérieurs au moral et absolument légitimés par la pensée française et le gouvernement : ainsi ont-ils l’autorité exponentielle. Qu’est-ce qui les gêne ?

     « Ils viennent chercher leur douleur, me dit une jeune psychiatre.

-Ou alors ils viennent chercher quelqu’un qui leur dise non, tellement on leur a dit, c’est bien, c’est bien, sans jamais les contredire !

- Comment ça, proteste une femme, c’est facile la procréation…

- Oui tu veux pas rallonger ma chaise longue ? » lance une autre.

     Je pense qu’on ne leur a jamais fait sentir à quel point leur point de vue était confortable. (Je veux bien qu’éduquer soit autre chose).

Quelques hommes s’expriment dans ces ligues de femmes ; souvent très insultants, ce sont des adultes œdipiens.

     Il me semble que cela s’accompagne d’une régression sociale et intellectuelle de la femme ; moulinettes à attaques, populacière ou bourgeoise jusqu’au brisant, elle ne respire que par la morale, formate et entame la joie de vivre, et regarde de très haut la femme émancipée, libérée, créatrice, amie des hommes, dont les encyclopédies, les livres, les films, aiment tant à relater l’existence. La culture, ce droit des milieux populaires, cette fierté des démunis comme des héritiers et des bourgeois, pourvu qu’ils s’y reconnaissent ou en soient gratifiés, et qui fut rendue gratuite pour former des gens libres et heureux, la culture est présentée dans ces débats comme une marque d’élite condescendante. C’est cela, le nec-plus-ultra du peuple ?

     « Nous étions pour le mariage pour tous et nous avons été placés sous homophobie », proteste une jeune femme. Des gens au fait des valeurs républicaines depuis l’adolescence sont mis sous tutelle tels des délinquants mineurs. Sachant que beaucoup ne retiennent pas une réponse, répètent une partie de la réponse, ne comprennent pas les liens logiques, n’analysent pas les mots, ne se soucient pas du contexte, ou ne maîtrisent pas le ton ; l’usage du français est devenu difficile.

La liberté, la joie, c’est l’enfance, cela s’infantilise donc ; on a le sentiment de vivre sous un régime colonial.

« On n’aime pas dire colonialisme, dit doucement un monsieur.

-Il y avait des tortures et des morts », précise un autre, d’une voix étouffée.

     Je me rappelle la nuit où des féministes françaises, réunies en forum, avait parlé de leur admiration pour Taslima Nasreen ; l’une d’elle appela l’écrivain. Très haut, il se fit entendre une petite voix dérangée, terrifiée, un geint de femme mûre, couchée sur un lit, et dont chaque réveil semblait une alerte.

     « Nous sommes réacs-liste, nous devons être protégés », nous a dit l’autre jour, comme d’une évidence, un philosophe bien-aimé dont je garde l’anonymat.

Un soir de plus, tombe. Encore une fois, des gens s’insultent. Ils viennent dire sur vous : va te faire foutre ! Grâce à la gentillesse d’un intervenant, j’ai pu me retirer.

     Quelqu’un fait observer que le ton général est dur.

     « C’est comme ça qu’ils se parlent, ils sont ainsi depuis des générations et chaque soir ils s’endorment avec le cœur brisé.

-Ils ont l’habitude.

-Est-ce que ça fait mal, sur le coup ? demande, sérieusement, une inconnue.

-Of… le lendemain, on vit, on se dit que…

-Ça fait très mal sur le coup », répond une voix, nette et profonde, dans la nuit.

Puis des jeunes femmes, pour taire toute agressivité, divaguent :

« Les hommes sont inégaux entre eux.

-La loi se trompe entre eux. »

     Prendre ainsi la plume me parait plus dur pour une femme ; mais aucun intellectuel d’envergure n’a souhaité s’y coller. Il s’agit d’un phénomène de société. Mes amis vont sans doute me presser d’écrire une histoire érotique.

 

 

                                                    Marie-Eléonore Chartier, le 14 octobre 2018.

 

 

                                                            

 

 

 
 

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Date de dernière mise à jour : 14/10/2018