SUR RABELAIS : LAISSEZ-NOUS THELEME

LAISSEZ-NOUS THÉLÈME

 

 

 

 

         Je pense avoir trouvé d'où est venue, chez Rabelais, l'idée de l'abbaye de Thélème.

 

         Dans les manuels scolaires, il s'agit d'un lieu étonnant où des hommes et des femmes vivent et étudient, toute la journée, sans horloge. L'idée qu'il s'agit d'une caste raffinée, qui ne produit rien de salarié, de payant, est abusive : les femmes ont entre dix et quinze ans, les hommes entre douze et dix-huit. Il s'agit d'un collège et lycée gratuit, de haut niveau.

 

         Le Moyen-Age fut long et le regard de Rabelais est peut-être celui d'un homme de la Renaissance sur la vie au Moyen-Age, ou sur son héritage. L'écrivain toujours joyeux et bien dans sa peau fut rebuté par maintes coutumes de son temps. Le monde agité qu'il décrit est le reflet du monde historique ; il y ajoute une dimension merveilleuse, lettrée et critique, en contrepoint à la mainmise de la théologie, conventionnelle et violente.

 

         Dans son abbaye, tout le monde est merveilleusement vêtu. Luxe des parures, couleurs : et s'il s'agissait plus que d'un goût propre à l'écrivain ? La rétine médiévale avait besoin de la couleur. C'est le cas de Rabelais qui conserve, pour le paradis, cette donnée chromatique – comme une réparation permanente d'autre chose, dans le réel. Or, si les habits vils avaient été la majorité ? Le Moyen-Age et son héritage étaient médiocratiques. Sans cela, il n'y aurait pas eu autant d'instincts belliqueux en cette période historique.

 

         Belle parure, douce et colorée : le savoir, l'éducation, la propreté, le luxe, améliorent le bien-être, donc la vie. Le fond + la forme = fond = forme, au final. Il n'y a pas de fausses apparences, la réalité sensible ne dissimule pas, elle conditionne. Pas, dans cette vision, de subtilité platonicienne, d'adhésion chrétienne, ni de dualité entre l'apparence et la disposition de l'âme.

 

         Un homme sanguinaire sévit tout au long du livre, il s'appelle Picrochole. De façon étonnante, ce personnage fou n'est pas traité comme "inhumain" : à la fin du livre, ayant exterminé des milliers d'hommes contre soixante brioches volées, il sombre dans une pauvreté anonyme, son fils de cinq ans sera élevé par d'autres, des hommes éclairés, "liberes". Pas de rejet en fonction des parentés, des origines. Ce Picrochole vit de colères monstrueuses : son hippocampe ne retient qu'un fait, le vol des fouaces, l'amygdale lui envoie des afflux disproportionnés ; c'est le cerveau, inaccessible à la plupart des êtres humains, d'un homme qu'aucune frustration, aucun refus, aucune soumission, ne cabre, depuis des années. Il ne reste qu’un cerveau d'afflux nerveux, sans rien d'autre.

 

         Or il lui est fait plein de propositions, de délicatesses ; ce qui suggère la passivité des esprits "liberes", à l'époque, face aux excès sanguinaires. Etres médiateurs, pacifistes, déjà d'avantage dans les concessions que dans la réplique et la fermeté ; ce qui, en Europe, donna du retard dans l'intervention des conflits et des génocides.

 

         Le dernier chapitre de Gargantua est un poème dans lequel Rabelais a bel et bien prédit l'avenir, les guerres de religion qui éclatèrent trente ans plus tard, et peut-être ce que sera la prison du corps, au XVIIème siècle (le passage, "corps de la machine ronde", est lexicalement ambigu). Ce n'était pas un prophète magique, mais un écrivain prodigieux, rigoureux dans la lecture de son époque, donc des développements futurs.

 

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         Nous entretenons l'idée que les contemporains n'éprouvaient pas le dégoût que la plupart d'entre nous éprouve face à la violence physique.

 

         La chasse à l'homme, les combats armés, les guerres entre fiefs, étant une réalité quotidienne, Rabelais consacre plusieurs chapitres à décrire les découpages de corps, le fait de fouailler les organes – ce qu'illustrent aussi des chansons de geste, bien antérieures.

 

         Un épisode de Gargantua rappelle la fin vomitive d'un poème du XIIème siècle, La Vie de Saint Thomas, le Martyr. Le rédacteur de cette œuvre sur la guerre, où l'on ouvre un crâne pour en faire sortir la cervelle, froidement, est aussi l'auteur d'une enquête sur les moines et sur les faits d'une abbaye de Normandie.

 

         Cette idée d'une impassibilité de l'écrivain face à ce qu'il décrit, le démembrement du corps, semble renforcée par le fait que Rabelais fit des études de médecine et des dissections.

 

         Or c'est de ce découpage systématique, cynique, qu'est venu chez Rabelais le goût du raffinement, comme antidote à une civilisation de faits d'armes. Il connut un haut-le-cœur qui n'est pas celui du chirurgien, mais bel et bien de l'humain qui s'éprouve, lui-même, comme viscère.

 

         Dans Gargantua on retrouve aussi un Moine, et c'est une figure centrale : c'est à lui qu'est dédiée la construction de l'abbaye de Thélème.

 

         Or ce Moine est un dégoûtant. Il tue, ce qui est monnaie courante, mais il fait plus : il saccage, dégrade, avilit le corps de l'homme tué en ouvrant son crâne et en en sortant la cervelle, par goût.

 

         La similarité de ces deux scènes dans deux œuvres littéraires consacrées aux mœurs ecclésiastiques et guerrières suggère que cette pratique était une habitude chez les moines. D'où la haine des théologiens pour l'œuvre de Rabelais, qui prouve que l'écrivain savait à quoi s'en tenir sur les réalités de son clergé.

 

        A la fin du roman Gargantua, le Moine réapparait, et de sa bouche, il sort : "grand chiere !", ce qui est traduit par : "Bon appétit !" C'est une ironie. Le dégoût – à l'estomac – que son acte suscite demeure le mot de la fin ; le final est un clin d'œil à ce qui motive l'œuvre, la dicte en amont.

 

         Le lecteur constate qu'il est fait un traitement indulgent au Moine, sans doute on cède à l'époque. L'abbaye de Thélème lui est offerte : l'écrivain se plie à cette coutume de dot ; il devait être habituel d'offrir, de décerner des privilèges aux hommes de ce métier, quel que soit leur comportement. Sur demande du Moine, Gargantua fait de Thélème une abbaye inverse, « au contraire de toutes autres ». Une poésie explicite : « Compagnons gentils / Sereins et subtils / Sans méchanceté. », c’était acte contraire à la norme, d’où grand succès et interdiction de l’écrivain.

 

         Le bilan humain du Moine, longtemps épargné, est écrit en fin d'ouvrage : esprit extrêmement terre-à-terre, il dénie toute grandeur à ce qui est ; rien n'est âme, rien n'est sentiment : « La machine ronde est la pelote, ces nerfs et boyaux de bestiaux innocents sont les cordes des raquettes ». Il n'existe qu'une matérialité, qui est jeu et amusement. Ce qui implique la violence, et d'être dégoûtant. Car l'âme de l'être vivant n'existe pas, son corps est découplable comme un objet vil.

 

         Proposons que Rabelais ait assisté à une scène similaire. Quand il publie Gargantua, il a cinquante et un ans, il a beaucoup vu. Peut-être assista-t-il à cette coutume d'ouvrir le crâne. Le dégoût, l'envie de vomir que cette scène éventuelle a suscitée a été littérarisée. L'abbaye de Thélème est décodable comme une réponse autobiographique.

        

         Il y a donc choc, traumatisme, écœurement viscéral : à partir de cela, l'écrivain élabore quelque chose de merveilleux, il crée un antidote. C'est le principe de création, de reconstruction qui est fréquent chez les écrivains. Un stimulus négatif, un souvenir insupportable, entrainent le désir de remplacer, de créer une donnée positive, dynamique, joyeuse, une liberté, un retournement du monde. Il y a chez Rabelais un refus du moyen qui n'a pas été de l'amertume. 

 

 

 

 

 

 

Edition : François Rabelais, Gargantua, traduction de Marie-Madeleine Fragonard, 1992, Pocket Classiques.

Date de dernière mise à jour : 09/02/2018