SUR UN TOURNAGE

SUR UN TOURNAGE

 

 

 

 

 

 

C’est près du studio de la plaine Saint-Denis que je fis la connaissance d’un homme qui adorait les plateaux de télévision. Il ne faisait pas les émissions mais y assistait. C’était un homme âgé, petit, marié, et voulant bien des amis.

Je sus ce qui lui arrivait – il vivait une passion sociale. Mais il en parlait avec hésitation, contraint à la réserve, et un peu courbé.

« Je suis allé à cette émission… à celle-là aussi… J’y viens toutes les semaines, depuis des années… Mais, je n’en parle pas trop. »

Il y eut l’envie de voir en vrai : de découvrir le derrière de l’écran, car on vit devant, et les lieux de travail, quand ils ne sont plus sous le hublot, mais étendus, déroulés, dans leur vraie dimension ; désir de rencontrer et d’observer les stars. Les gens à qui il dût confier son enthousiasme ont sans doute fini par faire la fine bouche. Ceux qui restent dans le décor ont échoué, il leur est reproché de n’avoir pas réussi. Ils retiennent donc la joie dont ils sont possesseurs, les informations, les « souvenirs d’une vie » qu’ils portent en eux. Etriers dans le monde des chevaux, on craint pour eux une addiction à la célébrité. Ce sont des consommateurs culturels car la créature intellectuelle y est insérée, définitivement, comme maquette de fond. 

A la grille, on sort les papiers.

« Personne n’aime Cerise, lance un homme.

-Non. Elle a fait trop d’opérations de chirurgie esthétique. »

Il n’y pas grande foule. Je me retourne et j’aperçois, dans le soir qui se teinte de noir, un visage de jeune fille, déconcertant, sous une capuche. Elle me regarde fièrement, profondément, mais reste muette. Son petit ami la pousse dans ma direction, comme un chevalet, puis la retient par les épaules, avec une expression de haine.

Le couple suit la marche du groupe. Je ne me détourne plus. Je déteste ce garçon. Nous traversons un long bâtiment vide.

« C’est fantastique, m’exclamai-je, on dirait une gare ! Il n’y a jamais rien dedans ? »

Une énorme statue bariolée seule, se mit à remplir un bout d’espace. 

« C’est ici, me dit un couple d’assidus, que se tournent toutes les émissions. » Cerise, qui a levé son capuchon, a deux parents V.I.P ; elle est agressée sans arrêt. Un homme mûr, large d’épaules, se détourne vers elle et, de loin, lui décoche, avec une mâchoire qui se décroche de haine :

« Mais t’as rien dans le cerveau si tu n’es que V.I.P ! »

Quand on sait ce genre de mâchoires, toute discussion profonde sur la qualité des hommes devient dure à vivre. Je ne réagis pas. Leurs dents sont ahurissantes - Cerise n’inspire rien d’autre que le silence. Je me contentai de prendre mon repas à ses côtés, nos dos contre la balustrade, au-dessus de la cantine. Elle se montra docile et souriante sur le plateau.

Un groupe d’hommes échangeait des informations fabuleuses, des anecdotes à jamais retenues par quatre couloirs.

« Vous pouvez me redire ? Je n’ai pas entendu.

-J’ai parlé de ça ? Mais non, je ne sais rien. »

Une petite salle est le studio de l’émission. Les gradins sont très serrés, en demi-cercle, couverts de petits coussins. Les premiers assis ne cessent de devoir se lever pour laisser monter les nouveaux venus. On croit que c’est un fruit plein, mais il en monte toujours. C’est bleu et or de lumière, sur le plateau, blanc, surtout bleu, les vitres sont aussi grandes que les plaques d’un aquarium. C’est petit et chaud, on se sent à l’aise instantanément.

Le jeune présentateur, d’une grande élégance, annonce les thématiques de l’émission au chronomètre : une course d’enchainements très rapides. Tout tient en une minute, comme une boule hâtivement pliée tient dans un rectangle !

Le photographe Arthus Bertrand, dont une série couvre les murs d’un tunnel de la gare du nord, commence l’émission. Il parle des femmes, puis s’enflamme :

« Oui, qu’elles élèvent seules !

-Non, coupe le présentateur, c’est la fille de DP qui aime être élevée seule. Nous on a Marie-Eléonore, elle ne veut pas. » Il m’adresse un clin d’œil.

Mécontent, le photographe lance une petite expectoration contre moi. Vissée sur un coussin, au bas du gradin, je le perçois de dos. Il quitte le plateau mouché.

Le présentateur, que l’on surnommait Tarik, ne tarda pas à ne plus m’apprécier. Il me poursuivit tout du long de ses moqueries, puis de sa suspicion, ainsi que l’ensemble de son équipe, durant une émission où j’aurais dû rester un point de la maquette. Le tournage fut épuisant, avec des réflexions comme celles-ci, en roulis :

« Jean a un buste énorme.

-Juste une petite dans le fond.

-Un buste énorme !

-Un buste énorme Marie-Eléonore. 

- Elle vient pour se montrer ».

J’entendis conclure : « Ma fille, ils ont mis ton buste très haut. »

Une heure passa, et une jeune Noire aux épaules larges écarquilla les yeux, et les narines, sur un coup d’indignation : le buste énorme s’était déplacé vers elle et elle en recevait, à son tour, l’héritage. Tout le jeu du plateau consistait à faire sentir à une ou deux filles, pas plus, qu’elles étaient une somme d’importunités et de ridicules. La raideur du corps s’accélérait, en même temps que le maintien d’une expression fermée, coupante, sur le visage des figurantes. Cerise souriait tranquillement. J’étais épuisée du dos jusqu’aux mains.

 « Tu es Marie-Eléonore Desproges, lança je ne sais qui, sur le plateau.

-Mais oui ! » fis-je, très froissée.

Une technicienne, portant de petites bouteilles d’eau, déboula avec un air outré.

L’animateur, qui faisait le tour des gradins, en attrapant les petites mains de son public, avait répondu à une plaisanterie que j’avais reconnue, car elle concernait un échange très récent, entre internautes, dont j’avais été l’origine ; croyant avoir bien entendu, naïvement charmée, je voulus y donner une suite.

« Blette ! rétorqua violemment Tarik.

-Ce n’est plus mademoiselle, c’est madame !», répondis-je frontalement.

Il fallait que je fusse un peu respectée.

Trois molosses vinrent sur le plateau. Il régnait un tout petit climat. Une cellule paranoïaque, cernée par une minuscule terroriste. Nous fûmes à droite. Il ne vint pas à l’esprit de cette équipe que j’étais une ancienne professeure et que je trouvais tout simplement qu’ils se comportaient de façon pénible.

Le premier me frappa d’une voyelle très négative. 

Le deuxième, plus informé, dit : « C’est une jeune fille qui écrit ses mémoires ».

Ces hommes étaient gigantesques. Tarik, relevant un menton brillant, me regarda comme un pion dans un lycée huppé : « Oui, on ne veut pas d’histoires ».

L’idée qu’une dessinatrice soit présente près du plateau inspira à Plantu, placide et lymphatique, un aveu : « Je ne souhaite pas de collègue, ça me met mal à l’aise. » Et il présenta ses dernières œuvres, bien au-dessus du mot rival.

Une journaliste, maquillée, jolie et un peu déhanchée, plaisanta sur la jalousie qu’elle avait eue pour moi, ce qui n’était qu’une façon de détendre l’atmosphère et d’atténuer l’antipathie à laquelle j’étais vouée, bien que je ne bougeasse pas plus qu’un carreau d’église.

« On va dire que le buste de Marie-Eléonore a rétréci, reprit l’animateur.

-Oui, elle est peut-être venue pour assister à l’émission », dit un autre.

 « Marie-Eléonore Desproges est écervelée, lança un journaliste.

-Non, répliqua prestement Michel Serres, tu as bac plus cinq. »

Ce n’était évidemment pas le sujet. Et le philosophe, vu de dos, était le seul dont la parole, claire, ne joua pas au feu des toutes petites insultes, ni ne renvoya de lapsus négatifs.

Je n’ai pas parlé de ses mains qui sont effilées et biscornues ; il les lève et écarte des doigts, or ceux-ci ne sont pas droits, mais en courbes cassées. Il a un petit dos serré, des points et des fils blancs sur le crâne, un visage brun où tout dévale, le menton peu prononcé, le nez tombant mais sans excès, des yeux attachants ; de profil – des cernes qui font partie de son regard, le personnalisent, le marquent, sans être un trait de fatigue ; bref, des cernes inhabituels, qui appartiennent à sa physionomie, au lieu de s’y ajouter.

Il fait bonne impression ; du tiède ou du frais ; la parole est franche, sans détour, pas de cauteleux. Le respect dans lequel il est tenu lui permet d’assumer ce type de parole.

Il se retourne, une partie du public fait le papillon autour de lui, ailes, il s’avance légèrement face à moi et je reçois en plein visage sa figure extraordinairement tendue et renfrognée. Son profil gauche reste dans la lumière, le sourcil est très froncé, mais son droit reste enfoncé et s’y dessine une grande tâche noire, jugeuse, une flaque d’ombre.

Il eut des phrases : « Non, je ne soutiens pas… Michel s’en est pris plein la tronche, la petite aussi. » Or dans ce regard sévère, froid, presque hostile, je ne me retrouve pas, et je ne vois pas la petite dont il parle !

Peut-être… est-ce le passage de l’aisance du plateau, à la présence, inconfortable, opportune, subie -  d’une inconnue. (Selon moi d’instinct, les présences féminines glacent les philosophes.)

« Merci », dis-je, très hôtesse.

Il a écrit soixante livres. J’ai lu un article. L’admiration par convention me fait honte ! Il passe, assez lentement, dans le passage entre les gradins, coupés comme une mandarine blanche amputée d’un quartier. Il noue son foulard, un long foulard rouge qui tombe à son cou. C’est la mode chez les intellectuels, les vieux. Et il reste muet, de profil. Est-ce attente ? Une femme le seconde, je fuis hors du studio avec un grand désarroi d’illégitimité.

L’agresseur de Cerise est ordinaire avec moi. Il apprécie les intellectuels hommes. Il s’est fait prendre en photo avec Plantu et me montre l’extraordinaire œuvre qu’il a pu tirer de lui, un rouleau, un papyrus, un dépliant avec un grand dessin détaillé, plein de motifs gris, comme une maquette.

« Mais oui, dit-il, il m’a offert ce dessin. Il fait des signatures très facilement. Vous auriez pu faire la même chose avec lui. »

Je n’avais cessé de prendre la fuite ; peut-être, me dis-je pour finir, ne sont-ils pas tous ligués contre « les jeunes filles ». Je courus vers le studio. Des hommes y rangeaient le matériel. Ils m’accueillirent avec une chaleur et une sérénité délicieuses. Comme on est content à minuit quand le sioux replie sa tente.

« J’ai perdu mon ticket de vestiaire, leur dis-je.

-Est-ce celui-là ?

-C’est celui-là ».

Après cette émission, je souffris d’une mauvaise image de moi. Cinq mois passèrent quand le présentateur eut envie de rappeler, à l’antenne, que j’étais venue dans le public.

« Si elle revient, que sera-t-elle ? demanda un de ses collègues.

-Nous lui ferons sentir qu’elle n’est pas la bienvenue. 

-On va lire son article. Elle aurait écrit des choses sur les immigrés, qu’on a peut-être manquées. »

Car c’est comme cela que, pour la première fois de ma vie, je fus lue par des journalistes politiques.

 

 

 

 

 

 

 

L’émission est C Politique, sur la chaine de télévision France 5.

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