TRISTAN ET YSEULT, PIECE DE JEAN HAUTEPIERRE

Tristan et Yseult nous chantent aujourd’hui

                           

            A Paris, c’est le festival du théâtre en vers contemporain. L’événement est organisé avec le soutien de la Maison de Poésie.

         Qu’est-ce que la Maison de Poésie ? Une société participant à la défense de la poésie française depuis quatre-vingt dix ans. Elle publie une revue, Le coin de la Table : outre les articles dédiés aux auteurs consacrés – les morts – elle consacre une part importante de son tirage à la publication de poètes confidentiels, d’anonymes, de talents reconnus, mais seulement du cercle de la poésie contemporaine.

         Pour l’un de ses représentants, Jacques Charpentreau, dont les poèmes les plus simples sont actuellement enseignés dans les écoles, la poésie se doit de rester classique : « C’est qu’en réalité, il faut être un vrai et grand poète pour pratiquer avec bonheur le vers libre, car, plus subtilement, quand on regarde les choses de près, un vers libéré ne fonctionne pour notre plaisir presque physique que parce qu’il nous renvoie toujours à une forme traditionnelle de vers qui est en nous, qui nous a imprégnés depuis l’enfance (…) La difficulté technique n’en est jamais une, elle est stimulante »[1].

         Jean Hautepierre, auteur tragique et spécialiste de Poe, semble également faire sienne cette sensibilité : de son Tristan et Yseult, en alexandrins et octosyllabes, il a pu écrire : « Pour faire ressentir un tant soi peu la nature de la joie créatrice que j’ai vécue, cette œuvre fut largement composée dans les cafés et les transports parisiens par un poète déambulateur ». On ne peut que souscrire à la sève chantante de l’enthousiasme chez les écrivains, que leur œuvre soit poétique, théâtrale, romanesque, philosophique ou autobiographique – et se prêter au pétillement de leur écriture, capable de nous arracher, fût-ce un soir, à la condition humaine. Mêmes les créateurs, entre eux, aiment à se faire la guerre et à se pousser du coude – mais, pour qui persévère, ces jalousies de couloirs n’ont, au fond, que des conséquences sonores sans retentissement majeur sur le déroulement d’une vie.

         Le théâtre du Nord-Ouest  abrite la représentation de pièces de metteurs en scène contemporains, ou de reprises ; comme plusieurs lieux de remous artistiques et de débats à Paris, il est situé… derrière une porte, puis, en retrait, au fond d’une cour. La salle d’accueil possède un caractère vétuste ; cependant, les fauteuils, les mises à disposition de programmes, la possibilité d’échanger avec certaines personnes présentes – au gré des affinités – le bar pour sustenter une soif d’eau ou de cafés, une cage à canaris, vous reposeront à la cueillette du métro où ça pavoise pour ne rien dire.

         Tristan et Yseult : la reprise d’un mythe médiéval, en sept tableaux. Reprendre un classique de la littérature, pour un auteur, c’est osciller entre l’or et le métal : la matière est là, le thème, les noms ont fait leur preuve – mais la tradition s’érige, écrasante : que puis-je, en tant qu’écrivain, produire pour me sentir fier de cet héritage ? Ne vais-je pas passer à la serpe des comparaisons, avec, par exemple, la version de Thomas d’Angleterre, l’auteur du Roman de Tristan et Yseult de 1160 ? Sachant que la canon fait la loi dans le milieu critique, universitaire, ne vais-je pas me retrouver en annexe ?

         Pour qui goûte la poésie, peu nous chaut : la pièce de monsieur Hautepierre est extrêmement harmonieuse, tant dans la lecture silencieuse que dans la lecture à haute voix – ce qu’était la lecture au Moyen-Age. Composée de deux mille vers, elle fut ramenée à mille cents afin de permettre à la pièce une représentation d’une heure vingt.

         Le théâtre du Nord Ouest compte deux salles ; celle où fut jouée Tristan et Yseult était agréablement sombre, toute en noir, avec deux projecteurs, et quelques bancs confortables en rang d’oignons : fraicheur, recueillement nocturne, silence respectueux.  Six comédiens ont lu la pièce, à partir de tapuscrits[2] ; j’aurai l’honnêteté de préciser, ce qui est souvent le cas, que l’auteur n’est pas le meilleur lecteur de ses œuvres (qu’on se souvienne de la stupéfaction ressenti par Apollinaire enregistré lors de la lecture du Pont Mirabeau). Deux comédiennes, et un jeune homme, se montrèrent les plus impliqués et les plus naturels dans cette lecture qui perdit, grâce à eux, tout caractère déclamatoire. Quand le français chante, il affleure la grâce du classicisme.

         On connait le fameux : « Bel ami, ainsi est de nous / Ni vous sans moi, ni moi sans vous ! » de Tristan et Yseult. Les comédiens lurent ce passage en buvant dans des verres en forme de crâne : à la vie, à la mort. Le thème de la fatalité amoureuse pétille toujours sur un coin de table… Mais, en lisant, le jeune homme et la jeune femme se souriaient : dans cet enlacement du regard, je les ai véritablement cru amoureux.

« C’est vous qui avez fait Tristan ? demandai-je étourdiment à l’une des comédiennes, dont les cheveux étaient relevés par un chignon.

-      Non, moi, c’était Yseult », sourit-elle.

 

L’écrivain, ou l’interprète d’une pièce, doit nécessairement s’autocentrer, se concentrer, faire abstraction du public – c’est ensuite seulement, selon son aplomb ou sa vulnérabilité, qu’il est en mesure de se réapproprier la parole ordinaire.

 

L’un des interprètes de la pièce, désirant qu’on taise son nom, parce qu’il commence par la lettre Q… m’avoua son admiration pour l’œuvre de Françoise Sagan.

 

« Son vrai nom était Françoise Quoirez, lui répondis-je. Elle a dû choisir Sagan comme pseudonyme car tout le monde se moquait d’elle à cause du Q… »

         La morale est le propre de la fable, plus que de la tragédie ; cependant, après Tristan et Yseult, il me vient ceci à l’esprit : on peut rire des livres, des mots, de la fiction. Mais, et c’est le dernier vers de Jean Hautepierre : elle meurt auprès de Tristan. On ne peut rire, dans la vraie vie, de ce qui, foncièrement, est sensible.

 

         Marie-Eléonore Chartier (Marie Pra) – Chronique du 16 juin 2015.

 

       [1] Postface au recueil Le papillon sur l’épaule de Jacques Charpentreau, Maison de Poésie, 1997.

Ce credo sur la rigueur de forme poétique ne fait cependant pas l’unanimité dans le milieu poétique : ainsi la maison d’édition Al Manar, elle aussi éditrice de recueil artisanaux d’une qualité qui put être extrême – choix du papier, illustrations picturales – a-t-elle adopté le parti de la forme « libérée » ; citons La Nostalgie des rosiers sauvages  de Tahar Bekri, petite merveille onirique, ou Les cerises ne sont pas des lèvres  d’une jeune auteure, Amandine Marembert, en vers libres d’une superbe sensualité : ces seuls exemples montrent que la poésie contemporaine reste un vivier à explorer pour les lecteurs avides de « talents méconnus ».

[2] La pièce de Jean Hautepierre est publiée aux éditions Pardès, 2013.