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INTERVIEW DE MELOMANE

 

 

 

 

 

      Nous nous retrouvons dans un café minuscule. Il est blond, il porte des tenues vives, des bagues et des colliers où pendent des têtes de mort. Je lui demande de se présenter. Il veut prendre le pseudonyme de Schockadelica. Dans le milieu de la presse musicale, beaucoup n’écrivent que sous des pseudonymes.

      « Je contribue aux revues Funk-U, à Jazz magazine et encore un peu à Rock and Folk. Ce sont les magazines presque officiels – il y a aussi des fanzines où j’écris. Ils font des choses indépendantes – pas rentables en kiosques, une diffusion en pas assez d’exemplaires, le truc de presse ne s’intéresse pas à ça, pas beaucoup de monde s’y intéresse. Quoique. »

 

- Schockadelica, ça fait combien de temps que tu es dans le milieu de la musique ?

 

-Depuis l’âge de quatorze ans.

 

Il raconte avoir alors réclamé, la tête sur un bout de comptoir, un 45 tours des Sex Pistols, dans une ville connue des mélomanes. « Et j’avais l’accent que j’ai presque plus en anglais ».

 

-Et la presse, depuis combien d’années ?

 

-Ce n’est pas le même monde, ça fait six ans. J’y suis entré par hasard. Photographe, j’ai travaillé avec les plus grosses agences.

 

-Tes genres musicaux préférés ?

 

-Extrêmement hétéroclites. Pour dire l’essentiel : dans tous les genres, sauf le classique, l’opéra c’est impossible. J’écoute du gospel jusqu’au heavy metal. J’ai eu l’intégrale de Mozart, c’est pas désagréable mais ça m’emmerde… Je trouve qu’il y a dans les artistes, des Queen, des Bowie… C’est des Mozart quelque part, car ils ont eu des concepts… Je préfère les versions rocks que les albums où tu t’endors.

J’ai mis un point d’honneur à avoir le meilleur du jazz, rock, reggae, funk : « être fier de ta discothèque ». Je suis collectionneur. J’achète de la musique est facile, l’appréhender et la comprendre est une autre paire de manche.

 

-Avant cette interview, tu m’as dit : on ne peut pas citer les artistes sans demander aux familles, est-ce qu’il y a des précautions particulières à prendre dans le monde de la musique ?  

 

-Les artistes sont entourés de gens qui essaient d’éviter les photos, les paparazzis, etc. Pas très intéressant, ce qui l’est, pour tous les artistes (je ne suis pas là pour juger les artistes), c’est la question des droits des auteurs, que la SACEM n’a pas réussi à développer complètement, à mettre en place, de façon logique.

Un artiste est décédé : il n’y a plus de voix sur la personne, tout le monde peut faire n’importe quoi. 

Quand l’artiste est mort, il n’y a plus de droits d’auteurs sur lui. Je peux écrire un livre sur lui sans l’avoir côtoyé, il ne sera pas forcément publié mais personne n’ayant droit d’auteur, même la femme de…. ne peut s’y opposer.

La SACEM prend les droits d’auteurs toute l’année et redistribue, durant la vie et après la mort. Dans la radio, les taxis, les ascenseurs, tout est calculé, c’est presque la NASA. Il y a tant de pourcentage de musique de Jean-Jacques Goldman, passée dans les ascenseurs, il faut lui reverser tant.

 

-Il n’y a pas de levée de bouclier si on écrit sur des artistes n’importe quoi ?

 

-Ton œuvre reste contrôlable par ta famille. Gainsbourg pendant dix ans.

Ça devient un super marché à ciel ouvert, « gratos ». Plus personne ne touche plus rien. C’est une loi qui a été décidée, tu ne devrais pas l’écrire, par un Ministre de la Culture, sous Mitterrand je crois. L’œuvre tombe dans le domaine public au bout de dix ans, plus personne ne gère plus rien.

On peut tout faire à Jim Morrison aujourd’hui, sans consulter sa famille.

C’est un peu comme si tu entrais au Musée Grévin.

 

Les artistes du milieu ont intérêt à signer des contrats bétons, à se protéger. Le trust de la musique c’est plus beaucoup, ils sont quatre, surtout trois maintenant : les artistes jeunes sont bernés, car ils ne comprennent rien au contrat. Mickael Jackson au début gagnait sept centimes par album vendu. Ce contrat tu le signes pour dix ans. C’est un contrat de trente pages, et après ils te font travailler, travailler. Peu d’artistes tiennent. Ils avaient l’oseille dans leur poche, y a pas grand-chose qui tombe.

Quand Gainsbourg a brûlé son billet de cinq-cents francs, tout le monde a dit : provocation. C’était pas une provocation. C’était : Eveillez-vous, arrêtez de penser que les artistes, même si vous les voyez à la télé, au Zénith, même si vous payez la place, vous croyez que l’argent ça va dans la poche ? Sur le billet de cinq-cents francs il a dit : « voilà ce que l’Etat m’a pris, voilà ce que ma maison de disque m’a pris… Il me reste dix pour cent, c’est bien. Je vis bien. »

 

-C’est à peu près pareil pour les livres, un écrivain touche dix pour cent de ce qu’il vend.

 

-Tu veux me parler de Philippe Manœuvre ? Il a été ton voisin – c’était il y a combien d’années ?

 

-C’était en 1993, on s’est rencontrés, je pense, c’est pas un plan guerre (il rit). Je suis resté porte Champerret. Il était dans l’immeuble d’en face. Il y avait une petite ruelle et lui était là.

 

-Tu m’as dit que vous avez eu un échange de regard.

 

-Parce que lui avait un t-shirt des Stones, et moi des Clash… Un restaurant marocain en bas de chez lui, L’étoile de Taroudant. Il était avec sa gamine, il était divorcé. T’as deux tables, presque l’une à côté de l’autre, avec deux mecs en t-shirt rock et des gamines, puis on se regarde en coin.

Les mômes c’est super sympa, t’es pas en manque de correction, sept, huit ans, on finit par rentrer en contact, on est obligé de se parler.

 

-Il n’avait pas le contact facile ?

 

-Oh si, mais il était avec sa fille, fallait ménager les deux. On a réuni les tables finalement. On n’a pas parlé musique toute la soirée, parce que les mômes. J’ai dit : « Philippe, je te connais ». On a rigolé ensemble, je lui ai parlé de ses bouquins.

 

-C’était un ami, une relation anecdotique ?

 

-On est devenu potes. On se croisait souvent, on discutait des Stones, de la musique black… Après la mort de James Brown, il a sorti le plus beau livre jamais fait sur lui. Il y avait un respect mutuel, on rigolait, parfois on buvait une bière, dans un bar complètement pourri, tenu par un Arabe. C’est un mec de proximité, facile à approcher, il faut être dans son trip aussi. Il faut parler même lent que lui. »

 

      Schockadelica révèle la gestuelle, le phrasé du personnage : « Dans le privé, il ne parle pas comme ça. Gimmick : c’est pas de la bipolarité. C’est une façon de se mettre en représentation, en public, qui ne correspond pas à ce que tu es en privé, en vrai. Tu donnes un genre, un style. C’est un personnage inventé. C’est le seul truc qui m’énerve chez lui. Il prononce : James Brown en disant aune. L’anglais… Il a réussi à séduire Prince en parlant comme une vache française. Ne fait pas d’effort, marque de fabrique.

 

-Il n’a pas besoin de faire plus.

 

-Tant que ça marche, pourquoi changer ? »

 

      Schockadelica poursuit : « Le truc entre un artiste et un journaliste, c’est la confiance. C’est très rare. Si tu rentres dans le commitment, on se tient main dans la main comme ça… Il y a des artistes dans le cadre d’une interview, tu parles de tes derniers disques – le musicien, la musique c’est son âme, Gainsbourg a dit : « entre les femmes, la dernière femme et la cigarette, je choisis la cigarette, au moins je ne peux pas la braser, c’est-à-dire la dégager ». Là, il peut arriver qu’il te parle de sa famille, ou de sa vie au quotidien, tout à coup il sort de sa musique, une petite brèche s’ouvre, ils te font entrer dans la bulle intime.

 

-Quelqu’un dont tu as apprécié le talent et qui n’a pas percé ?

 

-Généralement je choisis que des gens qui sont censés vendre, donc les losers je les connais pas trop. Oui, il y a des perdants dans cette histoire. Il y a des gens qui auraient pu avancer. On va pas parler de gens inconnus.

 

-Pourquoi ?

 

-Vu. Des gens qui ont avancé comme des fumées et. C’est absurde, ça part dans tous les sens, c’est pas de la musique, c’est n’importe quoi.

Ce que je regrette, c’est des gens qui ont consacré beaucoup de temps à un premier album extraordinaire et dont j’ai su qu’ils n’allaient pas suivre par manque de soutien, c’est les faux talents ou les talents éphémères.

 

-Un talent il tient au bout de combien d’albums ?

 

-Au bout d’un morceau.

Dans les années cinquante, soixante, on avait les 45 tours, tu n’avais pas les moyens de te propulser avec un CD. Fallait sortir un morceau qui marche. Gainsbourg, Le Poinçonneur des lilas, il n’avait rien d’autre. Un morceau qui dure deux minutes quarante-cinq, il n’avait pas de case pour faire plus. Il était jugé que sur ça. Après il compose, c’est parti.

 

Comme losée, je pense à Amy Winehouse. Losée car morte. Un premier album prometteur avec beaucoup de buzz. Elle est rentrée dans un truc populaire sur lequel je ne suis pas d’accord. J’ai parlé avec elle dans les loges au (il hésite à plusieurs reprises sur le lieu du concert) Zénith de Paris, qui malheureusement était à moitié fermée par des bâches. Elle n’a pas rempli la moitié de la salle. Elle est morte deux mois plus tard. Je n’ai fait que la flatter. Mais j’ai bien vu qu’elle était ailleurs. Complètement défoncée.

 

« Bravo pour ce show. Ecoute, moi je suis un grand fan, ce que je voulais te dire, par rapport à avant, tu nous as fait un super concert, tu as assuré.

-Oh merci. » Elle avait l’air d’une enfant, l’air surprise de son succès.

 

Je pense que dans l’industrie de la musique, on n’a pas beaucoup de surprise. Les cinquante dernières années – du style – Bam ! qui bouscule les cordes.

Amy Winehouse a fait un truc extraordinaire, elle a transporté dans le temps via son look années soixante-dix. Le B52. C’est ce qu’elle avait sur la tête, c’était ce que les Américaines portaient sur la tête pendant la guerre du Vietnam.

 

-Ca aurait pu être mal vu – la guerre du Vietnam était très mal vue.

 

-Non. »

 

Il reprend :

 

« Elle avait une voix, une personnalité très particulières. Black to black. C’est un album double platine. C’est inspiré de gros comme The Specials… les trois quarts des gens ne comprennent pas ses influences. Je l’ai croisée quinze minutes aux Energy Awards. Je lui ai posé une question très simple :

 

« C’est où l’inspiration de votre disque Black to black ?

-La déception. »

 

C’est un garçon, Frank, qui l’a laissée tomber. Elle a eu une période d’introspection suite à une déception amoureuse, s’est enfermée chez elle avec son alcool et sa drogue et a sorti un truc…Après ça a été arrangé, bien sûr, par Marc Robson, l’arrangeur de David Bowie.

Plus jamais on ne verra une gonzesse avec un look pareil, une attitude pareille. Dans son album, pas un morceau à virer. C’est ce que j’appelle un ovni dans la musique, dans le trip soul.

 

Il y a des gens que j’ai eu l’occasion de rencontrer, j’avais pas envie, j’ai un bac C… Louis Bertignac, c’est un bon guitariste, c’est pas un mec qui m’intéresse. Depuis qu’il a quitté Téléphone, je vois plus aucun intérêt.

 

-Tu as été un ami de Serge Gainsbourg.

 

      Schockadelica commence par relater une histoire très vague, peu compréhensible. « Ils étaient au bar du Ritz. J’ai plus la date exacte ». Puis, il évoque un plateau de télévision : « C’était millimétré chez Drucker ». « Il prend un tacot pour rentrer de l’émission. Ils sont restés bourrés comme des coings. Ils étaient au bar. Une heure et demi de retard. En sortant, Drucker il veut meubler, il s’attendait au pire avec Gainsbourg, c’était en 1989 si je ne me trompe pas.

 

-(M’impatientant) : Tu t’es cassé ? Tu étais sur le plateau de télévision ?

 

-Non, je ne me suis pas cassé.

 

-Tu l’as connu là ?

 

-Non, je le connaissais avant. J’y étais dans la loge. J’y étais sans y être. Ils sont arrivés avec une heure et demi de retard. Ils étaient bourrés comme des coings.

 

-Tu l’as déjà vu en bonne santé ?

 

-Je vais te dire un truc. Gainsbourg, il buvait deux bouteilles de Ricard par jours. T’as plein d’artistes comme ça, à écrire un morceau en quinze minutes. Plastic Bertrand a écrit un morceau en sept minutes, il est millionnaire à vie.

Je suis sorti du taxi, j’étais fatigué. Je tenais moins la colle.

 

-Il était gentil avec toi ? Avec tout le monde ?

 

-Ce n’est pas quelqu’un d’agressif.

 

-Il parlait beaucoup ?

 

-C’est quelqu’un qui aimait échanger oui. Il a besoin d’échanges, pour deux raisons : il a pas connu de parents, il a besoin de rencontres, de chaleur, de réconfort, même si c’est une star, il aime bien accueillir des mères qui lui disent : « t’es super » ; aux voisins d’être Freud pour ça. J’crois que c’est un besoin que tout le monde a quelque part, et je pense que si tu es une star c’est un besoin grandissant. Il faisait partie des gens qui ont tout le temps besoin d’être rassurés. Il y a des gens qui ont vécu des détresses, des troubles, des psychologies, qui ont besoin de se faire reconnaître, et même là, quand ça arrive, ils ont encore des complexes. C’est pour ça qu’il a invité des gens chez lui… C’est un mec qui a toujours été dans le doute. Est-ce que je suis à la hauteur ? Est-ce que je suis bien ? Là, j’ai une gueule – mais il aimait toujours pas sa gueule.

Ouais, tu sais, je crois qu’il s’est fait beaucoup écraser par sa famille, et quand ta propre famille t’écrase, il faut se relever la tête haute, et tu crois que tu es une tête, parce qu’on t’a dit : « Tu es une merde ».

La famille lui a dit : t’es mal barré, t’es un Juif russe et tu sais rien faire avec tes dix doigts. Moi je te dis ce qu’il m’a dit et ce que j’ai ressenti.

 

-Tu l’as vu plusieurs fois et tu le voyais souvent ?

 

-Oui, beaucoup.

 

-Ouah !

 

-Ce n’est pas souvent que j’en parle.

 

-C’est peut-être trop tôt. Tu croisais les enfants ?

 

-Ca rentrait, ça sortait. Kate vivait à New York. Charlotte elle rentrait, elle sortait, Lulu aussi. J’y allais par intermittence.

 

-Peut-être qu’ils se souviennent de toi ?

 

-Ils se souviennent de moi. Bambou – sa dernière femme – était très discrète, elle a un côté eurasien, on s’est peu parlé. Elle s’occupait des mômes. Même Jane, j’ai pas eu de relations terribles avec elle. Jane était super. C’était le support, la béquille de Gainsbourg. C’est ce qui lui est arrivé de mieux et quelque part elle l’a tué, quand elle est partie. Et là il l’a joué à trois heures du matin :

 

Je suis venu te dire que je m’en vais.

 

Ça lui a fait cinq minutes au piano.

 

« Je me casse, je n’en peux plus, je ne peux plus supporter ta façon de vivre. »

Jane a toujours été saine. Elle a pris de la coke, picolé, mais comme tout le monde, dans un cadre réglementé.

Tu perds pied quand tu picoles. En même temps, toutes les tournées café étaient dédiées à Serge.

 

-Et toi, comment il s’adressait à toi ?

 

-« Ptit gars… »

 

-Oh !

 

-Sa vie intime, je n’en parle pas. »

 

 

          Il est fait référence à mon interlocuteur dans le livre La Jeune fille et Gainsbourg[1].

                                                       

 

Marie Pra, décembre 2018.

 

 

 

 

 

 

[1] Constance Meyer, La Jeune fille et Gainsbourg, Archipoche, 2016.

 

Date de dernière mise à jour : 13/02/2019