Vie de Pierre Chartier, musicien

 

 

 

Qui me pourrait de ce deuil conforter ?

Je n’ai pas cœur à tel douleur porter.

 

                                                                       Alain Chartier, trouvère, XIV et XVème siècle.

                                                                      

 

            On m’a demandé d’écrire la vie de Pierre Chartier, jeune musicien qui se donna la mort en 1981, parce qu’il fut mon père biologique et que, contrairement à la plupart des gens que j’ai connus, depuis la petite enfance, je n’ai quasiment jamais introduit les mots « père » ou « papa » dans mon langage – dans les conversations quotidiennes.

            Cet homme a fait l’objet de plusieurs imitations de beaufs, d’alcooliques à la voix forte, éructant, d’une parodie locale de pochetron sans savoir ; il y a deux ans, une voiture s’est promenée de nuit sous mes fenêtres avec un haut-parleur qui chantait : « Fille de salop » ; pour beaucoup, il ne fut qu’une maladie, un négatif, un héritage lancé contre la fille ; cette descente condescendante d’un homme inachevé, car empoisonné, de son propre chef, à vingt-huit ans, peut finir maintenant.

            J’avais deux ans quand un appel annonça sa disparition du monde. Ma mère prit le combiné, je ne sais ce qu’il arriva ensuite. Une maladie physique grave, dans la gorge, des crises d’incontinence enfantine, des pleurs nocturnes ; pour celle qui saisit le combiné, le : « J’ai toujours eu honte de toi » paternel, et la vie s’ouvrit sur une enfance colorée, entourée d’amis, avec de bonnes notes, des passions, plein de bons efforts, des vacances sous le parfum des pins-parasols.

            Dès sa grossesse, ma mère se plaignit de solitude et d’anxiété. Elle eut des velléités d’écriture et tint un journal intime durant les trois jours qui suivirent ma naissance : mon père y est mentionné comme quelqu’un d’extérieur, pas assez attentionné tout en lui tourne autour de lui.

            Mais je constatai, dans ma vie d’adulte, que ce reproche était systématique dans la bouche de ma mère, et qu’il m’était aussi assigné, en tant qu’enfant unique ou dépressive, selon les cuvées.

            La sœur de Pierre Chartier, au contraire, parle d’un grand-frère bienveillant, protecteur, très taquin. Il invente des aventures, des parchemins qu’il cache dans les vieux murs de la maison maternelle, pour mener en bateau sa cadette… Sans rien savoir de ce goût pour les productions de chasses au trésor, trésor imaginaire, quête réelle, je ferai exactement la même chose avec mon petit cousin vingt-cinq ans plus tard, en usant de la mythologie grecque. Mon « père » – le mot reste dur à intégrer quand il n’y a pas d’éducation, de présence quotidienne, pas de câlins –, fut étudiant en lettres, puis stagiaire dans les métiers de la santé – il mourra infirmier psychiatrique. Il lit le grec, surcharge la langue comme un Saint-John Perse, parle couramment l’anglais ; il a la culture de la « beat génération », recommande chaudement Kerouac à son ami[1], passe beaucoup de temps avec son harmonica et sa guitare à composer et à écouter de la musique. Il fait des tournées locales. Sa sœur le décrit ainsi : « Quelqu’un de très gentil, généreux, tolérant, mais très mal dans sa peau et sensible, trop sensible pour supporter la réalité de l’existence. »

            L’alcool est associé à l’avachissement, au déclin ; on le décrit comme le remplissage d’une médiocrité existentielle, rarement comme une façon de supporter la méchanceté de la société ordinaire. Des sensibilités extrêmes, ou exquises, deviennent en buvant « des gens si insupportables, me dit ma mère, qu’on voudrait les piler. »  

            Or Pierre vécut à l’époque hippie, dans une société moins cassante pour les artistes qu’à présent ; il était sociable, voyageait, mais rien en lui de sérieux ni de posé. Ses nuits à parler littérature, ce que j’aurais adoré connaître – j’échangeais ainsi avec mon compagnon – se doublaient d’alcool, de prises de joints, de petits délires. Il fut dépendant très tôt, vers vingt-deux ans.

            Petite fille, je n’étais pas sensible à ses reprises de poètes célèbres – James Morisson, André Breton ; mais la voix écrite de ce père, je la trouvais irritante, délicate, efféminée. Si je mettais le nez dans un de ses ouvrages à compte d’auteur, je me sentais en colère, emportée contre cette voix interne de mon « père », chantante, précieuse comme un soleil content de lui qui sort se mousser après l’orage général. Je mis du temps à supporter, puis adorer, la poésie.

           « Ah si ! C’était un type bien, c’était un poète ! » s’exclama un jour l’une des dernières à l’avoir connu.

           Je piquai une colère.

           J’ai dû ouïr son disque il y a longtemps. Il avait une voix agréable, détachant clairement les mots, ni grave, ni aigue, une voix aisée de chanteur à textes, sans accent. Ce n’était pas cette voix de femme extatique qui était sa voix écrite.

            Dans l’évocation de mon jeune âge, il était l’auteur raté qui n’assume pas ses responsabilités ordinaires. Même lorsqu’il buvait, c’était pour imiter les poètes – la condescendance alla aussi loin ! Il me reste quatre lettres et quelques documents pour cerner ce qu’il fut, en recrachant le stéréotype.

 

                                                                       *

 

           « Ce que je peux dire pour défendre ma Lisa, écrit Pierre Chartier à propos de l’héroïne tourmentée de son roman, c’est que, si elle n’est pas, comme tu dis, un personnage de chair et d’os, ni un personnage de rêve, la faute en incombe précisément à l’auteur, pour qui l’image de la femme pose problème, elle n’est ni plus ni moins que ce qu’est la femme pour moi, c’est en cela que l’écriture prend son poids d’auto-analyse, même si elle en perd au niveau du défoulement et de la qualité[2]. »

           Le roman n’est accepté par aucun éditeur ; il atterrit à La Pensée Universelle, le grand éditeur arnaqueur de cette époque pour tous les auteurs refusés. On promet à mon père une diffusion de son livre ; il accepte le contrat, songeant que de nombreux envois aux amis, la curiosité naturelle aux journalistes, aux lettrés ou aux bibliothèques, feront qu’on le découvrira. Qu’on viendra le chercher, après l’avoir trouvé, en furetant. Or, si le roman est traversé de beaux morceaux, de richesses lexicales, de métaphores, le fil narratif n’y est pas ; c’est un poème en prose. Personne n’encadre ce travail, ne conseille de réécriture, ne prévient l’auteur en termes de droits et de prudence financière. Les frais d’impression sont énormes, et la diffusion ne se fait pas – pour cette escroquerie à répétitions, la Pensée Universelle doit fermer ses locaux une quinzaine d’années plus tard. Mon père est endetté.

Le tribunal le convoque.

Il n’a pas fait ceci, il n’a pas fait cela, il agit en gamin irresponsable, il n’a pas pris la mesure de ses devoirs. « C’est très mal, ce que vous faites ! » lui lance le juge. La scène est tellement humiliante que même ma mère, sujette aux reproches, se sent révoltée. 

« Cette façon de lui faire la morale comme ça, en public, je n’ai pas supporté, j’ai trouvé ça dégradant ! »

A l’époque, j’avais plus d’un an, il faisait peur à ma mère car il sortait se promener avec un pistolet.

Aucun témoignage, aucun rapport de violence chez Pierre Chartier. Il a une grand-mère, une mère qui l’étouffe, et contre laquelle il ne s’enhardit jamais ; à la maison on ne parle des hommes qu’en se querellant. Il protège sa sœur, il a deux demi-sœurs avec qui les liens demeurent flous. Contre cela, une soumission, ou une acceptation de bon fils, totale.

Albert Cohen écrivit : « Tendresse de pitié ».

Ce sentiment, je le développai d’une façon douloureuse, suraiguë, à l’adolescence. Il me semble que c’était, dans un recoin, la pitié que je ressentais pour la douleur de mon père, avec cette arme portée sous les plis de son manteau, comme si j’avais cassé le stéréotype, ouvert la coquille, qui m’empêchait de sentir, d’intégrer son humanité. Je voyais un homme déambuler, déambuler, tomber mort. Son humanité était la douleur. Née d’un père humilié avant ma troisième année, je ne supporte pas qu’on inflige des souffrances ou qu’on marche sur un corps.

« Dans Bosch, écrivit-il, il y a des circonscriptions / de dégoût et d’extase. »

 

                                                           *

 

          Des psychologues américains ont affirmé la part essentielle que joue le biologique dans le tempérament des enfants.

Ma mère, me voyant petite remuer et entrechoquer les doigts de pieds, sachant que mon père avait l’habitude de faire la même chose, se demanda si je le faisais parce que j’avais vu Pierre le faire, si j’agissais par imitation, donc, quand il s’agit d’un parent, par éducation, ou parce que ça se transmettait, par le corps. Etait-ce éducation ou gênes ? Elle pensait éducation. J’avais envie de protester que je ne me souvenais pas l’avoir vu – qu’il y avait peut-être autre chose, un lien automatique, ou mystérieux, dans le corps.

Ces psychologues disent également que les parents façonnent, pour leur enfant, une bibliothèque, ou un buffet[3]. Ma mère était liée au buffet, la bibliothèque aurait été mon père, mais pour celle qui assurait les plats, se construire comme écrivain était un mal – je devais grandir sans illusions. J’étais vouée à la défaite. Or je vis avec les livres, et grâce aux écrivains. Je suis autodidacte, construite par un long perfectionnisme solitaire. Lire, créer, c’est n’être pas rétréci dans sa mère.

        Un jour, Pierre témoigna de l’admiration pour son propre père, qu’il n’avait pas connu. Il dit à ma mère :

« Mon père, il a fait de la prison ! »

C’était pour lui quelque chose de glorieux, un affront fait à la norme, ce qui offensa ma mère, naturellement.

Ma mère était la norme : elle avait un père présent, qui reçut la légion du mérite pour faits de résistance durant la deuxième guerre mondiale, et qu’elle n’admira pas.

Apprendre la norme, au quotidien, c’est cela, dans tous les détails : ceux qui n’ont pas rencontrent ceux qui ont. Ils doivent tous être égaux.

 

                                                           *

 

         Un soir, Pierre vint frapper à la porte de l’appartement. Ma mère le surprit portant d’une façon dangereuse un bébé qui glissa de ses bras et faillit s’abîmer le crâne sur le sol.

Elle fut si furieuse qu’elle demanda le divorce.

Elle lui apporta plusieurs soirs de la nourriture dans le taudis qu’il prit pour nouveau domicile.

« J’avais, dit-elle, l’impression d’avoir deux gamins avec moi. »

Le bébé avait été conçu dans l’espoir de guérir un homme de l’alcool. Parce que naître est synonyme de vie, une naissance, « dans un climat de mort », chantait maman, renouvelle la vie. Au vu de l’échec, il est certain que je ne serai jamais pro-vie. Presque tout le monde l’est. Je trouve révoltant qu’on puisse estimer que les enfants en bas âge n’éprouvent pas, ne se souviennent pas, qu’ils ne doutent pas d’eux-mêmes après avoir échoué à rendre heureux, qu’il est possible de remplacer leur premier disque dur interne par une disquette plus légère avec de nouvelles données, et tout glisse, et on peut dire joyeusement : je te plaque ! à un enfant abandonné si tôt.

Mon père retrouva une compagne.

« Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Ils picolaient ensemble. L’alcoolisme c’est horrible, parce que ça se partage. »

Ma mère était une femme heureuse de vivre, honnête, organisée, sans vraie culture, hostile à toute pathologie, entrant en fureur quand j’en présentais les signes, portant les problèmes matériels avec maestria, une de ces mères de HLM qui finissent par rattraper la classe moyenne, adopter des expressions de la petite-bourgeoisie, et qui reçoivent assez de compliments pour, enfin, ne plus se remettre en cause. Ma mère s’aimait quelconque, désirant une fille ordinaire, au rabais : qu’elle n’écrive pas et, si elle écrit, qu’elle n’ait pas de talent, qu’elle n’ait pas de succès !

                                              

*

 

          Un artiste qui ne s’est pas donné le temps est racheté par l’indulgence : tu étais talentueux, mais personne ne t’a conduit, tu t’es précipité. Jeune, pas raté… Manquer humainement se paie davantage : pour ce grand-père inconnu – prison, fosse commune. Pour Pierre Chartier – suicide, presque fosse commune. J’ai prolongé de justesse, avec sa sœur, la concession de sa tombe. Nous sommes encore deux à l’aimer, donc à lui payer quelque chose.

« Et à perdre mes désirs, écrivit-il, je me vois bien parti pour perdre mon amour ».

J’aurais voulu un câlin du père.

 

 

                                                                                               Fin

                                                                                               (Marie-Eléonore)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Roger Lahu, auteur de nombreux recueils de poésie.

[2] Lettre à Roger Lahu, janvier 1980.

[3] « Les parents ne peuvent en aucun cas influer sur le développement du tempérament de leur enfant, parce que celui-ci est d’origine biologique (…) En revanche, les parents sont tels des ébénistes qui vont choisir de sculpter, à partir du « bois brut » qu’est le tempérament de leur enfant, soit une « bibliothèque », soit un « buffet ». Les nouveaux psys, Editions les Arènes, 2008 – La Personnalité, Jérôme Kagan, p. 401.

 

 

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Date de dernière mise à jour : 19/09/2017