VOYAGE A FERNEY-VOLTAIRE

Voyage à Ferney-Voltaire

 

 

Enfant, j’étais fascinée par l’idée que des êtres humains aient pu exister avant moi. Le regard austère, sans joie, que nos aïeules fixaient sur l’objectif de vieux appareils photos, me semblait fait pour errer sur un monde impossible à vivre… Comment l’esprit de ces gens aurait-il pu fonctionner normalement, s’il devait s’adapter à une technologie aussi pauvre ? Ni voiture ni radio ni machine à laver ni télévision ; pas de sourire et des paysages en éternelle grisaille… Comment les idées s’enchaînaient-elles dans leur cerveau ? Je pensais qu’au temps de ma mère tout était en noir et blanc, et que la couleur n’était venue au monde qu’avec ma naissance. Dans l’antiquité des années mille neuf cent cinquante, c’était tellement la dèche qu’on offrait une seule orange aux enfants pour les fêtes de fin d’année – le fruit éclatait de couleur orange sur ce fond cendré – et les gamins se mettaient à genoux en sanglotant de reconnaissance…

         Cette fascination ne m’a jamais quittée et sans doute l’ai-je mûrie en dévorant par la suite des journaux intimes, puis en me passionnant pour l’histoire de l’hygiène corporelle, de la taille, de la mode, de la prononciation, et en m’imaginant maîtresse d’une machine à remonter le temps. 

         J’ignore où en sera la photographie au vingt-deuxième siècle, mais il est possible que les images prendront du relief et surgiront tout à coup, comme une corolle ouverte, en tournant les pages du magazine ; et les enfants de cette époque s’imagineront que le monde d’antan était tout plat.

         La continuité du ciel m’a toujours fait rêver. C’était le même bleu il y a trois siècles, malgré les démentis des peintres d’époque, et ce sera, souhaitons le du moins, la même couleur dans les temps futurs, bien que la science-fiction nous habitue à imaginer des ciels d’encre, de goudron, de sang et d’acide sulfurique qui sont à vomir. 

 

Comment Voltaire prononçait-il ? On a reconstitué la déclamation aussi drôle qu’impressionnante de Bossuet, ses r démesurément roulés, ses consonnes finales et ses e bizarrement étendus à la pause, cette nasalisation pincée, pittoresque qui fait mwéïns de notre « moins » (dîtes mwin), ce balancement terrible, presque beau, de la parole religieuse – bien moins forte et aliénante cependant que les chants des minarets que j’entendais en Turquie, happée par la fascination et la peur – cette façon d’être dans le langage qui me fait penser (je le dis après avoir maintes fois imité le discours de Bossuet, car tout en n’aimant pas les r je me délecte de les rouler bruyamment avec une science toute bourguignonne), à l’étoile de mer expulsant son estomac pour saisir les mots. Voltaire avait peut-être tâté de cette déclamation – il avait certaines coquetteries vieux style – mais le XVIIIème siècle, en allégeant les perruques et les parfums, n’avait-il pas un peu assoupli la langue ? 

Voltaire se vantait de posséder une prononciation « noble et naturelle », comme celle de l’actrice Adrienne Lecouvreur, dont il avait pleuré la mort – il garda à jamais une haine contre l’Eglise qui avait interdit à son amie, du fait de son statut d’actrice, le droit d’être enterrée dans une sépulture décente.

 

En vérité, il n’est pas certain que sa façon de déclamer nous paraisse, aujourd’hui, autre chose qu’extravagante.

 

Les « paroles gelées » rabelaisiennes n’existaient alors que dans les imaginations : elles étaient l’ancêtre de nos enregistrements.

 

Depuis mon pèlerinage à Ferney, je sais du moins quelle charmante ville Voltaire a contribué à bâtir, petite comme un chausson, riche et propre, avec une mince rue dallée pour artère principale, discrètement animée, garnie de pots fleuris et de façades aux peintures fraîches.

Au bout de la Grand Rue, un carrefour avec une statue de Voltaire, debout et bienveillant ; à l’autre extrémité, un buste du même, logé au haut d’une fontaine ravissante dans sa simplicité blanche, à demi-noyée sous les fleurs, devant la terrasse d’un café. Je photographiais, je contemplais cela amoureusement.

Il y a les montagnes, cerclant le paysage comme un manteau lointain, il y a un soleil inhabituel pour ce mois de septembre, il y a le petit luxe de mon voyage et l’envie de jouir de la vie, et un atelier du livre avec des pièces d’imprimerie du XVIIIème siècle – franchement c’est très agréable de rencontrer, à chaque coin de rue, un clin d’œil à ce qu’on aime.

         Rien n’approche en intensité ce que j’ai éprouvé pendant mon pèlerinage de deux jours à Ferney. J’étais si décidée à apprendre le plaisir que, gros bagage en main, j’ai franchi la porte de l’Hôtel de France, bâtisse ornée d’une silhouette de Voltaire, affalé sur un fauteuil et pointant nerveusement son chausson – c’est un restaurant dont les plats ont des noms semblables à des phrases proustiennes, et des tarifs … de poche. J’ai commandé là un grenadier en papillote, avec une petite sauce blanche aux herbes, et du riz délicieux. Pour la première fois de ma vie je comprenais la cuisine française – fine, délicate, légère !

        

Et puis le château. Propriété nationale depuis quatre ans seulement, c’est-à-dire passée entre les mains de possesseurs irresponsables, qui ont vidé le domaine, abattu une cloison, laissé vieillir l’église, et le jardin à la française tourner en une espèce de jungle anglaise. On a quand même reconstitué deux pièces, dont la chambre de Voltaire, amené des peintures, quelques meubles authentiques ou d’époque, des perruques. Je contemplais toutes ces reliques avec idolâtrie. Les visites guidées ne m’apprenaient pas grand-chose, mais j’aimais discuter à l’accueil, et puis tous ces détails font vibrer, on essaie de se représenter ce grand homme bizarrement vêtu, avec son énergie fabuleuse, sa galanterie, ses revers d’humeur, ses gros défauts et ses qualités sublimes. J’ai passé plusieurs heures dans le parc – j’étais profondément heureuse ; avec le Mont Blanc presque rose qui perce à l’horizon, au-dessus d’une brume légère et bleutée, la lumière du soleil qui serpente entre les feuilles des arbres, la chaleur et mon enthousiasme – je me sentais comme les chats qui s’étendent en accordéon sur une terrasse en été !

Hélas, (par exception) j’étais laide, une coiffure ingérable, la peau défigurée par l’absorption de trois tablettes de chocolat, et j’allais près de l’ancienne charmille me peigner ou me refaire le portrait ; le sol craquait parfois – c’était sans doute des animaux, ou l’âme de Voltaire qui se moquait de moi ?

 

Nos contemporains ne lisent pas les vers voltairiens – raides, froids, surannés, dit la postérité, au demeurant Dame volage. Or Voltaire a excellé dans le décasyllabe ; il suffit de lire le Pauvre Diable ou la Pucelle pour retrouver, à travers les pirouettes du rythme, l’éblouissante vivacité, le rire, la couleur que notre siècle admire encore dans le prosateur. Pour le reste comment ne pas apprécier ses récits rimés et de charmantes pièces de circonstance ? Comment ne pas lire agréablement Mérope et être saisie par l’élégance de sa langue, de sa construction ? En revanche la majorité de la poésie philosophique voltairienne est essentiellement de la prose mise en vers – de la versification sans chair, sans parfum, sans image. Pour en saisir la force, sans doute faudrait-il l’entendre lue par Voltaire lui-même, avec sa voix forte, sa diction « noble et naturelle », Voltaire dans l’ébullition de son temps, dans son château raffiné, avec sa petite tabatière d’or chinoise – une autre idée de l’harmonie…

Un ami de mes grands-parents a écrit la vie d’un seigneur médiéval ; dans ce récit, le rythme de la ballade court sous la prose comme l’eau effleurant la mousse : je suis tombée sur un passage dont la musique était si belle, si caressante, qu’une onde de plaisir m’a glissé de la gorge jusqu’à l’estomac. Mes grands-parents me demandèrent pourquoi tout à coup, affalée sur le canapé, je me mis à pousser un : « Oouuh ! » tout frissonnant. 

Eh bien j’ai lu Zaïre, la pièce voltairienne la plus renommée, et qu’on ne lit plus ; j’ai senti dans ces alexandrins une musique discrète, délicate, une harmonie agréable, qui m’est resté, tout au long de la lecture, dans la gorge. C’est comme un gâteau fondant. On peut refuser à son auteur la couronne de poète majeur, mais qu’on n’aille pas, sauf à faire aveu de surdité, me parler du total « fiasco poétique » de Voltaire.

 

Voltaire était déiste, en quoi il avait raison. L’histoire a prouvé ce que valent des sociétés qui nient Dieu et le remplacent par des systèmes effroyables. Intellectuellement ensuite, le déisme me paraît plus subtil que l’athéisme. La recherche, le besoin de Dieu, avec ou sans croyance, fait partie des sentiments les plus remarquables qui soient. Il y a chez les athées convaincus ce qu’on ressent souvent face aux enfants non-orphelins ou issus de familles unies : un confort existentiel, une certaine assurance intérieure qui me fait frémir. C’est comme de rentrer dans une porte fermée. « Dieu ne travaille que dans des pots brisés », me disait une connaissance juive, après avoir évoqué la bâtardise de Moïse, Jésus, Mahomet. Seuls les orphelins peuvent avoir l’œil aigu ; les autres briguent le titre de révolutionnaires en se trompant de caste. N’oubliez jamais :

 

Que les rois dans le ciel ont un juge sévère

L’innocence un vengeur, et l’orphelin un père

 

Ceci n’est pas de moi, mais d’un certain Racine…

 

Ayant mon après-midi de libre, j’agrippe le premier bus et passe la frontière suisse pour aller voir la maison des Délices en plein Genève. La ville, aérée, élégante, classe au possible, semble avoir moulé ses immenses façades dans des lingots d’or. La synagogue, petit loukoum rose, est ravissante.

Les textes antisémites de Voltaire me glacent bien sûr le sang. C’est un vide-ordure dans lequel l’auteur a expulsé ses amertumes, sa rage et ses noirceurs, avec une espèce de naïveté jouissive qui évoque la masturbation ou son équivalent littéraire. Si le grand homme avait été en état, je lui aurais conseillé de prendre une maîtresse pour se passer l’envie d’écrire ce genre d’atrocités. Mais ces écrits m’ont, par ricochet, éclairé sur le mépris dont on accablait les Juifs, qualifiés de barbares, d’incultes, d’obscurantistes – et j’ai compris à l’époque, par comparaison, la fierté juive d’Israël, de ses terres irriguées, de ses guerres gagnées, de ses universités et de sa technologie de pointe, n’en déplaise à l’antisionisme qui est à la mémoire ce que la mini-jupe est à l’ensemble de soirée.

         Un soir, maman rentrant de son travail, me rapporta avec un air satisfait : « Tout à l’heure, j’ai entendu à la radio une émission où il était question de Voltaire, monsieur X. (un plumitif) a dit qu’il relisait Candide et en était ébloui, mais qu’un passage l’avait fait déchanter ; cela lui a rappelé le Voltaire méchant, qui aimait les ragots – il détestait la musique italienne, ce qui est une faute de goût, et surtout, a continué X., c’était un bourgeois conservateur, négrier, antisémite, il a pillé je ne sais quel auteur… En entendant tout ça, j’ai pensé : tiens, je vais le dire à ma fille, comme elle connaît bien Voltaire, il est intéressant qu’elle ait un autre point de vue. »

         Naturellement, j’entre en rage, tant à cause des propos susdits que de cette manie infantilisante, rabat-joie, et brutale, qu’a ma mère de me rapporter toutes les phrases susceptibles de m’être désagréables. (J’avais assez lu Voltaire, dont ses Mélanges, pour connaitre ses véritables positions, y compris les plus contestables).

         Sitôt, salve de déclarations vertueuses : les critiques font partie de « l’échange », dit-elle, de l’ « ouverture aux autres » et de la « communication » ; et c’est savoir « communiquer » que de les avaler avec le sourire.

 

Quand, il y a quelques mois, je me mis à relire Voltaire, et à l’adorer, j’étais en plein épanouissement. Toute en charme et en petite provocation, avec des rires et des robes d’été, le débit de voix apaisé et les mains calmes, je quittais la créature un peu désincarnée qu’une de mes psychologues comparait à une héroïne, je ne sais pas pourquoi, de Tchékov. J’apprenais à me moquer souverainement d’un monde boursouflé de bêtises, de snobisme et autres mollesses de caractère. Je rougissais de n’avoir pas été plus élégante dans mes colères. La liberté travaillait en moi. Cher Voltaire, plaise à Dieu que je trouve ma moitié comme toi ton Emilie, et guide-moi encore, j’en ai tant besoin, vers les routes intérieures où l’on est libre.

 

(MP septembre 2003)

 

 

 

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