Fabrice Luchini - "C'est pas un crime"

C’EST PAS UN CRIME !...

 

                           

                   « Elle parlait de quantité de choses dont personne se souvenait plus ».

                                                         (Mort à Crédit)

 

 

         Fabrice Luchini est venu en dédicaces. Lorsqu’on connait ses lectures et un peu ses films, on peut ne pas le manquer.

         C’est un petit devenu grand.

         Son trajet devient le chic.

         Pourtant, en lisant sa prose, journalistique et sincère – il a bu trop de télévision – je reste frappée d’entendre résonner sa phrase de Céline – « la tante à Bébert rentrait des commissions » plusieurs fois comme si j’entendais sa voix claquer au-dessus de mon épaule. Je l’ai si fort à l’esprit que son timbre parait greffé, incorporé aux ressacs du cerveau. C’est un homme de mémoire, par la citation et l’ampleur. Il a entretenu sa vivacité en vers et reste apte à l’adapter, en théâtralisant ses affrontements. Auteur et réalisateur, il tutoie, choie ou rejette sans affection. Il semble un homme content de lui – ar-ti-fi-ci-er. Son admiration a tutoyé l’université. Puis le format médiatique, qui vaut mieux qu’une bouteille d’alcool.

         Il y a de la griffe dans sa voix.

         Cette voix n’est pas un événement ordinaire. On rencontre un rapace qui lâche des vers comme un griffon pond des œufs d’or. Sa présence, même cinq minutes, fait l’effet d’un diner au champagne, parce que vous êtes vous-même coiffeuse. Il vous donne le cadeau qu’il attendait de l’existence lorsque lui-même coiffait. Une force multidimensionnelle dans un univers aplati. C’est un apprentissage verrouillé. Il projette des vers adaptés, ou le croit-il, aux figures de son public. Il connait plusieurs de ses lecteurs – ou auditeurs – parfois des détails de leur vie. « Donne-moi ton adresse, tu habites où ? » – « Embrasse-moi ma mignonne ! » – « Merci, c’est bon, j’ai tout ce que je veux ! ». A propos d’on ne sait qui, il lance : « Bien, je sens que je vais adorer ». On lui sert deux bouteilles de vin et un verre d’eau.

         Lorsqu’il surgit en librairie sans crier gare, il lance, pour se chauffer : « Allez, on commence ! J’ai l’habitude ! » exactement comme un réalisateur allumant les lumières d’un plateau de cinéma, versant du carburant à l’équipe. Il désirait que tous les dédicataires de son autobiographie soient son équipe. Mais il y avait trop de monde – une queue de deux cents personnes.

         II lève à mi-bras le poing pour la clôture. Ses yeux possèdent, d’un premier abord, un aspect vitreux, un peu opaque. On lit deux flaques grises sur ses prunelles brunes. Il ferait le même effet avec des yeux verts. Il regarde les personnes au bout d’une deuxième accroche. De taille moyenne, pas loin du format grand, il parait moins que soixante-cinq ans. Le sport qui est le sien l’implique et le concerne. C’est un griffu plus qu’un chaud. L’affectif n’est pas son emprunte.

         Je ne voulais pas entrer dans le scénario, répandu comme une flambée de poudre ensuite, d’une femme mangeant à tous les râteliers de la célébrité. Je passais là pour évoquer Serge Kanony, dont j’avais reçu une lettre superbe suite à l’envoi de mon roman, une carte qui évoquait Céline, et des retrouvailles avec le style de Mort à Crédit.

         Les dédicaces, dit-on en faisant fi des lecteurs, heureux de venir, seraient un cénacle de snobisme. Les plus trépignants ou les moins impliqués partirent plus tôt à cause de la foule. En sortant, les femmes du club s’échangèrent : « A bientôt ! » avec bonne humeur.

         Ce fut une Céline qui ouvrit la marche des dédicaces, mais il n’eut pas l’esprit facile de l’apparenter à Louis-Ferdinand. Dans l’entrebâillement de quatre ou cinq corps serrés, d’appareils photographiques brochés sur lui, il me lança un regard de côté, direct, s’arrêtant deux secondes sur ma figure, en silence, avant d’additionner les signatures. C’est l’œil d’un scrutateur susceptible d’écornifler si une personne lui déplait. Il serra en boite, en l’étiquetant tiers-mondiste, une jeune femme aux longs cheveux blonds cavalant sur une écharpe rose, qui se dégagea avec un sourire déçu de circonstance. Me concernant, les musulmans désiraient une mise en scène ridicule : j’en serais amoureuse, désirante, je me jetterais dans ses bras et il me rejetterait. Lorsque je rentrai impassible, j’entendis ces hommes se lamenter : « Il n’y a rien à dire ! » Leur imagination poétique s’en tenait là.

         « Je vous dirai à la fin pourquoi je viens faire une dédicace dans cette librairie », fit Luchini.

         Sans doute parce que ce fut Place Clichy, la place du début.

         Pour lui, ce fut un numéro d’acteur de plus, pour trouver ou voir des gens n’ayant, sur lui, que le pouvoir de l’admiration. Il y travaille comme un athlète consciencieux, un feuilletoniste du muscle. Peut-être ressent-il une émotion de langagier en regardant les gens faire leurs courses – on le sent plus doué qu’émotif, extravagant jusqu’à l’art mécanique, petit devenu grand jusqu’à s’en rendre d’une vanité dont on rirait facilement, ou dont on parlerait avec aigreur.

         Dans la phrase de Céline, il aime décortiquer les petits sons rapprochés, les vocables courts, et en savourer l’amplification. Il aime le mini de la phrase, syncopé, jusqu’à étirement puis fracas du son. C’est à l’image de son propre trajet. Son efficacité, porté jusqu’à la maîtrise du plateau, intimide d’instinct. Pour la plupart, il vit dans un monde clôt, agaçant, snob. Mais il serait malhonnête de ne pas reconnaître qu’il donne à une simple soirée le goût du champagne qu’on ne boit jamais.

         En sortant de la séance, au bout de cinq minutes comme une très mauvaise élève embarrassée par la foule, j’attrapai la pluie, et songeai à la valeur roborative du souvenir. C’est un autre monde et on s’en réveille comme après une cuite ; le quotidien, après un numéro, est un peu plus vide. Le jeu d’un grand acteur exerce une emprise, même inconsciente.

 

                                               (Marie Pra, avril 2016)

        

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