GARCON MANQUE

GARCON MANQUE

 

« Quand on me dit non, c’est non. Je sais ce que veut dire non. Ce n’est pas la peine de me le répéter. »

(Alejandra Pizarnik, Journaux).

 

 

Devenir une fille peut parfois s’apparenter à une torture. Entre neuf et onze ans, j’ai refusé mon sexe jusqu’à n’en plus sortir.

J’avais les cheveux longs, mais le pire déshonneur que je pouvais encourir était de porter une robe. On ne m’aurait pas avec ce piège, fait pour les autres filles ! Alors, je m’habillais avec des tenues de sport : shorts, joggings, t-shirts, toute une panoplie faite pour mon sexe sans qu’on me le dise, mais avec des formes imitant le contour des vêtements pour garçons.

Je jouais au football. Je m’étais incrustée dans les rangs de classes de garçons et je me taillais la part du gâteau comme la plus experte de leur recrue. A l’école primaire, le directeur m’invita même à participer à un tournoi de football exclusivement masculin : bien qu’on y perdît tous les matchs, je constatai que les garçons rejetaient toute autre intrusion féminine que la mienne, et j’en étais flattée.

En début d’année, dans la cour de l’école, quatre garçons se jetèrent sur moi et me battirent pendant une heure. Je leur résistai, leur donnai des coups de poings et, avec plus de féminité, les griffai : à la fin du combat, ils me dirent que c’était un examen et qu’ils m’acceptaient désormais dans leurs rangs. J’étais contente de m’être fait les muscles.

Mes modèles étaient des hommes : ceux des dessins animés japonais. Mes jeux préférés étaient les playmobils et les chevaliers du zodiaque.

Contre la perte de temps que représentent les études de genre, disons que le destin biologique nous commande généralement : à la cantine, une jeune pionne de vingt-deux ans me dit : « A ton âge, j’étais comme toi, je ne m’habillais qu’en pantalon, je refusais de jouer à des jeux de fille ; mais aujourd’hui, j’aime m’habiller en femme, porter des robes, me faire belle. » Cela était surprenant ; mais l’enfance est un état qui se représente peu l’avenir.

Ne pas être un garçon m’était une souffrance ; je voulais égaler les champions athlétiques de cent mètres. Je courrai sur les couloirs olympiques avec les hommes, je ne voulais pas courir avec les femmes, aux capacités limitées.

Un jour, je revins de l’école en pleurant : notre institutrice nous avait appris que les hommes possédaient un cœur plus gros que les femmes. Cela me sembla confirmer l’infériorité physique de la femme. Sur mon carnet, mon institutrice écrivit : « A des problèmes d’identité et refuse d’être une fille. »

Comme j’ai changé ! La coquetterie m’est venue avec l’adolescence. Par rapport à ce qui s’est joué dans l’enfance, l’adolescence nous offre une seconde chance, ou une seconde malchance. Pourquoi avais-je été ainsi ? Il y a une réponse plausible : je n’avais pas fait d’Œdipe. Mon identité pouvait donc se frayer des chemins hasardeux. De plus, Freud dit que les petites filles envient les hommes : à l’âge de six ans, en apercevant mon clitoris, je crus qu’il s’agissait d’un petit pénis et qu’il allait pousser. J’étais têtue, je pensais qu’on pouvait espérer contre vents et marées de son destin biologique. Mais, comme me l’avait prédit la pionne, je pense aujourd’hui que la féminité est une des plus belles choses qui soient et que rien ne vaut un corps de femme.