Jean d'Ormesson, les hasards de Dieu

JEAN D’ORMESSON, LES HASARDS DE DIEU.

 

 

 

 

 

       Dans ma famille de Bourgogne, on ne m’a jamais appelée qu’ « Eléonore ». C’est un prénom prononcé avec froideur, sur un ton désobligeant, ou pour hurler de venir : « A table ! ». J’en ai changé le jour de mon entrée au lycée.

Ceux qui m’aiment encore dans ma forme ancienne prononcent : « Eléo », formulation brève, affectueuse, drôle comme une petite roue de vélo. Je signe à ma famille sous ce prénom.

 

       Dans un film à l’affiche[1], l’écrivain Jean d’Ormesson, mort l’an dernier, parle et il évoque souvent, en passant, « Eléo », la petite Eléo de Bourgogne, qui suscite chez lui de l’intérêt. Il la nomme, précise qu’elle ne connaît pas son père. L’académicien a une discussion avec sa petite fille, qui imite Eléo, sur la famille et la transmission. Eléo est une jeune écrivain : « Tout ce qu’elle dit est quelconque, mais elle est extraordinaire ». Il nourrit pour elle un intérêt de vieillard ; c’est une marotte à laquelle on fait des politesses.

      Mais c’est encore la mère d’Eléo… qui fait le plus rire d’Ormesson [2]!

      Elle ne croit pas du tout en la célébrité de sa fille – un pet sous la table ; son rentre-dedans, son humour un peu « sale », son appétit de médire, créent un contraste et des situations de revenante ; d’Ormesson l’apprécie. Il s’en esclaffe et ses épaules s’effondrent. Un homme, qui semble être le futur Président de la République, pleure entre les murs du bureau de d’Ormesson au sujet de la fille aplatie, de cette « pauvre Jean » ridiculisée.  

      Je reconnais la voix de ma mère telle une teinture très légère, à peine perceptible, ses tons de plainte et de reproche, dans la bande-son du film.

Celui-ci développe comme un à-côté cette histoire vraie – qui fait, avec la mort imminente, tenir une émotion douce.

 

      Jean d’Ormesson décéda sans avoir reçu une seule lettre d’Eléo. Ni eu, ce qui est plus cruel, une seule pensée de sa caboche.

      Esprit intense, vieillard attachant, le vieux d’Ormesson, tel qu’il apparait dans ce film, rappelle que l’existence n’est pas un cahot de bruits ; ce que le mode de vie actuel oublie, ou peut sanctionner comme des mythomanies ordinaires, ce sont les liens spirituels nourris par les gens profonds. Les échanges tacites, les voix dans le regard, le gâchis et le règne du mensonge dès qu’il y a formulation directe, les manies radoteuses, les attachements sentimentaux et prestigieux, donc condamnés par la morale, les rêves dans les étoiles, les rêves qui se concrétisent, les anges-gardiens, les cœurs qui battent au loin, sont une habitude du monde.

 

      Une après-midi, je trouvai sur une étagère à Fontangy, le roman Au Plaisir de Dieu. Je lus le début, Jean d’Ormesson venait de mourir. Je pensais à la cérémonie de son enterrement présidée par le jeune Emmanuel Macron, et « du crayon de l’enchantement », couché sur la tombe.

      Les premières pages m’emportèrent dans un monde dont l’existence m’était alors inconnue. Au temps des premiers voyages, les lecteurs rencontraient l’étonnement, ce genre de tout-ailleurs, en lisant des récits de découvertes ; dans ce roman grand comme un étang, c’est une autre construction mentale que découvre le lecteur d’aujourd’hui, qui est un homme habitué. Les pages déplacent les courants, transportent, étonnent : elles situent le « je » habituel de l’écrivain dans le « nous » de la lignée et de l’éternité.

      Dans Au Plaisir de Dieu, Eléazar est le premier des ancêtres connus. Il est de l’invention du monde. C’est un personnage du onzième siècle.

« Eléonore !, geint ma mère.

-Eléonore j’en ai assez, cesse de m’appeler Eléonore… Tiens, Eléazar, appelle-moi comme lui ; il est mort depuis mille ans. »

      Nous sommes dans la voiture qui traverse la Bourgogne, les prés et les arbres sombres sur des collines cassées d’où dévalent des bas de falaise, pour céder à l’autoroute ; auparavant il y a Sombernon, un village en hauteur dont le lacet de béton, sous la poussée de la nuit, prête à rêver. J’ai évoqué avec entrain les premières pages d’Au plaisir de Dieu. Un homme qui m’a entendue parler, et dont la voix semble tomber du ciel, a lancé sur moi :

« Eléazar ! »

Je ne dis rien mais je pense à l’enterrement de l’écrivain. J’éprouve une envie familière de rire.

 

      Quelques semaines plus tard, Emmanuel Macron, lors d’un discours retransmis à la télévision, évoque très rapidement une tâche à conclure et il ajoute :

« Oui, pour moi, elle est hasard. »

 

 

 

 

                                                                                           

                                                                                                  

Bibliographie : Renaud Matignon, Jean d’Ormesson, Un romancier cosmopolite et païen, in La Liberté de blâmer, Bartillat, 2018, p 435-438.


[1] Monsieur, 2018, documentaire réalisé par Laurent Delahousse.

[2] Version qui semble confirmée par : Interview de Jean d’Ormesson par Léa Salamé, Stupéfiant !, 2017.

 

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Date de dernière mise à jour : 07/12/2018