LA CHATTE REPETITRICE

LA CHATTE REPETITRICE

 

 

 

                                                               « Elle est mon escargot de soie »

                                               (Carlos Edmundo de Ory, poète espagnol).

 

      Ma chatte vit dans trente mètres carrés. Elle a du génie dans un aquarium.

Quand elle se dispose près de moi comme un osselet, je sens que c’est mon heure de chance et de régal.

Il y a peu, je regardais à la télévision un documentaire sur les anguilles quand Caramel, car il s’agit de son nom, vint sur le lit, me présenta sa langue et me dit, comme une petite fille qui veut être méritante : « J’aime les anguilles. » Je sais qu’il est extraordinaire de dire qu’un chat a parlé : mais quand on l’entend aussi nettement, il est impossible de pouvoir le taire.

Caramel a appris à parler pendant la traversée du désert que fut le départ de son maître, il y a cinq ans. Auparavant, je ne l’avais jamais entendue. Une nuit, elle se glissa sur mon lit et me révéla en langue française, d’une voix enfantine et complaisante, que son maître était parti et qu’elle en avait « le cœur brisé. »

« Tu veux en parler ? » lui avais-je simplement répondu. Il n’y eut pas de suite à cette question. Nos échanges sont faits d’interminables silences.

Elle m’expédia sur la tête que ce maître avait l’habitude de rester à la maison « comme un légume ». Un monsieur chargé de s’occuper d’elle en notre absence était « affreux » ; quant à un voisin alcoolique dont elle entendait les élucubrations, elle lui servit la phrase la plus longue qu’il m’ait été donné d’entendre de sa bouche : « Celui-là je peux pas le supporter je l’appelle psychopathe ». Et elle aime former comme une boule avec sa bouche velue pour répéter : « Psychopathe ».

Cette petite chatte volontiers médisante, donc amorale, parle avec emphase de la douleur. Elle me dit une fois, toute assise dans sa sagesse, qu’elle connaissait de « grandes douleurs ». L’hyperbole caractérise son discours. « Il y avait une odeur qui m’a fait souffrir le martyre », me dit-elle après que j’eus dispersé de l’insecticide dans la cuisine. 

« J’ai envie de mourir, gémit-elle, après quinze jours d’un rhume attrapé dans les interstices des fenêtres.

-Oh non Caramel, ne meurs pas ! Quand on meurt, on disparait ; c’est fini, plus personne ne peut plus vous voir !

-Je disparais ? » fit-elle comme une enfant provocatrice.

Caramel suit l’actualité d’Emmanuel Macron. Elle le cherche au plafond de ma chambre. Elle le trouve d’extrême-droite, l’a répété dix ou vingt fois, avant de laisser échapper cette phrase aussi surprenante que si un fusil avait tiré un bouquet de pervenches : « Pour moi Macron c’est un héros. Un héros. »

Caramel s’est risqué en territoire polyglotte. Il y a deux jours, sur une radio de jazz, elle entendit le début du titre d’une chanson de Billie Holiday, et répéta : « I’m a fool », tout bas, avec un air consciencieux, comme si elle cherchait à retenir et classer une information. Pas de chance, la mention veut dire : je suis idiote…

Les pensées sont des particules d’air. En tant que telles, il doit être possible de pouvoir les entendre. Une nuit, lovée contre ma Caramel, je pensai. Mes phrases étaient à peu près dépourvues de sens. Caramel de sa voix crémeuse et tout bas, comme un déplacement de feuillage, répéta les phrases que je venais juste de penser : « A été très appréciée. Sent bon des pieds. C’est toi ? – Oui », lui répondis-je. C’est dire le degré d’intimité que j’eus alors avec ma chatte.

Si elle régnait sur quelque chose, elle pourrait être la maîtresse. Disons qu’elle règne sur mon cœur, tout bas.

 

 

 

 

 

 

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