DE TOUTES LES COULEURS

DE TOUTES LES COULEURS

 

 

 

 

 

 

 

        La salle d’animation culturelle de l’hôpital H. accueille en petit nombre des malades venus colorier, consulter des ordinateurs, ou regarder des livres. Outre un bureau, il s’y tient deux tables, dont une basse. Des patients y ont offert et collé aux murs leurs productions.

Madame C. est une des salariées chargées d’animer ce petit centre. Silencieuse, puis vive, de taille moyenne, la peau noire, elle répond :

« J’ai quarante-quatre ans » à qui lui pose la question de son âge.

Il ne se passe rien de spécial et puis un jour elle me sort deux grands dessins d’une étonnante beauté. L’un représente un éléphant de face, sousle soleil orange, somptueux, au pastel ; et l’autre, de profil dans la savane, avance sous un crépuscule orangé.

« C’est vous qui avez fait ça ? dis-je.

-Oui.

-Mais c’est superbe ! Il y en a d’autres ? »

C’est exactement le cas et elle m’offre les deux que j’admire, de grands formats qu’elle photocopie et plastifie, sans être tenue d’en accepter de la monnaie d’échange.

« Vous avez fait les Beaux-Arts ?

-Non. Je n’avais pas d’argent pour faire aucune étude d’art.

-Ah…. Et vous n’avez jamais exposé non plus ?

-Si…. Je ne pouvais pas prendre de cours de dessins car pas d’argent. Mon père décédé, ma mère qui venait d’Afrique.

-A quel âge votre père décédé ?

-Neuf ans. Et là j’avais dix ans.Je ne pouvais pas payer les cours. J’adorais la danse classique aussi. On m’a proposé un cours de dessin gratuit. J’ai fait ce cours gratuit. Le professeur il a trouvé que j’avais du talent et il a dit : je vais vous donner des cours une année gratuitement. Et pour cela j’ai pu exposer à la Mairie, j’avais dix ans... Pas mal ! Mais je ne sais pas si pour cela, lui, il a dû payer pour que j’expose. »

La conversation se poursuit et je me dis qu’elle a dû s’ennuyer pendant ses études. Ses dessins reprennent des sujets ordinaires – verres, animaux – et les fragmentent en motifs minutieux, serrés, nombreux, fantaisistes, un peu comme dans l’art polynésien. Elle a envisagé de devenir tatoueuse, esthéticienne.

« Oui ! J’ai fait de la comptabilité !

-Vous aimiez ?

-Pas du tout ! Mais j’avais une sœur comptable et comme elle s’y plaisait tout le monde devait aimer la comptabilité.»

Certains de ses dessins ont péri dans une inondation, en Normandie. Elle y avait des enfants. Elle n’a jamais fait appel à l’Université Populaire de Normandie. Je rêve en pensant aux centaines de dessins qu’elle a amoncelés, au fil des ans. Ce doit être une surprise de la rencontrer, on doit éclater de rire, de bonheur.

« Mon rêve, dit-elle, c’est d’avoir ma maison et mon atelier. »

Et elle dit :

« J’ai toujours fait mon petit chemin seule, je continue seule. »

 

 

 

 

 

                                                                       Ce témoignage est dédié à Anne Nivat.

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 08/05/2019