SEXE - LE PORTEUR DE VALISE

SEXE - LE PORTEUR DE VALISE

 

 

 

 

 

 

A quatorze heures, j’arrivai à l’Hôtel Crocus, à Caen. Tout en marchant, je venais de croiser un homme d’à peu près mon âge.

« On va faire l’amour », murmura-t-il. Pour la première fois, je me retournai, et puis, d’un même souffle, je lui rendis : « ah…peut-être ! »

Bien que nos routes se fussent séparées, il était revenu sur ses pas et nous partageâmes un bout de chemin en montant la dure avenue qui creuse la périphérie de Caen.

« Est-ce une toile, une peinture ? demandai-je, voyant qu’il portait un carton sous le bras.

–Non, c’est un disque vinyle que je revends. »

L’hôtel n’ouvrant ses portes qu’à quinze heures, il m’invita civilement à me poser chez lui. Il prit ma valise. II la tira au sol. C’était un trentenaire charmant, si naturel. Nous avons déambulé dans quelques rues où les maisons portaient joliment leur façade de pierres grises et blanches.

J’étais venue pour le Zénith de philosophie.

« Monsieur …. était professeur dans mon lycée, dit-il.

–Oh ! » Je n’avais plus demandé de renseignements à son sujet depuis deux ans, tant les retours m’avaient convaincue qu’il était plus sain de ne rien remuer.

–Il fait partie des personnalités du coin », observa calmement mon accompagnateur ; et dans sa voix il n’y avait plus rien de l’hostilité que j’avais ressentie lors de la matinée, étalée sur la ville comme une épaisse nappe de pollution.

« Mais c’était dans quel lycée ?

–Le lycée Saint-Ursule.

–Tu l’avais comme professeur ? 

–Non, c’était un de mes potes, qui l’avait. »

Je le pressai de raconter des souvenirs. Monsieur …. , en début de cours, demandait aux élèves : Alors ? Qui veut venir ? Les élèves devaient faire acte de volontariat, ils étaient, en sorte, poussés contre un mur et de cet acquiescement seul, en vis-à-vis avec l’enseignant, dépendait le déroulement de l’heure. La démarche semblait assez ferme, poussée dans un porte-voix.

Mon porteur de valise s’était intéressé à la philosophie.

Il habitait dans un immeuble blanc quelconque. Nous montâmes l’escalier extérieur, et il ouvrit sa porte. Il me présenta sa cuisine américaine, et me remplit un verre d’eau. Nous prîmes place sur son canapé, en face de la télévision où nous trouvâmes nos deux reflets noirs, accoudés. Un arbre à chat de trois étages abritait un gros mâle. Lequel mâle resta à nous observer, avec un regard neutre et profond, goûtant chaque geste de notre passage sur sa terre. Le salon était séparé, par un mur, d’un petit bureau. Et le couloir, comme un bras de bébé, menait à une grande chambre en désordre.

« Je suis célibataire depuis un mois et demi », dit-il. Je n’avais aucune envie d’être menée dans la chambre.

–J’ai des pénétrations douloureuses », expliquai-je.

Il désira m’embrasser. Ce fut un baiser superficiel, sans plongée intérieure. Qui me laissa insatisfaite et lui aussi, sans doute…

Un bruit ténu de ventre, le fit sursauter.

« Ne fais pas ça ! s’exclama-t-il, avec un air apeuré. Le colopathe… »

Il faisait des cauchemars de cette histoire de bruits de colons que l’on entendait entre Paris et la Normandie sur tous les plafonds des chambres, comme si un chemin de veines s’était greffé aux lézardes des murs. Combien les garçons ordinaires étaient sensibles et craintifs ! appris-je en mon for intérieur. Lui-même se mit à gargouiller du ventre, signe possible de trouble nerveux.

Il préféra enlever son pantalon. Nous nous fîmes des caresses sur les parties génitales. J’enlevai mon pull et défis mon propre jean. Il enleva son slip et je le masturbai. Son attitude n’éveillait, en moi, aucune anxiété. Tandis qu’il m’était, tant et tant, arrivée d’éprouver de l’amitié amoureuse, de l’affection, pour des hommes dont le corps ne m’attirait en rien, pour la première fois de ma vie, très concrètement, comme dans les livres et les cinémas, un corps d’homme me plut. Son sexe rouge était familier, beau. Quatre pétales crémeux se répartirent sur mes vêtements.

Il s’était levé face à moi. Pour refuser une fellation, je dis :

« Les contacts buccaux-génitaux… à cette heure, non. Puis-je prendre un bain ici ? »

Il geignit légèrement.

« J’avais le désir de faire cela avec une inconnue, une passante. Après, quand tu as fait cela, on se fout de toi ! reprit-il d’un ton presque bègue.

–Non, m’emportai-je, pas avec moi ! »

Je l’observai de dos. Il avait les jambes minces et, monté comme sur un ressort, un petit derrière rond, très blanc. Tout en lui était sympathique.

Il ne souhaita pas qu’on se revoit. La solitude amoureuse n’était pas encore son souci ; or l’attirance, et l’aisance physiques, m’étaient choses si rares que je fus déçue ; je serais venue tous les week-ends à Caen pour vivre avec lui.

« C’était mon rêve de le faire avec une inconnue, se justifia-t-il, avant de me fermer sa porte.

–L’homme, dis-je, a besoin de réaliser un fantasme, la femme a envie d’apporter du soutien et des câlins, elle a besoin d’affection. »

Ce genre de métiers se pratiquait au Japon et je sentis qu’une fois la manœuvre prise, il était possible de la refaire dans vingt appartements. Je pris congé des escaliers.

Le lendemain, à l’Hôtel Crocus, je vis le hall envahi d’une bande de jeunes garçons. Ils recherchaient sur leurs petits appareils, ci-nommés smartphones, un « lycéen de Saint-Ursule », qui avait eu un plan affriolant. Comme son identité était inconnue et qu’il avait été nec-plus chanceux, il échut à ce simple garçon le prénom de « Charles ».

                                                                                      

 

                                                                            Marie Pra.

Date de dernière mise à jour : 09/12/2018